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Full text of "Un terme au Congo Belge : notes sur la vie coloniale, 1916-1918"

HENRI SEGAERT 



UN TERME 



AU 



CONGO BELGE 



Notes sur la vie coloniale 



1916-1918 



BRUXELLES 
A. VAN ASSCHE, Editeur 

1919 



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COMPAGNIE BELGE 
MARITIME DU CONGO [ 

SOCIÉTÉ ANONYME 

Siège Social : ANVERS, 13, Canal des Récollets 

Adresse télégraphique : '* Belcongo „ Anvers 



Service postal accéléré entre 

ANVERS, le CONGO 

avec escale à Hull, FalmOUth, 

La Palliée, Dakar et Conakry 



SAUF IMPREVUS 



-u^ ^ 



Pour tous renseignements s'adresser aux Agents : 

AGENCE MARITIME INTERNAÎIOMALE 






^3, Canal des Récollets. — ANVERS 



►»TrTVTTIW>'ir>'!TMI'TTTWr'ITI'rrrTT'fttW>TTTTTTrT>'TTTW>'>TlirrrT>'TTTW>'IT» 


: 
: 


Compagnie du Chemin 


: 

1 


m 


de Fer du Congo - 




(SOCIÉTÉ ANONYME) 




l 


Constituée le 31 juillet 1889, 


1 


> 


au capital de 25.000.000 frs., capital porté 


« 






à 30.000.000 frs. le 17 avril 1896. 




: 


Siège social : 




à BRUXELLES, rue Bréderode, No 13 


: 


^ 


Siège de la direction au Congo : 


; 


: 


MATADI 


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A 


Matadi- Bruxelles 
dresses télégraphiques : Railway - Matadi 




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Ligne de MATADI à KINSHASA et 


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LEOPOLDVILLE. 




: 


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k Pour éviter aux Sociétés ou particu- ^ 


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liers qui ont des factories ou des comp- 




: 


: 




toirs dans le Haut-Congo les frais que 




: 


: 




leur occasionnerait un représentant à 




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Matadi, la Compagnie du Chemin de 




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l 




fer du Congo accepte de les représen- 




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ter en ce port pour y accomplir les 




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► 




formalités de douane, la réception, l'en- 




1 
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L 




treposage et la réexpédition de leurs 






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marchandises ou de leurs produits afri- 




\ 


► 




cains, moyennant une rétribution de 






fr. 0,50 par 100 kilogrammes. 




\ 


> 




Des arrangements spéciaux peuvent 




1 


t 




être conclus en vue de faciliter aux 
4 clients le paiement des frais de transport. ^ 


^ 


^ 


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■ mn.A.iij^i...i..imi.A.in.i.t.i.t..mtt.t.ii-i.i^.i.i..mii.A.i*.i.i^.iJi.iuti,A.tA, 





I 



BANQUE DU CONGO BELGE 



(Société Anonyme) 



Banquiers du Gouvernement de la Colonie 
du Congo Belge 

Siège Social : 48, Rue de Namur, BRUXELLES 



Président du Conseil d' Administration : 

M. O. LEPREUX, Vice Gouverneur de la Banque 
Nationale de Belgique. 

Vice- Président : 
M. E. FRANCQUI, Ministre d'État, Directeur de la 
Société Générale de Belgique. 



Agences en Afrique : Bandundu, Basankusu, 
Basoko, Borna, Buta, Coquilhatville, Dar-es-Salaam, 
Elisabethvilie, Inongo, Kabinda, Kasongo, Kigoma, 
Kilo, Kinshasa, Kongolo, Libenge, Lisala, Luebo, 
Lusambo, Matadi, Niangara, Ponthierville, Ruts- 
huru, Sandoa, Stanleyville. 

BUREAUX A LONDRES : 9, Bishopsgate, E.C. 2. 



La Banque a le privilège d'émettre ses billets dans 
la Colonie Belge. Encaissements et escompte d'effets 
simples ou documentaires. Vente de chèques. Emission 
de lettres de crédit. Transfert par lettre et par câble. 
Ouverture de comptes-chèques, de comptes-courants et 
de comptes-dépôts. 

Facilités spéciales pour l'encaissement ou l'escompte 
d'effets simples ou documentaires tirés sur le Congo, 
ou du Congo sur l'Extérieur. 

G. JONAS. Directeur. 



UN MINIERE DU HAUT KATANGÂ 

Société Congolaise à responsabilité limitée 



CAPITAL: Frs 12.500.00 



Exploitations minières et métallurgiques dans 
la province du Haut Katanga (Congo Belge) 



Siège Social : EUSABETHVILLE (Haut Katanga) 



CONSEIL D'ADMINISTRATION : 

Jean J ADOT, Gouverneur de la Société Générale de Belgique, 

Président. 
Robert WILLIAMS, Vice-Président. 
Baron de MOOR, Administrateur-Délégué. 
Emile FRANCQUI, Directeur de la Société Générale de 

Belgique, Administrateur. 
Tyndale WHITE, Administrateur. 
Lord Arthnr BUTLER, Administrateur. 
Jules CORNET, Ingénieur, Administrateur. 
Chs. F. ROWSELL, Administrateur. 
Sheffield NEAVE, Administrateur. 
H. BUTTGENBACH, Administrateur. 



Ingénieur Conseil : Archer E. WHEELER. 

Directeur Général en Afrique : P. K. HORNER. 



BANQUIERS : 

SOCIÉTÉ GÉNÉRALE DE BELGIQUE A BRUXELLES. 



SIÈGE ADMINISTRATIF : 

3, Rue de la Chancellerie. — BRUXELLES. 



DIRECTEUR : GEORGE VELGE. 



K%. 



i Ghsmin de fer du Katanga i 



Sakania (frontière) Bukama S 
725 kilomètres ){( 



m Trains en correspondance avec les trains 
w de ou pour 

kCAPE-TO\A/N 



(Afrique du Sud) 



§et, à Bukama, avec les vapeurs de la 
Compagnie des Chemins de fer du Congo 
ÎJ{ Supérieur aux Grands Lacs Africains, 
#R naviguant sur le fleuve Congo. 



Le voyage de 

BOMÂ A CAPË'TOWN 

If peut ainsi être fait entièrement par 
J\ trains et vapeurs. 



s: 




Société MM _ ^^m ■■Ha Anonyme 



Grands Holels Modernes -Co ninierce Général 

KINSHASA. — Grand Hôtel A. B C. à la rive du Stanley-Pool : 40 
a},partements modernes. — 10 salles de bains, éclairage électrique. 

— Grand Comptoir Commercial A. B. C. — Assortiment complet. — 
Ravitaillements. 

THYSVILLE. — Grand Comptoir Commercial A. B. C. : dépôt de toutes 
les premières marques de vins, conserves et produits alimentaires. 

— Grand Hôtel de l'A. B. C, éclairage électrique; 732 méties 
d'altitude. Cures de repos et de convalescence. 

MATAOI. — Grand Comptoir Commercial et Hôtel Moderne près de 
la gare du chemin de fer du Congo. 



Pour tous renseignements s'adresser : 

COMPAGNIE COMMERCIALE ET AGRICOLE D'ALIMENTATION 
DU BAS-CONGO (A- B. C.) 



— Administration centrale 




Compagnie du Lomami 

Créée le 5 juillet 1898 

Siège social: 48, rue de Namur, BRUXELLES 

Siège d'exploitation au Congo Belge: ILAMBI 

(District de l'Aruwimi) 

La COMPAGNIE DU LOMAM5 s'occupe spécialement 
de la vente aux indigènes d'articles manufacturés d'Europe 
et de l'achat des produits africains d'exportation : caoutchouc, 
ivoire, copal, noix palmistes, huile de palme, etc. etc., 
récoltés dans les territoires situés dans la vallée du Lomami 
en aval de Bena-Kaniba et appartenant à la Compagnie 
du Katanga. 

La Compagnie du Lomami gère l'Association en 
participation du Haul-Lualaba (agence principale à 
Stanleyville) qui a des comptoirs en cet endroit, ainsi qu'à 
Ponthierville, Lokandu, Kmdu. Kongolo et Kabalo. Les 
Européens peuvent s'y approvisionner de tous les articles 
qui leur sont nécessaires : vivres, boissons, chaussures, 
articles pour fumeurs, vêtements, lingerie, etc. 



b: 



Société Forestière et Comnierdale du CoDgo 

(Filiale de la Société Internationale Forestière et Minière du Congo) 
PARTIE FORESTIÈRE 

Plantations d'arbres à caoutchouc "Hévéas Braziliensis,,. 
Exploitation des plantations et Vente des produits. 

PARTIE COMMERCIALE 

Commerce général de détail, tous genres d'articles 
courants au Congo — Achat et vente de produits d'Afrique: 
Ivoire — Caoutchouc — Gomme Copal — Amandes Pal- 
mistes — Huile de Palme, etc., etc. 

SIÈGE ADMINISTRATIF : 

BRUXELLES : 8, Montagne du Parc. 

Provisoirement: Agent à Londres, 4, Bishopsgate, E.C. 2. 



COMFÎNA (a=me) 

Société Commerciale et Financière Africaine 

DIREICTION D'AFRIQUE A KINSHASA 

Comptoirs à Matadi — Kinshasa — Coquiihatville — Lisala 

Buta — Stanleyvilie 

Commerce de gros des anicles courants au Congo : Tissus tous genres ; 
Pagnes; Confections; Couvertures; Cliaussures ; Quincaillerie; Métaux; Sel; 
Emballages pour produits; Articles pour fumeurs; Alimentation pour blancs et 
indigènes ; Vins ; Bières ; Liqueurs, etc. 

IMPORTATIONS — EXPORTATIONS 

Consignation de produits — Vente de tous produits africains 

Réception — Manutention — Emmagasinage 

Transit — Dédouanement à Matadi et à Kinshasa 

SIÈGE SOCIAL : BruxeUes-Ixelles, 38, Rue de Naples. 
Provisoirement : Agent à Londres, 4, Bishopsgate, E.C. 2. 

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Sn TRllDING Co 



IMPORTATION — EXPORTATION 
REPRÉSENTATIONS COMMERCIALES ET INDUSTRIELLES 



MAGASINS de GROS et DETAIL 

dans tout le KATANGA et TANGANIKA ORIENTAL 

à ELISABETHVILLE - KAMBOVE - BUKAMA — MULONGO — 

ALBERTVILLE - KIGOMA - KONGOLO — KABALO - KABINDA - 

PANIA - LUSAMBO - etc. 



Articles pour Commerce Indigène : Tissus — Pagnes 
Couvertures — Perles — etc. — Habillement 
Vins — Liqueurs — Bières de Ire marque 
Conserves de Ue qualité 



Siège Social : 42, rue du Luxembourg, BRUXELLES 

SOCIÉTÉ ANONYME BELGE 
POUR LE COM MERCE DU HJUT- CONGO 

La plus ancienne Société commerciale coloniale belge établie 
au Congo, constituée le 10 décembre 1888. 



La Société Anonyme Belge pour le commerce du 
Haut-Congo s'occupe de l'achat aux indigènes de tous 
produits africains et de la vente de toutes marchandises 
manufacturées. 

Siège social : rue de Namur, 48, à BRUXELLES 

Siège de la Direction en Afrique : BUSSIRA-MANENE (Equateur). 



Noms des établissements : BUSSIRA-MANENE, COQUILHAT- 
VILLE, WANGATA, LISALA, BOENDE, BOMPUTU, WATSI- 
KENGO, BUSSANGA, YELE, GOMBE, BARINGA, BOTOKA, BO- 
TEWDE, WEMA, MONDOMBE, BOYONGO-IKELA, BOYBNGHE, 
INGENDE. IVULU, WAFANIA, LINGUNDA. 



g miiniiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiniiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii ^ 



CITA 



Adresse télégraphique 

pour l'Europe : 

CITAS-BRUXELLES 

~ Adresse télégraphique 

SOCIÉTÉ ANONYME CITAS-KINSh14T' '' 

Capital : 3.ooo.ooo fr. _ 

TÉLÉPHONE 4365 

Vastes Etablissements 
(Stanley - Pool) ^ KINSHASA 



Chantier naval. — Ateliers pour la construction, le 
montage et la réparation des bateaux. Slips 
pour la mise en chantier des steamers. 

Navigation fluviale. — Onze vapeurs faisant un 
service régulier sur le Haut-Fleuve et ses afflu- 
ents, ainsi que le passage du Pool pour compte 
du Gouvernement de l'Afrique Equatoriale 
Française. 

Entrepôts. — Nombreux magasins pour les marchan- 
dises et produits en transit au Stanley-Pool. 

Transports. — Transports de toute nature : matériel 
marchandises, produits. — La Citas effectue 
toutes opérations de dédouanement, réception, 
transit et réexpédition tant à Matadi qu'à 
Kinshasa. 

Transports en connaissement direct. La Citas 
se charge de toutes les expéditions depuis 
Anvers à un point quelconque du Haut-Fleuve 
et de ses affluents. 



niiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiMHiiimintuiiiiuHiiiHitiitiiiiiiiiiminuiuiiiiiiiiiiiiiimiiiiiiiiiiMuiiiHiiuiiiimiitHiiiiiiiiiiiiii;: 



yndicat d'Etudes 
ntreprh 

(Société Anonyme) 

Siège social et bureaux: 68 Bd de la Saavenière LIEGE 

Direction et siège principal en Afrique: KINSHASA 



Importation au Congo Beige 

de tons matérianx de eoastraetion et articles industriels : 

Ciments, fers, tôles, aciers, rivets, boulons, cou- 
leurs, minium, vernis, quincaillerie de bâtiments, 
sacs pour produits, etc., etc. 



Matériel complet pour Huileries et Usines de dé- 
co rticat ion du riz, Moteurs à pétrole et à gaz 
pauvre {alimentés par déchets de scierie). 



Fabrication en Afrique des Emballages pour 

Récoite et Exportation des Huiles de palme. 



Exploitations forestières - Scieries - Ateliers de Menuiserie 



Etudes et Entreprises de tous Travaux 
Privés ou Publics au Congo Belge. 



3 Hr 



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Tous droits de reproduction et de traduction 
réservés pour tous pays. 



Copyri^t : H. SEQAERT, SYDNEY. 



UN TERME 



AU 



CONGO BELGE 



Notes sur la vie coloniale 



1916-1918 



243 



INTRODUCTION 



Congo d'hier, colonie d'aujourd'hui. — Développe- 
ment économique et progrès matériels. — Les hom- 
mes qu'il jaut. — Situations et personnel colonial. 
— Pour tous les goûts et toutes les capacités. — Du 
choix d'une carrière coloniale : Les postes officiels; 
le commerce; l'industrie; l'agriculture. — Ou se 
renseigner?... à qui s'adresser?... — Les réalités de 
la vie congolaise. — Pour qui et pourquoi ces notes 
sont écrites. 

Dix années exactement se sont écoulées, depuis que 
la Belgique, répondant au vœu de l'illustre fondateur 
de l'Etat Indépendant du Congo et à son intérêt natio- 
nal indubitable, s'est annexée à titre de Colonie le 
Domaine Africain dont la constitution fut l'une des 
oeuvres les plus fécondes et les plus grandioses réalisée 
au cours du XIX* siècle au double point de vue moral 
et matériel : Les progrès de la civilisation et l'accrois- 
sement inéluctablement nécessaire du patrimoine de 
l'Humanité y ont trouvé leur compte. 

L'œuvre de ces dix années fut d'achever l'occupation 
des territoires acquis par la Belgique et la pacification 
des peuplades qui les habitent; d'étudier et d'adapter 
aux nécessités locales la meilleure forme possible de 
gouvernement et d'administration; d'assurer l'exercice 
d'une justice basée sur les principes fondamentaux 



UN TERME AU CONGO BELGE 



reconnus par toutes les nations civilisées; de travailler 
au relèvement des populations indigènes, de détermi- 
ner leurs droits, de les faire respecter et de les initier 
au rôle économique qui leur est dévolu dans l'organi- 
sation internationale des peuples; de déterminer les 
principales richesses latentes du pays, de démontrer la 
possibilité de les exploiter rationnellement, de créer vers 
les centres producteurs les voies de pénétration néces- 
saires en même temps que vers la côte les exutoires 
indispensables pour les richesses entrevues. 

Celui qui a pu traverser d'outre en outre la Colonie 
du Congo Belge au cours de ces deux dernières 
années, pendant une des périodes les plus critiques 
cependant que la Belgique ait traversées, doit recon- 
naître que les résultats acquis aujourd'hui ont atteint, 
sinon dépassé les espérances les plus optimistes qui 
eussent pu être échafaudées au moment de la reprise. 

En ce centre africain où, il y a si peu d'cumées 
encore, de simples postes d'occupation ou d'exploita- 
tion s'épinglaient dans les solitudes hostiles de la 
brousse infinie ou des forêts impénétrables, des villes 
ont surgi, des centres industriels et commerciaux se 
sont développés et ont prospéré avec une incroyable 
rapidité. Le travail splendide des vaillants pionniers 
de la première heure, de ceux qui ont affronté tous les 
d8Lngers, vaincu les pires difficultés et n'ont, hélas, 
peut-être laissé qu'un nom au martyrologe de la 
civilisation, commence à porter ses fruits d'or. 

Si bien que le moment est venu maintenant, tout en 
persévérant avec constance dans la voie du développe- 
ment intérieur, d'entreprendre délibérément la mise en 
valeur méthodique des richesses naturelles de la colo- 
nie, de leur assurer sérieusement l'exploitation et les 
débouchés qu'elles réclament, d'ouvrir largement à la 
mère-patrie le marché qu'elle doit trouver en échange 
sur son sol africain mieux que dans toute autre région 



INTRODUCTION 3 



du globe pour ses industries et son commerce d'expor- 
tation. 

Pour ce travail il faut des ouvriers. 

Pour succéder aux explorateurs et aux conquérants 
de l'époque héroïque, il faut des hommes de science, 
spécialisés dans les activités qui les attendent, du haut 
en bas de l'échelle sociale : Un forgeron pour forger, 
un industriel pour exploiter et pour administrer des 
fonctionnaires ayant une culture générale solide, ime 
expérience suffisante des hommes et des affaires et 
une moralité personnelle qui leur assure la considéra- 
tion et le respect de ceux à l'existence et à l'activité 
desquels ils doivent présider. 

Dans les pays neufs, l'incapacité est un vice redhibi- 
toire et la médiocrité une nuisance. Si des individua- 
lités sans qualités réelles peuvent parfois se maintenir 
dans des situations intermédiaires avec le ferme soutien 
de la solide armature des organisations séculaires elles 
ne savent être que néfastes, là où leur seule présence 
est un obstacle au progrès nécessaire qu'un homme de 
talent réaliserait seois délai. 

Or, on peut affirmer qu'à l'heure actuelle il n'est pas 
un métier, pas une profession européenne qui ne puisse 
être exercé dans notre colonie par des praticiens expé- 
rimentés, soit que les intéressés aient l'initiative de 
s'installer pour leur compte personnel, soit qu'ils trou- 
vent auprès de l'un des multiples organismes déjà 
existants l'emploi de leurs facultés. 

Le temps n'est plus, ne peut plus être, où, après 
s'être présenté à " l'Etat " ou à l'une ou l'autre 
Société " sous l'empire d'une nécessité quelconque 
ou d'une attirance plus ou moins raisonnée, on s'em- 
barquait " pour le Congo " sans bien savoir ce que 
l'on pouvait attendre de la vie coloniale en dehors 
d'un salaire très relativement impressionnant. 

Les progrès réalisés dans ces dernières années néces- 



UN TERME AU CONGO BELGE 



sitent aujourd'hui la collaboration d'hommes de 
métier, de téJent et de science, déjà perfectionnés par la 
pratique européenne de leur spécialité, dans tous les 
domaines de l'activité coloniale. 

]1 appartient aux orgeoiismes intéressés : Administra- 
tions, Sociétés industrielles pu commerciales, gouver- 
nement colonial, d'offrir aux spécialistes qui leur 
deviennent indispensables des conditions générales 
telles que ceux-ci puissent envisager favorablement 
l'éventualité de consacrer quelques années de leur vie à 
l'œuvre coloniale belge tout en y trouvant un intérêt 
p>ersonnel suffisant. 

Ce principe posé, il faut présenter à la collectivité 
nationale une documentation simple, pratique et 
attrayante : chacun pourra ainsi dans son domaine se 
rendre compte des ressources qui s'offrent à son acti- 
vité au Congo Belge, s'initier aux réalités de la vie 
coloniale, balcincer exactement dans son esprit les 
aléas et les avantages que lui offre l'expatriation; étu- 
dier quel serait le rendement de ses capacités s'il les 
exerçait dcuis un milieu neuf où le respect des droits 
très contestables de la médiocrité ambiamte ne vient 
pas entraver l'avenir des hommes d'action. 

Cet examen, tout individu intelligent ne manquera 
pas de le faire un jour si on lui en fournit les moyens : 
Le fonctionnaire et l'employé déms son office, le com- 
merçant à son comptoir, l'industriel dems son atelier, 
l'agriculteur en piquant ses boeufs ou menant sa char- 
rue. 

Plusieurs brochures de vulgarisation documentaire, 
fort bien présentées, ont été publiées et répandues ces 
derniers temps par le Ministère des Colonies dans tous 
les milieux belges d'Angleterre. 

A cette oeuvre d'initiation pratique j'apporte aujour- 
d'hui une collaboration nouvelle et personnelle : Ceux 
qu'intéressent les questions coloniales et que ne rebute 



INTRODUCTION 



pas à priori l'éventualité possible d'une carrière afri- 
caine, trouveront dans les pages qui suivent l'exposé 
sincère et quasi journalier de la vie d'un magistrat 
colonial. L'exercice de mes fonctions m'a mené à 
travers les régions les plus diverses de la colonie du 
Haut-Katanga au Bas-Congo. J'y ai trouvé l'occasion 
toute naturelle d'esquisser un tableau aussi exact et 
vivant que possible des centres divers où j'ai séjourné 
assez longuement. 

Ces notes détruiront peut-être l'une ou l'autre 
légende. Mes seuls vœux sont qu'elles abattent aussi 
beaucoup de préventions et que leur lecture induise des 
individualités utiles et saines à poursuivre une infor- 
mation sérieuse sur les carrières coloniales auprès de 
l'Administration compétente ou des principaux orga- 
nismes industriels et commerciaux, dont on trouve une 
nomenclature aux pages de garde de ce volume... et 
plus tard, peut-être, rencontrerai-je en de nouvelles 
périgrinations congolaises, des gens heureux qui me 
remercieront d'avoir été leur initiateur!... 



CHAPITRE I. 

A travers l'Afrique Australe 

A bord du " Kenîlworth Castle ". — Sous V Equa- 
teur. — Fête nationale belge. — Jeux sportijs. — 
Escale à Cape Town. — Camp' s Bay. — Port Elisa- 
beth. — East-London. — Arrivée à Durban. — Ma- 
rine Hôtel. — La " Saison " . — La Rivière lJm\o- 
maas. — En soirée. — Le croiseur "Noord-Brabant" . 

— Le navire-école belge V "Avenir" . — La Canne 
à sucre. — Les montagnes du Natal. — Johannes- 
burg. — La générosité Sud Africaine. — Au Jardin 
Zoologique. — Le Rand Club. — Deep village mine. 

— La naissance de l'or. — Les chemins de jer Sud 
Ajricains. — Bulawayo. — Les voyageurs de com- 
merce. — Victoria Falls. — Sur le Zambèze. — La 
Rhodêsie du Nord. — Five o'cloc\ improvisé. — La 
frontière congolaise. 

Voici trois jours que le grand navire auquel est confié 
notre destin a quitté Tilbury. Sous l'impulsion régulière 
et puissante des machines l'animant d'une trépidation 
continue et obsédcOite, le stecuner fend une mer unie 
qui n'a plus d'autres limites que l'horizon. Où som- 
mes-nous X.. seul le capitaine le sait; car en ces temps 
de sous-marins et de corsaires, les paquebots ne sui- 



8 UN TERME AU CONGO BELGE 

vent pas la route régulière et le * * point ' ' de midi 
n'est plus communiqué aux passagers. A bord, tout est 
prudence et précaution : notre première surprise a été, 
en arrivemt au bateau, de trouver en place du vapeur 
pimpant, tout de blanc habillé, auquel l'Union Castle 
Line a habitué ses clients, un bateau sombre et noir de 
la quille au sommet des mâts : Les paquebots ont eux 
aussi maintenant leur uniforme de guerre. Nous avons 
quitté la Tamise le 13 juillet au jour naissant et, pre- 
mière émotion, à peine, avions-nous dépassé Southend 
qu'une vive canonnade venant des batteries de terre 
jette l'effroi parmi les passagers. Dans le ciel, très 
haut, au milieu des nuages, qui se chassent en une 
course ép>erdue, les houppes de fumée des shrapnells 
cherchent un but invisible... Est-ce un raid aérien 
ennemi?,., im simple exercice de tir?... Nous n'en 
avons rien su. Plus tard dans la matinée la cloche 
d'alarme a résonné, appelant tout le monde sur le 
pont en tenue d'alerte. C'est l'exercice indispensable 
de la ceinture de sauvetage et des chaloupes de 
secours. 

Chacun sait après cela ce qu'il faudrait faire en 
cas de dainger. Et puis, nous avons stationné très 
longtemps Dieu sait où, au milieu de trente autres 
navires, steamers et voiliers, pendant que les petits 
torpilleurs noirs et trapus montaient autour du groupe 
une garde alerte et vigilante; nous avons vu un sous- 
marin — anglais heureusement — fendant discrètement 
les flots de sa coupole à peine apparente, et nous 
sommes repartis dans la nuit noire, sans un feu, sans 
une lumière. Le lendemain, dans la rade ensoleillée de 
Plymouth, un remorqueur nous a apporté un dernier 
contingent de voyageurs puis le paquebot a pris son 
essor vers la haute mer. Nous ne faisons escale nulle 
part avant de toucher Cape Town. Nous voici pour 
quinze jours séparés du monde... 



sous l'Equateur 



• •. 



Nous sommes en route depuis dix jours : depuis dix 
jours nous n'avons plus vu que le ciel et l'eau... D'un 
train régulier, par la mer la plus calme que l'on puisse 
espérer, le paquebot abat ses quelque trois cent 
soixante milles par vingt-quatre heures... Depuis que 
nous sommes sortis de la zone dangereuse, la vie du 
bord est devenue charmante. On a fait connaissance 
entre passagers, de bonnes camaraderies se sont 
nouées; on a sorti les jeux divers qui, avec la conver- 
sation, la lecture et le sommeil, aident à tuer le temps, 
et les heures s'envolent égales, douces et reposantes... 
Seul, le matin, l'affichage du "sans fil", nous 
apportant la quintessence des communiqués officiels, 
ramène les esprits vers l'obsédante pensée de la confla- 
gration terrible qui bouleverse l'Europe... Mais, en 
plein océan, à quinze cent milles des côtes européen- 
nes, les préoccupations d'intérêt général passent, il faut 
bien l'avouer, au second plan. Depuis deux jours, au 
surplus, il fait très chaud, non une de ces chaleurs mau- 
vaises qui accablent et assomment ; l'impression est 
plutôt agréable et, malgré la hauteur à laquelle s'élève 
le thermomètre, l'air reste léger, doux... si léger 
qu'il enivre un peu et qu'il est bien difficile de mettre 
ensemble deux idées abstraites. Ainsi ne s*occupe-t-on 
guère que de concerts et de sports, sans parler des dan- 
ses qui, le soir, dans la demi-obscurité du pont-prome- 
nade, lisse comme un parquet ciré, emportent les 
jeunes couples vers des flirts prometteurs que la pleine 
lune à défaut de lampes électriques vient souvent 
déranger trop tôt j'imagine. 

Nous sommes, sur le " Kenilw^orth Castle ", un 
petit groupe de Belges, en route pour le Katanga, et 
nous avons hier, anniversaire de notre indépendance, 
célébré avec le plus d'éclat possible la fête nationale. 



10 UN TERME AU CONGO BELGE 

L'un de nous a découvert, chez le coiffeur du bord un 
rouleau de ruban tricolore. En faire des cocardes ne 
fut qu'un jeu et, à toutes les tables belges, dès le 
breal^ast matinal, nos camarades anglais se sont 
fait un plaisir de porter nos couleurs. Le soir, un 
grand concert avait été organisé au bénéfice des 
prisonniers de guerre belges en Allemagne. Un de 
nos compatriotes récita, accom.pagné par deux profes- 
seurs de l'Académie royale de Londres, le désormais 
fameux "Carillon" de Cammaerts, et la collecte 
finale produisit une jolie recette, qui a été adressée 
par le commandant, au Comité anglo-belge de Lon- 
dres. 

Evidemment, la cause de la Belgique spoliée et 
violée est éminemment sympathique dans les milieux 
intellectuels anglais... Il n'est pas sans dire cependant 
que nous puissions nous endormir sur nos lauriers 
d'honneur et négliger d'entretenir par tous les moyens 
possibles des amitiés qui ne nous sont en général 
guère marchandées. Croiriez-vous cependcint que j'ai 
rencontré, sur ce navire même, un officier portant 
l'uniforme britannique, qui m'a soutenu, au cours 
d'une conversation, que la Belgique ne pouvait pas, 
au début de la guerre, agir autrement qu'elle ne l'a 
fait... étant liée avec la France par un traité secret qui 
l'obligeait à prendre les armes contre l'Allemagne, en 
cas d attaque de la République par la Puissance ger- 
manique ! Naturellement, je n'ai eu aucune peine à 
démontrer à mon contradicteur, assertions allemandes 
en main, qu'il se trompait complètement. Il n'en est 
pas moins vrai que son opinion exprimée avec une 
conviction absolue pouvait influer un moment donné 
d'autres esprits, et ce fait — quoique isolé — apporte 
bien la preuve de la nécessité d'une action générale, 
continue et intelligente, tant en vue de contrecarrer la 
propagande ennemie que de conserver dans l'esprit 



JEUX SPORTIFS 11 



de nos Alliés et des neutres le souvenir de la justice 
de notre cause. 

La première escale approche maintenant à grands 
pas. Lundi matin, très probablement, nous serons à 
Cape Town. Aujourd'hui se clôture la '* saison mon- 
daine " car demain c'est, à bord comme dans une 
petite ville britannique, le repos dominical dems 
toute son horreur ! Puisque nous avons parlé déjà des 
jeux et des sports de paquebots, sans d'ailleurs insister 
beaucoup, laissez-moi vous donner un aperçu un peu 
plus détaillé de ces "passe-temps" inventés pour 
abréger les journées de longue traversée : Le jeu 
sportif le plus en honneur sur le pont-promenade d'un 
" liner " c'est le "Rubber quoits ". Une sorte de 
cible est tracée à la craie sur le plancher du pont et 
chaque joueur muni de trois palets de caoutchouc épais 
s'efforce de placer son " point " le plus près possible 
du centre tout en en chassant l'adversaire. Aussitôt 
que l'on a acquis quelque pratique, ce jeu d'enfants 
devient vraiment passionnant et le "championnat" 
de la traversée est âprement disputé pendant les con- 
cours de la dernière semaine. Un autre jeu consiste à 
lancer heureusement dans un baquet placé à une 
dizaine de mètres six anneaux de cordage... puis vient 
l'infinité des inventions baroques qui n'ont d'autres 
limites que l'imagination plus ou moins heureuse des 
organisateurs de festivités. Combat de coqs, dans 
lesquels deux gentlemen pieds et poings liés à un bâton 
solide s'efforcent de se pousser comme ils peuvent au 
dehors d'un cercle fatidique... Courses siarnoises, 
compétition à qui prendra avec les dents le plus de 
pommes dans un baquet d'eau... 

Il y en a des douzaines ainsi, et c'est merveille de 
voir les messieurs les plus sérieux mettre bas col et 
cravate et s'entourer le cou d'une serviette pour avaler 
au plus vite à grand renfort de grimaces une brioche 



12 UN TERME AU CONGO BELGE 

enduite de sirop, suspendue à un fil ! Vraiment il n'y 
a que la vie maritime pour changer ainsi complètement 
les idées et vous rendre temporairement une mentalité 
simple. Le soir, tout le monde, au moment du dîner» 
reprend le masque et l'armature des conventions mon- 
daines avec Vevening dress. Aux tables du dîner, 
présidées par les officiers du bord, reluisantes de 
cristaux et d'argenteries, impeccablement servies, on 
se croirait dans le dernier des salons où l'on cause... 
et pour peu que la société soit agréable et les com- 
pagnons de table spirituels, l'heure du repas n'est 
pas la plus banale de la journée. Après cela, c'est le 
concert sur le pont-promenade, le défilé des valses et 
des rag-times, ou la danse, voire même le bal costumé, 
qui constitue le great event de la traversée. Les 
habitués des paquebots ont tous dans leur valise un 
costume de fantaisie; au besoin, le coiffeur du bord 
fournit les imprévoyants et, ce soir-là, la compagnie 
offre aux passagers un buffet bien garni dans le 
grand hall du navire. C'est le carnaval, le bal masqué 
avec ses joies et ses folies, ses rires et ses intrigues. 
Ce fut pour nous, par le temps merveilleux dont nous 
avons été gratifiés, une nuit exquise et charmante, 
digne d'être classée au nombre de celles dont on garde 
un précieux souvenir... 

* * 

Nous avons quitté Cape Town à 6 heures du matin. 
J'avais projeté primitivement, devant passer à Johan- 
nesburg avant de gagner Elisabeth ville, de faire le 
voyage par chemin de fer en traversant la colonie du 
Cap, l'Etat libre d'Orange et le Transvaal. Mais le 
" Kenilworth Castle " vient de recevoir l'ordre de 
continuer sur Durban pour y prendre des troupes 
dirigées sur la métropole. L'occasion est unique de 
poursuivre le voyage par la voie maritime jusqu'à la 



ESCALE A CAPE TOWN 13 

capitale de la colonie de Natal en visitant aux escales 
les principaux ports de l'Afrique Austrsile. Je me suis 
arrêté à cette décision et nous voguons maintenant à 
travers une mer plutôt agitée vers Port Elisabeth, East 
London, et Natal... Hier, à six heures du matin, nous 
sommes arrivés devant Cape Tovym. Il faisait nuit 
noire encore et seules les lumières de la ville mettaient 
dans l'obscurité ambiante un fouillis d'étoiles plus 
serré parmi la multitude des étoiles du ciel. 

Peu à peu les premières lueurs de l'aurore ont 
estompé sur un fond laiteux les courbes lointaines des 
collines de la côte africaine. Dans la gcimme rose des 
teintes lumineuses étalées sur le ciel transparent par 
le soleil levant, les contours massifs, de la montagne 
de la Table, bloc trapu, se précisent et s'accentuent, 
dominant de leur masse imposante la ville déroulée à 
leurs pieds, qui épingle la blcuicheur révélée de ses 
homes sur le tapis sombre des jardins et des parcs. Au 
jour, nous entrons deins la baie de la Table, et notre 
puissant paquebot vient docilement se ranger à quai, 
tout à côté d'un croiseur cuirassé, devant les baraque- 
ments sordides et plats du bureau des douanes. Heu- 
reusement, le service des débarquements et d'exéimen 
des bagages est admirablement organisé par l'Agence 
Cook, et dix minutes nous suffisent pour nous libérer 
de toutes les formalités qu'entraîne généralement la 
descente à terre dans un port inconnu. Me voici lancé 
dans la ville pimpante, animée et joyeuse par ce 
matin d'hiver qui ressemble furieusement au début 
d'une de nos journées d'été. 

Adderley Street, la principale rue de Cape Town, 
avec ses façades claires, ses magcisins somptueux, les 
bâtiments publics qui s'y font suite est tout à fait rue 
principale d'une ville moyenne de nos pays d'Europe. 
N'était le nombre de nègres crasseux et mal bâtis — 
car la race indigène ici n'est pas jolie — que l'on y 



14 UN TERME AU CONGO BELGE 

croise à chaque pas, revêtus de sordides haillons euro- 
péens, on s'y croirait aussi bien à Marseille, à Naples, à 
Bordeaux... ou à Ostende l'été. Mais une fois que l'on 
lève les yeux et qu'on se laisse empoigner par la splen- 
deur de la nature, le tableau change du tout au tout. Au 
bout d'Adderley Street, l'allée de terre rouge qui con- 
duit au Mount Nelson Hôtel, s'engage sous les ombra- 
ges magnifiques du jardin botanique. Ici le cirque des 
montagnes vous étreint et vous surplombe de partout 
et dans leur ombre protectrice les fleurs les plus mer- 
veilleuses, les arbres les plus étonnants de la création 
semblent jaillir d'eux-mêmes d'une terre féconde que 
l'on dirait engraissée avec du sang. Sur les verts, les 
rouges, les jaunes étincelants des floraisons tropicales, 
le soleil étend sa lumière puissante et unificatrice qui 
atténue la vivacité trop grande des couleurs en leur 
donnant un fond d'or en fusion... 

Dans l'après-midi nous avons fait l'excursion de 
Camp's Bay, que les guides annoncent comme l'ime des 
plus merveilleuse du monde... et ils ne mentent pas 
assurément les guides!... Le treimway ascensionnant 
le flcinc du Pic du Lion, gagne par une route en lacets 
le col séparcuit cette montagne du massif de la Table. 
Du col, la vue s'étend d'un côté vers la ville, toute 
rose et blanche, étalée jusqu'aux confins de la baie 
calme et bleue... De l'autre côté on domine l'océan et 
la chaîne des "douze apôtres" dont les sommets, 
curieusement dentelés de rochers gris et sombres, se 
succèdent et se perdent dans les brumes lointaines. 
Puis on redescend l'autre versant vers la mer encom- 
brée de récifs noirs sur lesquels les vagues transparen- 
tes d'émeraude diaphaoïe se brisent avec des jailisse- 
ments fous d'écume irisée, et l'on rentre en ville tout 
au long d'une route en corniche, accrochée aux 
falaises abruptes, dans les anfractuosités fleuries 
desquelles se nichent des bimgalows qui doivent abri- 



PORT ELISABETH 15 



ter bien des vies heureuses... Pourquoi, après 
l'impression exquise de cette nature inoubliable et le 
dîner épicurien au Mont Nelson, oii nous avons célébré 
la séparation d'avec les joyeux camarades anglais du 
" Kenilworth Castle ", pourquoi avons-nous eu l'idée 
baroque d'aller finir notre soirée dans un music-hall oii 
les inepties cinématographiques succédaient aux inep- 
ties vocalo-chorégraphiques ?... Mystère insondable des 
impulsions humaines et de cette soif toujours renou- 
velée de sensations nouvelles que ne suffisent pas à 
satisfaire les plus merveilleux spectacles de la nature 
et qui croient pouvoir trouver du plaisir à la clarté 
factice des Icunpes de théâtre après s'être baigné tout 
un jour dans la lumière radieuse d'un soleil incon- 
nu !... 

* 
* * 

Le ** Kenilworth Castle " arrivera à Durban à midi... 
mè voici au bout des vingt-cinq journées de traversée 
qui ont passé comme un rêve, au point qu'il me paraît 
avoir quitté Londres hier. Sans doute la clémence des 
éléments a-t-elle été pour quelque chose dans l'exquise 
impression laissée par ce voyage. Mais il faut en 
attribuer également le mérite pour une bonne part au 
confort du navire, aux prévenances et aux attentions 
dont l'Union Castle C° entoure ses passagers... et, par 
dessus tout, à sa société des excellents camarades, 
professeurs de l'Académie Royale de Londres, avec 
lesquels j'ai fait la traversée... 

Le mercredi, 2 août, à dix heures du matin, nous 
sommes arrivés à Port Elisabeth : C'est une petite ville 
avenante étagée en gradins clairs au versant des colli- 
nes qui ferment Algoa Bay. En dehors d'autres 
devoirs, j'ai profité de mon passage dcuis ce port pour 
visiter, sous la conduite de son chef, un de ces énor- 
mes " stores ", maison d'importation et d'exportation 



16 UN TERME AU CONGO BELGE 

qui, dans les pays coloniaux, alimentent le commerce 
intérieur des contrées moins accessibles, et qui sont 
l'intermédiaire forcé entre le consommateur blanc ou 
indigène du pays et les producteurs du monde entier. 
J'ai parcouru les salles énormes, les entrepôts sans fin, 
où s'entassent les cotonnades et les confections, les 
armes et les porcelaines, la quincaillerie et les maté- 
riaux de construction, les articles de tout genre, de 
toute dénomination et de toute provenance, tout ce qui 
s'achète et se vend sur la surface du globe. J'ai vu 
dcins ces magasins des produits provenant d'Angle- 
terre, d'Amérique, de France, du Japon... J'ai vu des 
restants de stocks allemands, dcuis lesquels la pacotille 
à bon marché avait naturellement la meilleure part... 
Et j'ai interrogé le chef de maison. Je lui ai demandé 
pourquoi, lui, si bien disposé pour la Belgique et pour 
les Belges, il ne se fournissait pas chez nous en temps 
de paix d'autre chose que de couvertures et de fers en 
T... Je lui ai demandé s'il voyait, dans son commerce 
énorme, la possibilité de faire, après la guerre, une 
part à la Belgique dans le remplacement des fourni- 
tures germaniques. La réponse est venue nette et 
péremptoire : Nous autres commerçants sud-africains, 
nous considérons comme un devoir et un plaisir de 
contribuer dans la mesure des possibilités pratiques au 
relèvement des affaires dans votre malheureuse patrie; 
avant la guerre déjà, nous ne demandions pas mieux 
que de nous fournir en Belgique de tout ce que nous 
y aurions pu trouver... Mais il faut que les commer- 
çants et les industriels belges y mettent, eux aussi, de 
l'intelligence et de la bonne volonté. Les fabricants 
belges ne font pas connaître leurs produits sur les 
marchés étrangers. C'est à peine si de temps à autre 
nous recevons un catalogue timbré de votre pays. Vous 
ne pouvez pas demander, cependant, que moi, chef 
d entreprise, je fasse périodiquement un voyage en 



EAST LONDON 17 



Belgique pour y faire mes achats ?... Alors il faut que 
de chez vous arrive ici de temps à autre un voyageur 
parlant l'anglais, sachant présenter sa marchandise, 
nous renseigner sur la production locale, nous sou- 
mettre des échantillons. Le jour où nous coruiaîtrons 
les produits belges nous les achèterons de préférence à 
tous autres... Mais de grâce, avant de nous reprocher, 
à nous autres coloniaux, de ne pas traiter avec vous, 
faites-vous connaître. Politiquement plus peut-être 
encore que commercialement, la Belgique était ignorée 
dans ces contrées avant la guerre. L'héroïsme superbe 
de votre Roi et de votre nation a placé le nom belge au 
pinacle de la communauté des peuplés... profitez-en. 

Je ne fais pour ma part que transcrire à nouveau 
ces conseils de bon-sens qui ont toujours été ceux de 
nos agents consulaires... A bon entendeur salut ! 

Un fait indubitable c'est que la sympathie de l'Afri- 
que du Sud pour la cause de la Belgique ne s'est pas 
démentie un seul instant depuis le début de la guerre. 
Notre consul à Port Elisabeth a recueilli dans sa petite 
circonscription plus de six mille livres pour les fonds 
belges, et les souscriptions continuent à lui arriver 
régulièrement malgré la prolongation du temps 
d'épreuves. A East London, où je me suis arrêté hier, 
le vice-consul de Belgique a recueilli au delà de 
Fr. 125,000 pour le Belgian Relief Fund, et j'ai été 
personnellement témoin dans cette petite localité pitto- 
resquement étalée sur un plateau boisé qui domine la 
mer, d'une solennité au cours de laquelle j'ai eu 
l'émotion d'entendre rappeler avec le souvenir de nos 
douleurs celui de notre gloire. Le maire de East Lon- 
don présidant le 4 août un service solennel d'interces- 
sion à l'occasion de l'anniversaire de la guerre y avait 
invité officiellement mon hôte. Celui-ci m'emmena au 
Town Hall à l'heure fixée. Dans son cabinet, le 
mayor, avec tout l'apparat de sa toge rouge et de ses 

3 



1 8 UN TERME AU CONGO BELGE 

chaînes d'or, recevait les personnalités officielles. Je 
lui fus présenté et très cordialement Son Honneur 
m'engagea à me joindre aux invités de la " platform ". 
La grande salle du Town Hall était bondée d'une 
foule compacte, foule pieuse et recueillie, car la réu- 
nion, présidée par le chapelain de la ville, était de 
caractère essentiellement religieux... Mais lorsqu'au 
cours de son allocution, après les Psaumes et les Cem- 
tiques, le chapelain en vint à l'examen des raisons de 
continuer la guerre, c'est dans le cas de la Belgique 
meurtrie, martyrisée et profanée qu'il chercha son 
principal argument et, lorsqu'il évoqua l'étonnante 
leçon donnée par notre peuple opprimé, dispersé, et 
cependant si vivant d'une vie unique, consciente et 
nationale, on sentit passer dans l'âme collective de 
cette assemblée étrangère le grand frisson des émotions 
sincères. . . 

* 

Cette fois j'ai repris et définitivement le contact avec 
la terre ferme. Ce n'est pas sans émotion que j'ai 
quitté hier à midi le " Kenilworth Castle", le beau 
navire fardé de noir, sur lequel après dix-huit mois de 
la vie trépidante de Londres, j'ai doucement coulé 
près d'un mois de repos délicieux et d'heures claires 
comme le cristal le plus pur... A tous ceux qu'ébranle 
le surmenage des dures périodes que nous traversons, 
que ne peut-on conseiller la cure exquise d'une longue 
traversée maritime ?. . . 

A midi précis, après avoir fait entre les deux jetées 
de Durban une entrée magistrale dans la baie de Natal, 
le " Kenilworth Castle " s'est reingé doucement au has- 
sin de la douane. Une demi-heure après je suis à terre, 
ayant franchi le cordon des gabelous, d'eiilleurs peu 
exigeants, et à peine entré en ville commence la surpri- 



MARINE HOTEL 19 



se de trouver du vrai neuf Africain qui se mélange et 
s'adapte étonnamment à l'apparence encore européen- 
ne cependant de cette cité coloniale. Le long des larges 
avenues qui nous mènent vers l'Esplanade et le 
" Marine Hôtel ", des palmiers magnifiques rempla- 
cent les platcuies classiques de chez nous. 

Dans les jardins se révèle une flore inconnue et 
rutilante et le long des routes et des roues les jinril^s- 
haws se poiursuivent incessemiment, traînés par de 
splendides Zoulous de bronze, légèrement vêtus de 
cotonnades bariolées et le chef garni d'une extraor- 
dinaire coiffure où se mêlent à l'empanachement de 
plumes du peau-rouge classique, de longs piquants de 
porc -épie et des cornes de buffle acérées. A ce moment 
de l'année, la saison des bains bat son plein à Durban, 
et l'hôtel imposant, où j'ai retenu heureusement une 
cheunbre de Cape Town, est bondé de gens de l'inté- 
rieur en vacances. 

Le Marine Hôtel est admirablement situé face à 
la Baie de Natal, dont les eaux passent par tous les 
tons les plus purs des couleurs du prisme : rose 
tendre, vert émeraude et bleu saphir... 

Le soir, dans l'immense salle à manger bleoiche, où 
des Indiens discrets font leur service impeccable dans 
leurs sarougs blancs, tels des ombres fcimilières, le 
coup d'oeil des toilettes est féerique sous la rutilance 
des lustres électriques qui font étinceler les parures et 
les beaux yeux... Je suis arrivé à Durban un samedi. 
Le lundi 7 août est Bank Holiday ; qu'on le veuille ou 
non il faut remettre à mardi les affaires sérieuses !... 

Lorsque le sort vous apporte de ces surprises dans 
quelque patelin désolé et morose on a le droit de ' ' faire 
une sale tête**... Mais ici vraiment le séjour paraît 
s annoncer si joyeux et si charmant que j'aurais tort 
me semble-t-il de ne pas prendre mon parti de la sus- 
pension des affaires!... C'est égal, faire cinq mille 



20 UN TERME AU CONGO BELGE 

milles à travers l'Atlantique pour aboutir en fin de 
compte à une villégiature imprévue au bord de l'océan 
Pacifique, c'est assez peu banal et je m'en voudrais 
presque de cet heureux hasard par les temps cruels 
d'aujourd'hui si, devant la voie d'cirgent tracée par un 
beau clair de lune sur les eaux calmes de la baie, 
songeant aux ccmiaxades qui combattent et qui souf- 
frent là-bas dans les tranchées de l'Yser je ne pouvais 
me dire cependant que, sous le ciel d'Afrique, je suis 
venu peiner moi aussi pour la cause sacrée de notre 
chère patrie ! 

Durban est, je crois l'avoir déjà dit, la plage à la 
mode de l'Afrique du Sud. Dans ses grands hôtels 
modernes, sur la ** Marine Parade ", qui est la digue 
somptueuse de l'endroit, toutes les élégances de 
Johannesburg, de Pretoria et de Bloemfontein se don- 
nent rendez- vous de fin juin à fin août. Comme dans 
nos grandes plages européennes, les bals y succèdent 
aux concerts, les excursions aux bains de mer et les 
réunions sportives qui s'y tiennent sur un champ de 
courses splendidement installé au centre même de la 
ville, au pied des hauteurs de Berea, où les villas 
somptueuses se cachent dans des jardins en fleurs, 
font accourir tous les amateurs de chevaux — et de 
paris — de cent lieues à la ronde. J'ai assisté le 7 août 
aux courses de Durban. L'enceinte réservée n'y diffère 
guère du "pesage" de nos gramds hippodromes. 

Ce sont les mêmes tribunes, les mêmes toilettes, la 
même fièvre du risque et du gain... seulement on s'y 
rend dans une voiturette tramée par un Zoulou au cas- 
que frétillant de plumes d'aigles et de piquants de porc 
épie et la garde sévère est montée aux issues par des 
policiers indigènes impeccables sous le petit bonnet de 
police penché sur l'oreille, en vareuse et culotte courte 
bleu foncé, solidement plantés sur leurs jambes nues 
et nerveuses de bronze clair. . . Il y a aussi les théâtres. 



LA RIVIÈRE UMKOMAAS 21 

théâtres de comédie et music-halls, où Ton donne 
d'une façon très présentable les dernières nouveautés 
londonniennes ; les stalles y sont garnies de toilettes de 
soirée et de smokings impeccables, et l'on finit par 
se demander au bout de deux ou trois jours de vie 
dans ce milieu si l'on est à Brighton ou bien sous les 
Tropiques ! . . . 

J'ai fait hier une excursion magnifique sur la rivière 
Umkomaas. Deux heures de train à travers les falaises 
longeant la mer éternellement bleue, d'un bleu trans- 
parent de saphir... Aux nombreuses stations des indi- 
gènes attendent le convoi. Tous sont de belle stature. 
Demi-nus ou drapés dans des pagnes aux couleurs 
vives, ils ont des attitudes de bronzes antiques; leurs 
visages sont presque toujours réguliers, ouverts et 
francs... des femmes parfois portent une coiffure 
bizarre rassemblant leurs cheveux crépus et huilés, 
hérissés droits sur leur tête, en une sorte de cône élevé 
d'un effet étonnant. 

Le train s'arrête au bord de la rivière où attend un 
canot automobile. Nous remontons le courant encaissé 
entre les rochers abrupts le long desquels les arbres 
accrochés dans la pierre jettent de longues racines 
qui vont puiser la vie à même l'eau cristalline et jacas- 
sante. 

Sur l'autre rive, les coteaux s'étayent en pentes 
douces couvertes de plantations de bananiers et de 
canne à sucre. A quatre milles de l'embouchure 
une vétusté auberge est accrochée dans une anfrac- 
tuosité de la montagne. Toute blanche de chaux 
fraîche sous son toit de vieux chaume elle domine 
d'admirables plantations de citronniers où, dans la 
verdure sombre du feuillage presque noir, les fruits 
clairs mettent des milliers d'étoiles d'or... Après 
le dîner nous ascencionnons résolument les sentiers de 
chèvre qui escaladent la montagne au milieu des can- 



22 UN TERME AU CONGO BELGE 

nés à sucre coupées à mi-hauteur et séchées par le 
soleil. Ces cultures font songer à des champs de chau- 
me fantastiques, tels qu'en dut rencontrer Gulliver au 
pays des géants. 

Au milieu des plantations se cachent les kraals 
des Cafres, réunions de trois ou quatre huttes de 
paille hémisphériques où les natifs se coulent par 
un trou comme des abeilles dans leurs ruches. De suite 
des nichées d'enfants, couleur de Ccifé noir, qui n'ont 
jamais connu la gêne d'un vêtement, nous entourent en 
souriant de toutes leurs dents blanches et de leurs 
grands yeux étonnés, puis ce sont les femmes curieu- 
ses et prudentes qui sortent une à une... Enfin, le chef 
de famille fait son apparition. Mais il n'est plus du 
tout couleur locale, celui-là : affublé d'un vieux veston 
crasseux, d'un pantalon de toile qui eut jadis une 
couleur et d'un feutre troué, il nous tient un long dis- 
cours auquel nous ne comprenons goutte naturelle- 
ment. Je résouds la question en prenant une photo du 
groupe et en distribuant quelques piécettes au milieu 
des piailleries de joies de toute la marmaille et nous 
redescendons vers la rivière, gravement accompagnés 
par deux superbes oies grises du kraal qui semblent 
pénétrées de la gravité d'un devoir sacerdotal ! 

Rentré à Durban à la chute du jour, je n'ai eu que 
le temps de faire un bout de toilette, étant attendu 
pour la soirée chez le docteur Mulder. M"* Mulder, qui 
est Belge et Liégeoise, a assumé, depuis le début de la 
guerre, sous le patronage de notre consul à Durban, 
M. Ericksen, la lourde charge des œuvres belges en 
général et du Belgian Relief Fund en particulier. 

Aux premières nouvelles des malheurs de la Belgi- 
que, ayant eu l'idée de donner chez elle une fête de 
charité en faveur de ses pauvres compatriotes, 
M"* Mulder vit affluer de toute part les chèques et les 
donations. Elle ouvrit alors, d'accord avec le consulat, 



LE CROISEUR NOORD-BRABANT 23 

une souscription officielle et les listes qui paraissent 
journellement dcois la presse locale, l'afflux des dons 
ne se ralentissant pas un instant, accusent aujourd'hui 
une récolte totale de plus de dix mille deux cents livres 
sterling, c'est là un résultat magnifique qui fait honneur 
à la fois à la générosité des habitants de Natal, à l'acti- 
vité de celle qui a su les intéresser aux nécessités de la 
Belgique, et à la grandeur de la cause qui peut provo- 
quer de tels désintéressements sous de si lointaines 
latitudes. 

Inutile de dire que dans le home charmant du doc- 
teur Mulder j'ai retrouvé pour un soir la cordialité et 
la douceur de l'accueil tel que nous l'avons toujours 
connu dans les maisons amies de notre Belgique aimée. 
Un navire de guerre hollandais, le croiseur " Noord 
Brabant ", venant des Indes-Orientales, était entré au 
port dans la journée. Le commandcuit et trois de ses 
officiers étaient nos convives et vous pouvez penser 
s'il fut exquis après de longs mois de vie anglaise d'en- 
tendre pour un soir la douce musique de nos deux 
langues nationales, puis celle des chants connus, 
chantés chez nous, au temps de la Belgique heureuse. 
Ainsi le souvenir de la patrie lointaine peupla de dou- 
ceur et d'émotion cette soirée délicieuse qui se pro- 
longea bien tard, devant la merveille du tapis de lumiè- 
res scintillantes que Durban étend, la nuit venue, 
féériquement, au pied des hauteurs de Berea... 

Je suis rentré à l'hôtel avec les officiers du navire 
hollcindais. Le croiseur " Noord-Brabant " qui a été 
faire la relève des stationnaires des Indes, ren- 
tre vers le Continent par le chemin des écoliers. 
Il va séjourner cinq ou six jours à Cape Town, 
toucher à Sainte-Hélène, à Dakar, aux Iles du Cap 
Vert, à Ténériffe, et rentrera à Amsterdeim vers le 5 
octobre seulement. Ainsi dans tous les ports de son 
parcours les populations verront flotter les couleurs 



24 UN TERME AU CONGO BELGE 

néerlandaises sur un vaisseau de guerre, rencontreront 
par les rues les marins et les officiers hollandais, leur 
feront l'accueil chaleureux d'usage et seront reçues à 
bord du croiseur à l'un de ces bals ou concerts 
que les croiseurs étrangers en visite offrent volontiers 
à la société mondaine des villes où ils s'arrêtent... 
Fort bien, me direz-vous, mais à quoi tout cela sert-il 
sinon à amuser les jeunes aspirants du bord qui, à 
terre, font le beau avec leur collet rouge et leurs petits 
poignards à monture d'or ? 

A quoi cela sert ? Cela sert à faire respecter, à faire 
reconnaître, à faire admirer le pavillon national... La 
Hollande une petite nation?... allons donc. On voit 
ses navires marchands, on voit ses navires de guerre 
dans tous les ports de passage de tous les continents. 
Une nation qui possède cette force et qui la montre est 
une grande nation que l'on connaît et que l'on vénère 
et une grande nation se doit à elle-même d'affirmer 
son existence partout et chaque fois qu'elle le peut. 
Tenez, à Durban même, où l'on ne voit pas deux fois 
en un an im steéimer de commerce battant pavillon 
belge, est arrivé au mois d'avril dernier le navire- 
école r " Avenir *', commandé par le capitaine Aude- 
naerde. 

Notre beau quatre-mâts venait de Melbourne 
et avait effectué avec plus de trois mille tonnes de 
fret, en cinquante-trois jours, une traversée que les 
meilleurs voiliers n'abattent ordinairement qu'en 70 
jours au moins. L'arrivée du navire belge suscita dans 
la ville un enthousiasme fou. On fit fête aux cadets 
dont les uniformes pimpants et la crâne allure étonnè- 
rent les populations et, le second jour, il y eut une 
telle affluence de demandes pour visiter le navire que 
le consulat de Belgique se vit forcé d'instituer un ser- 
vice de distribution de tickets. Inutile de dire que l'on 
organisa en l'honneur de nos cadets des réceptions 



LE NAVIRE-ÉCOLE l' "AVENIR " 25 

officielles, des excursions, des concerts et des fêtes. 
Pendant quatre jours la Belgique une fois de plus fut 
en vedette partout dans la personne de ses jeunes ma- 
rins... l'effet de cette simple visite d'un navire de 
couleur plus ou moins officielle a fait plus ici, me 
disait notre consul, pour le renom belge, que toute une 
année de propagcinde active. 

En l'écoutant me narrer ce petit incident, je son- 
geais aux paroles prononcées jadis au jour de l'ouver- 
ture du fameux Congrès de Mons en 1910 par Auguste 
Beernaert : "La Belgique d'aujourd'hui regarde vers 
la mer. Elle veut de larges fenêtres ouvertes sur le 
grand air des océans... 

C'est bien ce qu'il nous faut. Lorsqu'après la guerre, 
après la réparation des dommages et des dévastations 
notre renaissance industrielle et commerciale s'affir- 
mera à la face du monde, il faut que ce soient des 
vaisseaux battant notre pavillon national qui aillent 
porter aux quatre coins de l'univers les produits de 
nos ateliers et de nos usines. Le jour où nous aurons 
su nous débarrasser de l'intermédiaire des agents com- 
merciaux étrangers, le jour ovi les produits belges seront 
expédiés directement d'Anvers ou d'Ostende aux con- 
sommateurs lointains par des navires belges, nous 
aurons décuplé notre richesse nationale non seulement 
en faisant nôtres des bénéfices que d'autres nous enle- 
vaient auparavant, mais aussi parce que la situation 
morale que nous aurons acquise nous fera jouir d'un 
droit de préférence indiscutable, aussitôt que les ache- 
teurs du monde sauront qu'en achetant en Belgique 
des marchandises belges ils aident ainsi de la meilleure 
façon possible à la reconstitution de la richesse que 
nous avons sacrifiée pour la cause universelle du droit 
et de l'honneur... Et puis, lorsque notre flotte mar- 
chande sillonnera les mers, peut-être comprendra-t-on 
la nécessité d'avoir sous la main quelques unités nava- 



26 UN TERME AU CONGO BELGE 

les de combat pour sauvegarder nos droits, veiller à la 
sécurité de nos cargaisons, affirmer dans les ports 
lointains notre force et notre puissance. 

Sans doute sont-ce là des rêves de lointain avenir. 
Encore est-il bon de ne point négliger dès maintenant 
l'indice ou l'argument qui peut leur donner corps un 
jour, apporter à la formation d'une opinion précise et 
justifiée sur la question l'appoint d'une indication dont 
il est bon de tenir compte. 

J'ai visité cette après-midi une grande raffinerie de 
sucre de canne, industrie qui compte parmi les plus 
importantes de la colonie de Natal. Tous les environs 
de Durban sont couverts de plantations serrées de 
canne à sucre. Je vous en ai déjà parlé en vous racon- 
tant mon excursion aux kraals cafre d'Umkomeias. La 
canne est traitée sur place par pulvérisation : le jus, 
recueilli après le pressage des tiges complètement 
décortiquées, est immédiatement cristallisé brut et 
envoyé tel quel en sacs, à la raffinerie. Là, les cris- 
taux sont à nouveau liquéfiés, transformés en un sirop 
qui, dans des cuves immenses et dans une succession 
de filtres au charbon de bois, passe du brun opaque 
au jaune clair et au blanc pur... Puis, à nouveau cris- 
tallisé, séparé des mélasses et des corps étreingers, le 
sucre blanc d'un grain uniforme coule sec et frais dans 
d'énormes réservoirs d'où, automatiquement, il est 
mis en sacs de 70 livres et treinsporté directement sur 
navire. 

La raffinerie de Durban que j'ai visitée occupe 
un personnel de cinquante ouvriers blancs et de quatre 
cent cinquante noirs. Les installations couvrent une 
superficie de plusieurs hectares et elle absorbe à elle 
seule plus de la moitié de la production locale de la 
canne à sucre. 



. * a. 



LES MONTAGNES DU NATAL- 27 

Je profite d'un long arrêt du train qui m'emporte 
vers Johcinnesburg pour fixer à la hâte mes impres- 
sions de ces deux derniers jours. J'ai quitté Durban 
hier par l'express de 5 h. 50 du soir... La jolie ville 
exotique et pimpante où j'ai passé huit jours enchan- 
tés m'a laissé de si bons souvenirs que j'avais le cœur 
serré en m'installant dans le coupé qui m'était réservé 
par les bons soins des chemins de fer de l'Etat Sud- 
Africain... Aussi bien plusieurs des charmants ctmis 
que l'on se fait rapidement dans la vie coloniale 
étaient-ils venus me serrer luie dernière fois la meiin 
et le regret de me séparer d'eux était certes pour une 
bonne part dans le i>etit chagrin du moment... Mais le 
monde est petit, et dans ce pays où l'on entreprend un 
trajet de cinq jours de rail comme si on allait de 
Bruxelles à Anvers, on ne craint guère de se perdre de 
vue parce que l'on se sépare pour un temps!... La 
nuit qui se fait sous ces latitudes en moins de quinze 
minutes, est tombée comme le train quittait les 
suburbs de Durbein et, de suite, très heureusement, 
la lune dans toute la splendeur de la nuit trernsparente 
s'est mise à briller d'un éclat de diamant très pur. 

Je dis heureusement, car le trajet à travers les mon- 
tagnes du Natal compte parmi les sites les plus appré- 
ciés de l'Afrique du Sud : Installé sur la plate-forme 
de l'express qui escalade les rampes, serpente au flanc 
des rochers abrupts, se penche dans les tournants vers 
des précipices seins fond, j'ai vu pendant de longues 
heures, sans m'en lasser, se dérouler la féerie des gor- 
ges, des ravins et des pics, baignés dans la lueur 
mystérieuse et tendre de la clarté sublunaire qui fait 
les profondeurs plus inquiétantes et les sommets plus 
éthérés... parfois le long de la voie en une encoignure 
de rochers se révèle soudainement une tente conique 
autour d'un feu de bois éclatant en gerbes rouges 
d'étincelles, les silhouettes grimaçantes et noires d'où- 



28 UN TERME AU CONGO BELGE 

vriers indigènes palabreint sous leurs épaisses couver- 
tures : le paysage de rocs, de soiiunets et de précipices 
sur lesquels se penchent des mimosas aux feuillages 
dentelés en ombres chinoises fait songer aux violentes 
évocations de Méphisto partant pour le sabbat de Val- 
purgis... Puis c'est le dîner impeccablement servi dans 
le wagon-restaurant et peu après l'installation des 
couchettes d'un confort parfait... Je me suis réveillé 
ce matin au sommet des derniers contreforts appuyant 
le grand plateau du veld transvaalien : De longues 
étendues dorées par une herbe sèche et drue que pais- 
sent d'énormes troupeaux de boeufs aux cornes acérées 
et de temps à autre un mamelon élevé, jaillissant de 
la plaine sur laquelle il se détache en rose pâle, inondé 
de soleil. La température est exquise. Si l'astre du jour 
ne ménage pas ses rayons; nous sommes à cinq mille 
pieds d'altitude et la brise légère est fraîche et douce 
quand elle n'emporte pas avec elle de longs tourbillons 
de poussière grise ou ocre que l'on voit tournoyer de 
loin dans l'étendue immense des prairies. Des villages, 
des petites villes sont fréquents le long de la voie et 
l'on ne fait guère dix milles sans rencontrer un 
"ranch", ferme basse en pierres bleues et jaunes super- 
posées, ou bien quelque " kraal " réunissant une demi- 
douzaine de ruches de paille à l'usage des Cafres. 
Nous sommes maintenant — il est 10 heures — arrêtés 
à Voîkrust, petite station à la limite du Natal. Des 
nègres habillés de rouge et de blanc comme des singes 
de foire viennent offrir aux fenêtres des oranges, des 
cigarettes, des sucreries... mais voici la cloche qui 
sonne. En route ! nous serons à Johannesburg ce soir 
à six heures... 

* * 

Après l'arrêt de Voîkrust le voyage s'est poursuivi 
hier toute l'après-midi à travers la plaine nue du haut 



JOHANNESBURG 2Q 



plateau transvaalien et, à six heures du soir, le train 
s'est arrêté à la gare centrale de Johannesburg. A 
travers de larges rues mortellement désertes par cette 
soirée dominicale, j'ai gagné en cab le Carlton Hôtel, 
bâtiment somptueusement érigé au front d'Eloff Street, 
au cœur même de la cité. Nous sommes généralement 
trop portés, nous autres, à qui la guerre vient seule- 
ment d'apprendre à sortir de chez nous, à considérer 
les colonies lointaines comme des régions à peine en 
voie de civilisation, où l'on vit autrement et moins 
commodément surtout que dans nos grandes métropo- 
les continentales. C'est en tout cas l'un des étonne- 
ments du voyageur fraîchement débarqué en Afrique 
Australe d'y trouver des établissements du genre du 
Carlton Hôtel de Johannesburg, qui rivalisent sans 
peine au triple point de vue du confort, de la perfec- 
tion du service et du luxe, avec les hôtels les plus 
universellement réputés de Londres ou de Paris. Dans 
le vaste hall peuplé de plantes rares et garni de divans 
profonds, dans l'immense fumoir d'un style sévère et 
impeccable, dans les somptueux salons Louis XVI du 
restaurant, au grill room tout de chêne clair et de 
faïence bleue, se presse la foule cosmopolite habituée 
de tous les palaces du globe, et ce n'est pas l'une des 
moindres merveilles de la civilisation que de voir ainsi 
réalisées les exigences les plus minutieuses du voyageur 
moderne dans une ville du centre sud-africain qui 
n'était il y a trente ans qu'une mince agglomération 
de huttes de prospecteurs. 

Les rues centrales de la ville, se coupant à angles 
droits autour du Town Hall imposant et du Post Office 
très animé, sont toutes bordées de grands magasins 
dont les étalages n'ont rien à envier à ceux des villes 
continentales. Sans doute les prix sont-ils légèrement 
supérieurs à ceux qui s'affichent aux vitrines d'Europe. 
Encore ne faut-il pas exagérer cette impression et cer- 



30 UN TERME AU CONGO BELGE 

tes la plupart des articles de vente courante ne sont 
pas plus chers ici qu'à Londres en ce temps de guerre. 
Ce qui est évidemment cher à Johannesburg, c'est l'ac- 
cessoire, l'inutile, le plaisir. Les cinémas, par exem- 
ple — et ils foisonnent comme partout — n'ont guère 
de place à moins d'un shilling. C'est le prix que vous 
prend aussi le coiffeur et si vous entrez au bar vous 
paierez six deniers votre verre d'une bière, d'ailleurs 
exquise... 

Au reste, tout cela est comme toujours fort relatif : 
les salaires atteignant ici des taux inconnus en Europe, 
seul le voyageur venant des pays d'outre-mer se trouve 
affecté par l'élévation du coût de la vie. Quant aux 
nababs des mines et de l'élevage qui jettent l'argent 
par portes et fenêtres, inutile de dire qu'ils trouvent 
dans ce petit Paris sud-africain toutes les occasions 
possibles de donner libre cours à leurs fantaisies somp- 
tuaires. 

C'est à cette facilité du gain et de la dépense chez 
les multi -millionnaires de l'Afrique- Australe que 
j'avais attribué au premier abord le succès considé- 
rable qu'ont rencontré dans ce pays les listes de sous- 
cription en faveur des fonds de secours pour la 
Belgique occupée et pour nos réfugiés. Lorsque j'avais 
entendu évaluer par milliers et peir dizaine de milliers 
de livres sterling le montant de sommes versées à nos 
consulats de Port Elisabeth ou de Durban, j'en avais 
attribué le mérite aux gros financiers du pays qui 
savent si bien étaler un paraphe au bas d'un chèque 
dont le chiffre compte plusieurs zéros. 

Une très intéresscinte conversation que j'ai eue 
ce matin avec une personnalité fort au courant 
des dessous politiques et sociaux des colonies 
sud-africaines m'a complètement retourné les idées 
à ce sujet : Si l'on peut compter par millions de 
frêmcs le montant total des souscriptions versées 



LA GÉNÉROSITÉ SUD-AFRICAINE 31 

aux oeuvres belges par l'Afrique du Sud, la gloire en 
revient moins à une élite de hautes persoruialités géné- 
reuses qui y sont allées d'un don magnifique dans le 
premier enthousiasme de la résistéoice et du martyre 
de la Belgique, qu'à la foule obscure des petits et des 
humbles, qu'à la charité compatissante de "l'homme 
de la rue " qui s'est senti ému au récit des malheurs 
immérités de notre pauvre peuple et qui le jour de 
paie a déclaré au caissier de l'usine, de l'atelier ou de 
la mine, peut-être en frappant du poing la tablette du 
guichet dans son élan de générosité bourrue :'* Retenez 
sur ma paie tcuit que durera la guerre deux shillings 
— ou dix — par semaine pour le Belgian Fund ! ". 

Si l'on a recueilli en Afrique-Australe des sommes 
énormes, si tous les jours le montant des listes de sous- 
cription continue à grossir, si ce magnifique élan ne 
s'est pas ralenti un seul instant, dans ce pays, depuis 
les deux longues années que dure la guerre, c'est au 
sacrifice librement consenti et chaque semaine renou- 
velé du travailleur sud-africain que nous le devons 
principalement. Ici comme partout et toujours les 
petits ruisseaux font les grandes rivières, et c'est dans 
une infinité de petites bourses qu'a pris sa source le 
fleuve d'or qui du Transvaal, de l'Orange et du Cap 
continue à couler vers nos plaines flamandes et nos 
vallées w^allonnes dont il aide si splendidement les 
populations sans ressource et sans pain qui préfèrent à 
la honte et au dégoût de servir l'ennemi l'obscur 
héroïsme de la înisère noblement supportée. 

D'autres d'une plume plus autorisée dans les pages 
littéraires de livres somptueux ont exprimé d'une façon 
générale aux autorités, aux grandes compagnies de 
l'Union sud-africaine la reconnaissance officielle de la 
Belgique pour l'œuvre splendide de solidarité interna- 
tionale réalisé par l'ensemble du pays... Il est bon, 
me semble-t-il, de faire savoir à notre peuple des villes. 



32 UN TERME AU CONGO BELGE 



des usines, des campagnes de Flandre et de Wallonie 
ce qu'ils doivent plus particulièrement à leurs frères 
les travailleurs sud-africains, mineurs, ouvriers des 
chemins de fer, artisans des cités, cultivateurs ou fer- 
miers des grandes étendues du veld : que tous ceux-ci 
trouvent ici, exprimée d'une façon collective, mais 
avec une sincérité et ime admiration profondes qui 
atteindra peut-être le cœur de chacun d'eux, l'expres- 
sion de l'éternelle reconnaissance de la Belgique souf- 
frante pour les secours magnifiques que lui ont apporté 
l'initiative et la charité solidaires du peuple sud-afri- 
cain. 

* * 

Ce matin, par un soleil radieux, je me suis embarqué 
sur l'impériale d'un tramway électrique conduisant 
vers l'un des suhurhs de Johannesburg. La ville, 
aux rues perpendiculaires bordées de grands magasins 
aux étalages somptueux, n'est pas très étendue eL 
sitôt dépassées ses limites, on sort du domaine de la 
banalité. La cité, plate et rectiligne dans toutes ses 
voies de circulation, fait place à un cirque de mon- 
tagnes rocheuses et abruptes, couvertes d'une végéta- 
tion touffue dont les feuillages sombres ressortent en 
arabesques foncées sur le rouge sanglant de la terre 
d'Afrique. Sous les ombrages vert foncé, cachées 
dans les repHs du terrain ou i>erchées sur la cime 
d'une colline escarpée, les jolies maisons coloniales 
basses et larges, avec leurs vérandas à colonnes, met- 
tent leurs tâches claires dans le paysage coloré sur 
lequel l'écharpe bleue du ciel étend sa soie étince- 
Icinte. 

Un bon quart d'heure de trajet mène aux portes 
du Zoo de Johannesburg, parc public taillé en plein 
veld, qui par lui-même serait banal, s'il n'abritait dcins 
des cages élégantes une fort belle collection de spéci- 



LE RAND CLUB 33 



mens choisis de la faune africaine et quelques superbes 
exemplaires d'animaux étrangers. 11 y a là toutes les 
bêtes que nous rencontrons dans les ménageries euro- 
péennes, mais avec cette différence immédiatement 
sensible que, vivant déms leur climat natal, elles n'ont 
pas cet air mélancolique et malheureux, ce pelage terne 
et mort qui les dépare dcms les cages du continent. 
Les lions à l'épaisse crinière ou au poil ras sont d'un 
lustre admirable, d'une vigueur et d'une vivacité éton- 
nantes; les léopards paraissent dans leur peau souple 
et mobile des bêtes d'or niellé, et la hideuse hyène 
elle-même arbore une toison d'un brun noirâtre, four- 
nie et lustrée comme celle d'un chien de prix... Quant 
aux oiseaux multicolores ils ont des plumages féeri- 
ques, où se combinent et se marient, sans se heurter 
d'ailleurs, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel... Si la 
collection est moins étendue que celles que l'on peut 
admirer à Londres, à Amsterdam, ou à Anvers, la 
qualité du moins dépasse et compense largement la 
quantité. 

Rentré en ville pour midi, je fus ensuite déjeuner 
au Rand Club, l'établissement du genre le plus fameux 
de toute l'Afrique Australe, où mes hôtes me signa- 
lèrent au passage les rois de l'or dont la fortune heu- 
reuse fit celle de Johannesburg. Lorsque l'on entend 
raconter que cette ville étonnante, d'où plus aucune 
'élégance moderne n'est bannie, était encore, il y a 25 
ans, une modeste station de caravanes africaines où, 
devant l'unique auberge en planches et en tôle, les 
voyageurs devaient, le soir venu, sortir leur chaise 
pliante pour avoir un siège convenable, on reste con- 
fondu devant le spectacle du bâtiment et de l'installa- 
tion d'un luxe incroyable dont les multimillionnaires 
ont fait leur lieu de réunion. Au bar énorme où se 
presse avant le repas la foule des amateurs d'apéritifs, 
on me montre tels personnages à l'allure quelconque, 



34 UN TERME AU CONGO BELGE 

au modeste veston négligé qui, présidents d'un syndi- 
cat minier ou propriétaires du Reef, voient leur fortune 
se chiffrer en un nombre étonnant de millions de livres. 
Ce qui frappe le plus, au milieu de l'allure grandiose 
des escaliers monumentaux, des galeries imposantes 
et des salles majestueuses, c'est la simplicité bon 
enfeuit, le sans-façon, le bon garçonnisme de tous ces 
magnats de l'or ou du diamant... A une table voisine 
de la nôtre huit personnages, après déjeuner, sirotent 
des liqueurs fines en fumant des cigares de prix. Ils 
causent avec calme et flegme et mon hôte m'affirme 
qu'il se traite en ce moment même entre ces huit hom- 
mes, qui représentent les compagnies les plus considé- 
rables du pays, une affaire de trust dont les bénéfices 
se chiffreront seins doute par des sommes incalcxila- 
bles. 

* * * 

En entrant au club, nous avons eu la chance de ren- 
contrer le gênerai manager des Reuid Mines, l'exploi- 
tation d'or la plus voisine de Johannesburg... J'ai pro- 
fité de l'occasion pour solliciter l'autorisation de visiter 
une mine d'or et sitôt après le déjeuner je saute en 
auto pour me faire conduire à Deep Village Mine. 

La mine est située à dix minutes à peine, presque aux 
portes de la ville, et son approche s'aumonce par les 
tourbillons de poussière grise enlevée aux énormes 
montagnes blanches constituées par l'amas des résidus 
de l'exploitation de l'or, tels les terrils de nos charbon- 
nages. 

Dans les bureaux sommairement installés dans une 
longue baraque en tôle à l'entrée de la mine, le direc- 
teur m'accueille fort aimablement et fait appeler un 
de ses ingénieurs pour me guider dans ma visite. Nous 
p>assons en premier lieu dans les ateliers où se remet- 
tent en état les foreuses pneumatiques qui servent à 



LA NAISSANCE DE L'OR 35 

désagréger la couche rocheuse du minerais précieux. 
Le reef, le roc d'or, pour le désigner plus cleûrement, 
est constitué par une couche minérale de trois pieds 
d'épaisseur au maximum qui s'enfonce obliquement 
dans la terre jusqu'à une profondeur inconnue. Il s'en- 
suit que la première découverte ayant été celle de 
l'extrémité supérieure de la tranche oblique, les gale- 
ries ont dû la suivre en profondeur à mesure de l'avan- 
cement de l'exploitation, et l'on en est arrivé mainte- 
nant à creuser et à exploiter par des puits absolument 
analogues à ceux de nos charbonnages, forés perpendi- 
culairement dans le sol et atteignent le gisement pré- 
cieux à des profondeurs différentes dont la plus forte 
est de 800 pieds. Les foreuses mécaniques mcuiœu- 
vrées par les mineurs dans les galeries souterraines 
désagrègent le reef en blocs gros en moyenne comme 
les deux poings, qui sont chargés dans des v^agonnets, 
montés à la surface par le puits d'exploitation et déver- 
sés sur d'immenses courroies sans fin le long desquelles 
deux rangs de nègres dépenaillés opèrent au passage 
un triage méticuleux, retirant les blocs qui s'avèrent 
à l'œil nu trop pauvres en matière précieuse. 

La pierre à or se présente comme un amalgame de 
parcelles reluisantes gris foncé et blanc laiteux piqué 
d'une infinité de points microscopiques d'un éclat 
métallique. Les courroies sans fin portent le minerai 
aux broyeurs; dans une salle énorme, au milieu d'un 
tapage assourdissant, d'innombrables pièces d'acier 
hautes de plusieurs mètres retombent sans cesse de tout 
leur poids sur le minerais qu'elles réduisent en une 
sorte de bouillie liquide. Ainsi pulvérisé il est ensuite 
passé sur de larges plaques garnies de mercure, où l'or 
s amalgame avec ce métal tandis que les sables, pier- 
res et autres impuretés sont entraînées par un courant 
d eau continu. Les plaques d'amalgame sont retirées 
à des intervalles fixes et portées au laboratoire où une 



36 UN TERME AU CONGO BELGE 

opération chimique sépeure du mercure l'or, qui est 
fondu en un bloc compact. Cette opération permet de 
recueillir 65 pour cent de lor contenu dans le minerai. 
Les résidus de minerai qui ont été soumis à ce premier 
traitement passent ensuite dans d'énormes cuves où 
ils sont traités au cyanure, puis, après des bains et des 
réductions successives en une poussière grise pres- 
qu'impalpable, ils sont conduits dans des filtres spé- 
ciaux à la paille de zinc, où l'on recueille encore 
trente pour cent du précieux métal. On arrive ainsi à 
extraire du minerai 95 pour cent de sa valeur métalli- 
que. La seule mine de Village Deep traite mensuelle- 
ment 55,000 tonnes de minerai, dont elle retire dans le 
même laps de temps 8,000 livres d'or pur. Le tiers de 
cette production représente le bénéfice net de l'exploi- 
tation. Il faut noter que cette compagnie minière est 
constituée au capital nominal d'un million de livres 
sterling, et que le double de cette somme a couvert à 
peine les frais de première installation. Ces quelques 
chiffres, qui se répètent pour chacune des exploitations 
faisant ceinture à Johannesburg, donnent une idée 
nette de l'importance fantasmagorique de l'extraction 
de l'or qui, avec celle du diamant à Kimberley, a fait 
la fortune des pays sud-£ifricains. 

*** 

Nous nous sommes embarqués, hier soir, un magis- 
trat de notre colonie et moi, dans le train qui doit nous 
conduire en cinq jours et six nuits de Johannesburg à 
Elisabethville. Les voitures des chemins de fer de 
l'Afrique du Sud sont confortables et bien appropriées 
à ces trajets de longue haleine. Partis de Johannesburg 
hier à 7 heures du soir, nous avons passé une bonne 
nuit dcins notre wagon-lit, et nous nous sommes réveil- 
lés au matin en gare de Mcifeking, où nous rejoignons 



BULAWAYO 37 



la voie directe du Cap vers la Rhodésie. Teindis que 
l'on manoeuvre pour accrocher nos wagons au train du 
Cap, qui amène im fort contingent de Belges arrivés 
par le * * Walmer Castle ' ' , paquebot qui suivait celui 
sur lequel j'ai fait la traversée, nous arpentons le quai 
de la gare, encombré de noirs toujours en loques euro- 
péermes passablement dépenaillées. Sur une voie de 
garage nous nous trouvons soudain face à face avec 
deux splendides lions... d'ailleurs prudemment enfer- 
més dans une cage solide, expédiée à l'adresse du 
jardin zoologique de Pretoria ! Bientôt le convoi se 
remet en route, lentement, à travers une région de 
montagnes jaunes et brunes où les arbres, revêtus d'un 
feuillage automnal malgré le merveilleux soleil, s'espa- 
cent parmi les herbes desséchées qui font un tapis d'or 
jeté sur le sol rougeoyant. De temps à autre nous 
arrêtons à des villages pittoresques où des maisons en 
tôle ou en pisé s'alignent le long des voies, voisinant 
avec quelques agglomérations de paillottes indigènes... 
Vers le soir, à l'une de ces stations, des nègres et des 
négresses en pagnes multicolores envahissent la voie, 
offrant aux voyageurs des peaux d'animaux sauvages 
et mille objets curieux en bois et racines taillées. Je 
fais, pour quelques shillings, l'acquisition d'une 
splendide peau d'antilope que je destine à garnir mon 
futur home africain. C'est ainsi que l'on se crée 
d'avance des trophées de chasse!... Puis, le soir 
tombe. C'est l'heure de noter ses impressions du jour 
et de clôturer la journée au dining car, après le repas 
du soir, par un bridge qui nous mènera doucement jus- 
qu au moment raisonnable de regagner nos couchettes 
roulantes... 

Nous sommes arrivés ce matin vers dix heures en 
gare de Bulawayo, capitale de la Rhodésie du Sud. 
Nous avons ici à changer de train et à prendre les 
voitures qui nous conduiront jusqu'à la frontière du 



38 UN TERME AU CONGO BELGE 

Congo Belge. Grâce à l'excellente organisation du 
railway, nos places sont déjà retenues dans le nouveau 
convoi et nous n'avons qu'à confier au boy de service 
le soin de transférer nos bagages d'une voiture dans 
l'autre pour nous réserver le plaisir d'une excursion en 
ville. A trois, nous affrétons une vieille victoria attelée 
de deux mules et nous partons par les routes poussié- 
reuses bordées d'arbustes malingres qui sont les rues 
de l'endroit. Cinq ou six voies se coupent ainsi à angle 
droit, dans lesquelles se succèdent quelques bâtiments 
publics sans grand cachet spécial et quelques maga- 
sins à vitrines et étalages assez fournis. Nous pous- 
sons une pointe jusqu'au parc où dans un carré de 
brousse jaune sont disséminées des cages renfermant 
deux ou trois léopards, quelques lions et quelques 
singes arrachés sans doute à la nature toute voisine... 
Au croisement de deux rues se dresse sur un socle 
élevé de granit une statue de Cecil Rhodes, le créateur 
de la colonie, bien ccimpé avec sa figure énergique 
et son petit veston négligé, tel qu'il était de son vivant 
paraît-il. Devant le Town Hall, sur un autre socle de 
pierre, une mitrailleuse, d'un modèle ancien déjà, est 
offerte à l'admiration populaire. C'est la machine ter- 
rible qui servit en 1 896 à réprimer la révolution des 
Matabele. Ces indigènes rebelles avaient massacré 
dans le pays plus de 257 colons, parmi lesquels la 
plupart des fondateurs de Bulawayo, bourgade nais- 
sante seulement à cette époque. La ville compte main- 
tenant une population de près de 6,000 blancs, ce qui 
n'est pas mal pour une cité neuve située à quelque 
1 ,400 milles de Cape-Town. 

Un peu après midi le train repart à travers d'immen- 
ses étendues solitaires. Rien n'est plus curieux sous ce 
climat, qui est celui du plein été chaud chez nous, que 
de voir tous les arbres dépouillés de verdure ou por- 
tant seulement un feuillage mort comme on n'en voit 



BULAWAYO 3Q 



en Europe qu'au cœur de nos hivers... Parfois le long 
des voies on aperçoit un kraal de quelques huttes, 
toujours semblables à des ruches d'abeilles, ou une 
ferme basse et blanche le long de laquelle s'étagent 
en piles énormes les tas de sacs de maïs que l'on 
charge sur d'énormes chariots devant lesquels somno- 
lent attelés quatorze paires de bœufs. Devant l'une 
de ces fermes nous voyons, vers le soir, un blanc 
accompagné d'une fillette de quatorze ans au plus, 
partir au plein galop de son cheval à travers la 
brousse sans limite. La voilà la vraie vie coloniale, 
celle du gentleman jarmer, dans les plaines aux hori- 
zons infinis... Quel dommage que là-bas, dcins ce 
Katanga où nous arriverons bientôt, on en soit encore 
à chercher les moyens d'acclimater et de préserver de 
la mouche tsé-tsé les chevaux et le bétail qui font l'une 
des richesses de la Rhodésie ! 

Nous avons terminé la journée en compagnie d'un 
agent commercial, notre voisin de compartiment et, 
oyez ceci, messieurs les industriels belges qui désirez 
développer vos ventes à l'étranger après la guerre : Ce 
jeune homme est représentant d'une importante firme 
anglo-américaine qui fabrique uniquement les cigaret- 
tes, ayant des ateliers dems les différents centres de 
production, en Egypte, en Algérie, en Angleterre et 
aux Etats-Unis. Il a comme centre d'action commer- 
ciale uniquement le Congo belge et l'ancien Ouest- 
Africain Allemand. La compagnie dont il représente 
les produits lui paie le voyage en première classe de 
Londres à Elisabethville et Kambove, puis le retour par 
l'Afrique occidentale uniquement pour visiter les stores 
de ces régions et y placer des ordres en cigarettes qui 
se vendent d'ailleurs à des prix variéint de 25 centimes 
à deux francs le paquet. Cet agent nous affirme qu'à un 
précédent voyage il a placé deins notre seule province 
du Katanga plus de 800,000 boîtes de cigarettes!... 



40 UN TERME AU CONGO BELGE 

N'est-ce pas là un exemple frappant, illustrgint à mer- 
veille l'étemelle recommandation de nos agents consu- 
laires aux producteurs belges : Faites visiter la clientèle 
d'outre-mer; n'hésitez pas à assumer les frais d'un 
voyage qui peut vous coûter quelques milliers de 
francs, mais vous rapportera le décuple. Cette convic- 
tion, je l'avais déjà pour ma part rapportée d'une tour- 
née en Turquie d'Asie, que je fis quelques mois avant 
la guerre : ce nouvel exemple démontre une fois de 
plus que l'axiome reste vrai sous toutes les latitudes. 

Mon compagnon de compartiment — un administra- 
teur territorial de la colonie — et moi, nous fûmes 
debout ce matin avant le lever du soleil. Le chef de 
tram avait hier au soir télégraphié à la station de 
Victoria Falls que nous désirions faire l'excursion des 
chutes pendant l'arrêt du train à Livingstone, capitale 
de la Rhodésie du Nord, et il s'agissait d'être prêts 
afin de ne pas perdre un instant des deux heures et 
demie dont nous disposons. A peine avons-nous 
terminé un hreakjast sommaire deuis le wagon- 
restaureint, que nous apercevons au milieu de la 
brousse un nuage, telle une fumée épaisse et blanche, 
qui semble au loin surgir des entrailles du sol : c'est 
l'éternel brouillard causé par la vaporisation de l'eau 
du Zambèze, précipitée dans le formidable ravin qui 
fut découvert par David Livingstone en 1885... Il est 
8 heures et le train, légèrement en retard, s'arrête en 
gare de Victoria Falls, devant l'unique hôtel qu'il 
dessert, à cet endroit. C'est une large bâtisse blanche 
sans étage, ressemblant assez à un château cossu et 
banal du pays de Flandre, qui, planté au milieu des 
taillis clairsemés de la brousse africaine, devant le rail, 
abrite les excursionnistes et les chasseurs accourant 



VICTORIA FALLS 41 



des quatre coins du inonde pour admirer l'une des 
merveilles les plus extraordinaires de la nature. Parmi 
les quelques " villégiateurs " de l'endroit, en tenue de 
Far West, qui sont venus voir passer le train hebdo- 
madaire, deux policiers indigènes anglais en imifomie 
bleu et fez rouge font gravement les cent pas et nous 
indiquent le guide qui nous attend. C'est un noir 
splendide mais en costume khaki trop correct. Tandis 
que le train repart pour Livingstone, où nous le rejoin- 
drons tout à l'heure, l'indigène nous emmène vers les 
chutes par des sentiers fort bien entretenus, transfor- 
mant ce coin de brousse rhodésienne en un véritable 
parc, qui entoure agréablement l'Hôtel des Falls. A un 
tournant du chemin, nous apercevons l'étonnant 
pont suspendu en fer qui enjambe d'une seule £U"che 
toute la largeur de l'énorme crevasse ouverte dans le 
sol par Dieu sait quel cataclysme. Soudain, Scins que 
rien d'autre que le tonnerre des cataractes nous en ait 
averti, nous nous trouvons devant le plus effroyable pré- 
cipice qui se puisse concevoir. Devant nous s'ouvre, 
I>erpendiculairement au cours du fleuve, une échancrure 
formidable, profonde de plus de 375 pieds, dans laquelle 
le Zambèze s'engouffre en une série de colonnes d'écu- 
me mugissante et immaculée, séparées les unes des au- 
tres par de noirs promontoires rocheux. Les chutes très 
voisines l'une de l'autre ont en largeur respectivement 
90, 573, 325 et 600 mètres de large, et l'on ne comp- 
te ainsi que les principales qui forment le massif central 
des cataractes, de loin beaucoup plus importantes que 
les chutes du Niagara. Les indigènes appellent, paraît-il, 
les Victoria Falls "La fumée qui tonne"... et nulle ima- 
ge, certes, ne pourrait être mieux choisie. Sur le bord 
opposé du canon où nous nous trouvons, dominant le 
bouillonnement fantastique des gouffres insondables, 
nous sommes trempés sous nos imperméables par la 
vaporisation d'eau qui monte vers le ciel puis retombe 



42 UN TERME AU CONGO BELGE 

en pluie diluvienne et constéinte, dans laquelle le soleil 
épingle des écharpes irrisées et des halos merveilleux 
en lesquels se fondent et jouent toutes les couleurs du 
prisme. Sous la chaleur et l'humidité combinées, une 
végétation d'une luxuriance inouïe enchevêtre les pal- 
miers, les cocotiers, les fougères monstres, les rocs 
amoncelés et les herbes impénétrables. Lorsque l'on a 
pleinement rassasié ses regards de la majesté infinie 
des cataractes, on s'en revient bien à regret par le tun- 
nel de verdure qui traverse la forêt vierge née de 
l'éternel vaporisation du Zambèze et l'on gagne ainsi 
en amont des cascades, la rive où le fleuve majestueux 
coule, large, tranquille et calme, avant de faire le saut 
formidable au fond des gorges imprévues qui s'ou- 
vrent plus loin sur son cours. La brièveté du temps ne 
nous a laissé que le loisir d'entrevoir l'ensemble du 
spectacle. La visite détaillée des jalls dememde et vaut 
certainement plusieurs jours ; nous en emportons cepen- 
dant une impression inoubliable. 

Maintenant, au bord du fleuve nous prenons place 
dans une longue pirogue. A l'avant deux pagayeurs qui 
tranchent en cadence l'onde calme et limpide nous 
emportent comme une flèche entre les îlots herbeux et 
les récifs rocailleux se cachant à fleur d'eau 
parmi lesquels un troisième indigène accroupi à l'ar- 
rière et muni d'une pagaie plus longue, nous guide 
avec une sûreté étonnante. Pendant une demi-heure, 
nous volons ainsi, remontant le courant du Zambèze 
devant le panorama tropical des rives fleuries sur les- 
quelles de grands aigles pêcheurs planent en tour- 
noyant, puis nous accostons à une sorte de petit débar- 
cadère où nous attend un véhicule préhistorique 
composé de deux bancs de jardins adossés et surmontés 
d un dais, montés sur roues, que les pagayeurs noirs 
poussent sur une étroite voie Décauville pendant deux 
kilomètres jusqu'à la gare de Livingstone. Il est 



LA RHODÉSIE DU NORD 43 

l'heure du départ : le train n'attend que nous et, sitôt 
regagné notre compartiment, le convoi s'ébranle, tra- 
versant l'agglomération clairsemée de Livingstone 
avec ses maisons basses et beinales de briques ou de tôle 
devant lesquelles des convicts en costume jaune serin 
et la chaîne au cou travaillent lourdement à rempierrer 
les routes. 

Et nous continuons à rouler ainsi tout le joiu' à 
travers d'immenses plaines tapissées d'herbes dessé- 
chées, pzursemées d'arbres bizarres aux branches tortu- 
rées et aux coloris étonnants sous leurs feuillages 
jaunis, parmi lesquels les euphorbes aux allures de 
cactus énormes, mettent la note peu commime de leurs 
jets épais au port hiératique. 



Il est onze heures du soir et d'un moment à l'autre 
nous allons franchir la frontière du Congo. Nous 
devons arriver vers minuit à Sakania, la première 
station en territoire belge. Notre journée d'aujourd'hui 
a été assurément moins " civilisée " que les précéden- 
tes. Pendant toute la matinée nous avons roulé à 
travers une contrée plus verdoyante et plus peuplée 
que les régions traversées précédemment : la forêt plus 
dense n'a plus cet aspect de bois mort qui contraste si 
fort avec la lumière éblouissémte du plein soleil d'Afri- 
que. Le paysage est aussi plus varié, le train escaladant 
parfois des collines escarpées, toutes tapissées de 
campanules mauves qui s'accrochent aux rochers dont 
les brisures vertes et rouges font une curieuse mosaïque 
de tons éclatants sur le fond doré des herbes sèches. A 
midi nous sommes arrivés à Broken Hill, dernière sta- 
tion importante de la Rhodésie du Nord. La ville est 
composée d'un quartier indigène où s'alignent les 
huttes circulaires en pisé recouvert de chaume et de 



44 UN TERME AU CONGO BELGE 

quelques maisons de tôle et de briques groupées autour 
de deux ou trois factoreries. Sur le quai de la gare dont 
les trois bâtiments sont en tôle ondulée, tous les blancs 
de l'endroit sont venus voir passer " le courrier " et 
leurs costimies clairs ou khaki comme ceux de cow-boys 
du Far West tranchent gaiement sur les loques et les 
pagnes d'une foule de noirs accourus, eux aussi, à 
l'arrivée du train. Les négresses rhodésiennes, sculp- 
turales, dans la pièce de coton à ramages colorés qui 
les moule des chevilles aux aisselles, papotent comme 
des commères de chez nous. D'aucunes portent un 
bébé aux grands yeux noirs, retenu par un foulard, à 
cheval sur leur hanche ou à la taille ; parmi ce peuple 
remuant les poules courent en picorant, les machines 
manœuvrent, les fonctionnaires locaux s'affairent, tan- 
dis que les voyageurs heureux de cet 2u-rêt de deux 
heures en profitent pour se dégourdir un peu les jam- 
bes... Mais la suite de la journée se complique du fait 
qu'à Broken Hill on détache du train le dining-car 
anglais et que nous ne retrouverons la voiture-restau- 
rant belge du C. F. K. (Chemin de fer du Kateinga) 
qu'à Sakania, au milieu de la nuit. Comme on ne 
repart qu'à deux heures on sert encore un repas som- 
méiire dans le dining-car et les stewards fournissent 
plantureusement les amateurs de sandwiches, de 
victuailles et de flacons variés pour le dîner du soir... 
Mais lorsque vers quatre heures nous songeons au 
"thé" qui nous est après deux ans de vie anglaise 
devenu aussi indispensable qu'à des insulaires, nous 
nous apercevons avec effroi que nous avons complè- 
tement négligé cette partie du programme. Seulement 
dans la vie coloniale plus que jamais le fam.eux " tire 
ton plan ", si bien connu au front depuis le début de 
la guerre, est de saison. Le train qui avance mainte- 
nant avec une lenteur prudente et calculée, par des 
courbes savantes, est tiré par des locomotives chauf- 



LA RHODESIE DU NORD 45 



fées au bois depuis Broken Hill. Tous les dix ou vingt 
kilomètres il s'octroie de longs arrêts pour " faire de 
l'eau", et recharger le tender de souches sèches accu- 
mulées le long de la voie par les contractors (I), qui 
rasent la forêt à cinquante mètres de profondeur tout 
le long de la ligne. A l'un de ces arrêts je dévale de la 
voiture et je vais à la machine, où le mécanicien a 
vite fait de m'octroyer une tine émaillée pleine d'eau 
bouillante dcins laquelle nous faisons notre thé sans 
plus tarder. Il n'y a pas de tasses, on prendra des 
verres; pas d'assiettes, des morceaux de carton 
ondulé en tiendront lieu et les biscuits secs rem- 
placeront les petits-fours... mais nous aurons eu notre 
five o'clocli malgré tout !... A six heures, la nuit tombe 
comme toujours sous ces latitudes, en quelques minu- 
tes. Nous avançons maintenant à travers le mystère 
sombre des forêts. De temps à autre la lumière dan- 
sante d'un bûcher éclaire les contours fantastiques d'un 
camp>ement perdu au sein des bois épais; on entre- 
voit une tente dressée, dont une bougie vacillante 
éclaire l'intérieur tandis qu'à l'entour se découpent les 
silhouettes sataniques des travailleurs noirs reposant 
auprès du feu. Installés sur la plateforme du compar- 
timent, après un dîner pique-nique des plus pittores- 
ques, nous attendons sous le ciel plein d'étoiles l'heure 
nocturne où, passant la frontière, nous allons, après de 
bien longs mois, nous retrouver sur im sol belge, dans 
notre patrie coloniale ! 



(i) Entrepreneurs de travaux. 



CHAPITRE II. 

Elisabethville 

Sakania. — La capitale du Katanga. — La vie quoti- 
dienne à Elisabethville. — Au Tribunal correction- 
nel. — Le Camp militaire. — La Campagne africai- 
ne. — Première chasse en brousse. — Les jauves. — 
Les usines de l'Union Minière. — Une Conjérence. 

s — Le Comité national de secours. — La prison. — 
La jerme de la Munama. 

Nous sommes bloqués dans la gare-frontière de 
Sakania depuis plus de dix heures!... Un accident est 
survenu sur la ligne à un train descendant d* Elisa- 
bethville : Nous devions quitter Sakania avant le lever 
du soleil... il est midi et la voie n'est pas encore 
libre. Le train de Rhodésie nous a débarqués ici en 
pleine nuit : Comme le convoi du Chemin de fer du 
Katanga doit repartir normalement à 4 heures du 
matin nous n'avions, croyions-nous, que le temps de 
faire visiter nos bagages à la douane et de les transfé- 
rer dans le train de la compagnie belge : A la clarté 
maigre de quelques lampes et de quelques lanternes, 
malles et valises ont été alignées sur le quai de la gare 
et le vérificateur des douanes en a passé l'inspection 
consciencieuse mais débonnaire : On ne peut s'imagi- 
ner le plaisir que j'ai ressenti à me retrouver devant un 
fonctionnaire belge "faisant comme chez lui", après 



48 UN TERME AU CONGO BELGE 

deux ans d'exil. J'aurais payé le triple des droits qu'il 
m'imposa sur quelques babioles, l'intense satisfaction 
de me sentir traiter en contribuable dans ce 
parler savoureux de notre bon terroir... Après quoi je 
me suis allongé sur la banquette de mon compartiment 
avec l'idée bien nette que le train allait repartir avant 
le petit jour... Aussi, jugez de mon étonnement quand 
je me réveillai au matin radieux, dans la voiture 
immobile, au son d'un clairon militaire, scandeint les 
notes du salut au drapeau !... Nous n'avons pas bougé 
et le clairon était celui du poste de la force publique de 
Sakcuiia sonnant " Aux champs ", tandis que le dra- 
peau belge montait lentement le long du mât dressé 
au centre du camp des soldats... 

Toute la matinée nous avons attendu des nouvelles 
du départ espéré, sur le quai de la gare, devant la 
route où s'alignent les quelque vingt maisons du poste, 
parmi lesquelles on compte deux hôtels, recevéïnt la 
visite apitoyée des compatriotes de l'endroit venant s'en- 
quérir de ce qui se passait ; pendant ce temps plusieurs 
hauts fonctionnaires d'Elisabethville, arrivés de la 
veille pour faire une excursion en brousse, se débat- 
taient pour recruter des porteurs indigènes parmi les 
noirs parqués dans les voitures à eux réservées... Mal- 
gré toute notre patience nous commencions à trouver 
le temps long et à refuser tout intérêt au tableau des 
maisons alignées dcins leur ceinture de bEuiciniers, 
lorsqu 'enfin vers trois heures, le chef de gare nous 
annonce que la voie est libre. Dix minutes après nous 
roulons. Nous arriverons demain matin à Elisabeth- 
ville. 

*•» 

Je suis installé depuis deux jours dans la capitale du 
Katanga, et ne suis pas encore revenu de ma surprise. 
Lorsque j'ai quitté les milieux belges de Londres, mes 



1.A CAPITALE DU KATANGA 49 

aimis m'ont souhaité bon voyage avec une légère nuan- 
ce de "sincères condoléances"... D'autres, qui 
n'avaient jamais mis le pied en Afrique ou l'avaient 
quittée depuis nombre d'cinnées, m'avaient comblé 
d'avertissements concernant les dangers du climat, le 
manque de confort et l'insipidité de la vie dans les 
villes coloniales... Il en fut même, à qui la mauvaise 
fortune avait été trop lourde sans doute, qui m'avaient 
fait un tableau effrayant du voyage et du séjour au 
Katanga. Cette région, à les en croire, n'eut été qu'un 
roc de cuivre aride, garni d'arbres malingres et de ter- 
mitières géantes où, dans quelques agglomérations arti- 
ficielles, quelques douzaines de fonctionnaires " ti- 
raient leur terme" dcins l'amertume, l'ennui et le 
regret!... On conçoit que, nouvel arrivant, muni d'un 
semblable viatique d'avis, heureusement compensé par 
d'autres plus encourageants cependeint, on ne soit pas 
sans quelqu'appréhension en débcirqucuit du "courrier 
d'Europe ". 

Et cependant, quel contraste entre ce que l'on 
s'imagine de la ville coloniale et ce qu'est devenue en 
moins de dix cins la capitale du Katanga. 

Dès l'entrée en gare, où, parmi l'animation des por- 
teurs, des interprètes, des manoeuvres, tout un monde 
d'Européens, en tenue de plage vraiment, est venu 
attendre les camarades dont l'arrivée est annoncée, on 
a l'impression de débarquer dans une gremde ville. 
Puis, lorsque l'on a parcouru pour gagner son domicile 
quelques-unes des larges avenues le long desquelles 
s'alignent des magasins à quatre ou cinq vitrines, des 
bâtiments vastes, imposants et d'une belle ligne archi- 
tecturale, comme ceux qui abritent les bureaux du 
chemin de fer, la Béinque du Congo belge, les services 
judiciaires, le cercle Albert-Elisabeth et une foule de 
villas coquettes, en briques rouges, aux larges vérandas 
tapissées de feuillages ou d'un écroulement de splea- 



50 UN TERME AU CONGO BELGE 

dides fleurs pourpres, on commence à se dire que le 
cadre dans lequel on va vivre est vraiment d'un accueil 
avenant. 

Alors, qucind au bout de deux jours, on a terminé 
la tournée des visites officielles, admiré les habitations 
agréablement disposées, garnies de mobiliers corrects 
et confortables, décorées ingénieusement par le goût 
de leurs habitants ; quand on a trouvé à l'hôtel, la 
lumière électrique et l'ordonnance impeccable de 
repas de la vie continentale ; quand on a été reçu 
dans les bureaux administratifs et chez les pairticuliers 
dans les mêmes formes, au milieu de la même ambian- 
ce qu'en nos ministères ou dans un salon bruxellois, 
on commence à se dire que l'on voudrait bien voir 
l'Afrique et qu'il n'y a guère somme toute de diffé- 
rence entre la cité-jardin d'Elisabethville et les abords 
de Hampstead Heath ou de Wimbledon Common dont 
on arrive en ligne directe ! 

Heureusement les termitières abandormées, les 
policiers indigènes à l'uniforme bleu barré de l'écharpe 
rouge, les négresses moulées dans leurs pagnes écla- 
tants, les attelages de mules qui trimbalent à travers 
les avenues les voitures d'arrosage et les prisonniers 
qui empierrent les routes, la chaîne au cou, sont là pour 
donner un peu de couleur exotique à la ville civilisée 
où plus de douze cents blancs, industriels, commer- 
çants et fonctionnaires vivent d'une vie active et labo- 
rieuse qui embrasse tous les domaines des nécessités 
modernes. 

La vie d'un nouveau-venu dans la capitale du Ka- 
tanga est loin, croyez-m'en, d'être une vie de tout 
repos. Les amis que l'on y a retrouvés, ceux que l'on 
commence à s'y attacher au bout de la période de pre- 
mière installation, ne manquent pas de faire tout ce qui 
est en leur pouvoir pour vous initier aux agréments de 
l'endroit. 



AU TRIBUNAL CORRECTIONNEL 5Î 

En dehors des heures de service, ce sont cha- 
que jour des réceptions, des parties de tennis orga- 
nisées sur des courts impeccables, des dîners au cercle 
ou en famille. Comment je trouve, entre tous ces devoirs 
agréables et ceux de ma chcurge, le temps d'aligner 
quelques notes, je me le demcinde moi-même... Il est 
vrai qu'il faut bien mettre les bouchées doubles puis- 
que dans une bonne quinzaine, je quitterai Elisabeth- 
ville pour gagner, en près d'un mois de route et de 
camping, le poste de Kabinda, chef -lieu du district du 
Lomeini. Voilà une randonnée qui dépasse légèrement 
celles dont je conseillais jadis l'expérience aux lec- 
teurs de mes chroniques ' * Par monts et par vaux "... 
En tout cas, l'entraînement de Londres ne sera pas 
perdu. 

* , 
* * 

Aujourd'hui j'ai assisté à une audience au tribunal 
correctionnel. Dans une salle qui paraît calquée sur le 
prétoire d'une de nos bonnes justices de paix de Bel- 
gique, le juge, le procureur du Roi et le greffier 
siègent en robe noire... Des avocats sont à la barre 
pour plaider une affaire d'accident du travail... Puis, 
ce sont des noirs qui comparaissent, fauteurs de délits 
variés : ivresse publique, coups et blessures, toute la 
lyre des infractions dont connaissent nos chambres 
correctionnelles. Et encore une fois l'impression 
revient : sommes-nous bien en Afrique, à 2,000 milles 
anglais de notre bonne ville de Bruxelles ? 

Hier, une démarche m'a appelé au camp militaire, 
situé aux portes de la ville, en face de la cité indigène 
dont les paillottes s'alignent le long de la voie du che- 
min de fer. Les casernements sont en briques dans le 
style des " carrés " du camp de Beverloo. Sur l'espla- 
nade devant la caserne, arboré fièrement au haut d'un 
mât énorme, le pavillon belge claque au vent. Matin 



52 UN TERME AU CONGO BELGE 

et soir le clairon sonore le salue de ses mâles accents. 
Sur la plaine les soldats noirs, splendides dans leurs 
uniformes de zouaves, bleus à liseré rouge vif et sous 
le fez écarlate, font l'exercice avec une précision impec- 
cable. Les officiers blancs commandent en français. 
Plus loin au tir réduit d'autres font des mouches éton- 
nantes dans les cibles à vingt-cinq mètres et à dix 
minutes du camp, au champ de tir à l'arme de guerre, 
un autre peloton s'exerce à la cible électrique qui 
marque automatiquement les coups... Parfois, pendant 
la journée, le bataillon défile en ville au son martial 
des clairons, avec une prestance superbe et les petits 
négrillons dansent devant la "clique" conune nos 
gosses des Marolles devant la musique des grenadiers. 
Ce sont ces mêmes soldats noirs, brillamment com- 
mandés par nos officiers de l'armée coloniale et de 
l'armée métropolitaine, qui sont en train de tailler en 
plein drap une fameuse ajoute à notre Congo dans 
l'Afrique allemande. Il faut entendre la fierté des indi- 
gènes d'ici lorsque, se comparant à ceux des colonies 
voisines qui travaillent en grand nombre à Elisabeth- 
ville, ils se font gloire d'être sujets de " Boula Matari ". 
La civilisation a même importé le sentiment des natio- 
nalités et l'on s'imagine difficilement combien nos 
victoires en Afrique Orientale renforcent le prestige de 
notre administration africaine. Il est juste d'ajouter que 
les gouvernements locaux et celui du Katanga en parti- 
culier ont contribué pour une grande part aux succès 
militaires de nos troupes. On sait de quelle impor- 
tance sont en Afrique les questions de ravitaille- 
ment, de portage et de recrutement. Grâce à la diligen- 
ce, à l'activité et au coup d'œil des administrations 
provinciales, notre armée d'Afrique, admirablement 
fournie de tout ce qui lui est nécessaire, a pu poursui- 
vre sans arrêt sa marche victorieuse jusqu'au cœur 
même de la colonie allemande. En ces temps difficiles 



PREMIÈRE CHASSE EN BROUSSE 53 

et critiques, la prévoyance et l'initiative de nos admi- 
nistrateurs auront été dignes de l'abnégation et de 
l'héroïsme de nos soldats. 

J'ai eu hier, dimanche, mes premières émotions de 
chasseur dans la brousse africaine... Rassurez- vous, je 
ne vais pas jouer au Tartarin, et j'aime autant vous 
avouer tout de suite que nous sommes rentrés bredouil- 
les, par ma faute de débutant d'ailleurs !... Nous nous 
sommes mis en route en vélo à six heures du matin, 
par des sentiers indigènes s'enfonçant dans la brousse 
épaisse. Cela ne ressemble en rien à luie voie cyclable, 
et de rouler sur ces traces à peine marquées, encombrées 
de rocs, de racines, de troncs d'surbres renversés que 
l'on contourne tout simplement, ferait assurément dres- 
ser les cheveux à un maître cycliste du Touring-Club 
de Belgique... Mais on se plie à tout, même à faire de la 
bicyclette, qui ressemble à de l'acrobatie de grcinds 
chemins ! Au bout d'une bonne demi-heure de cet 
exercice nous sommes arrivés à un dembo, sorte de 
grande plaine légèrement marécageuse, herbue et 
découverte, énorme clairière de cinq kilomètres de 
long au milieu de la forêt, toute hérissée des stalagmites 
grises des termitières. Comme il y a presqu'autant de 
chance de tomber ici sur un lion que sur une gazelle, 
nous avons eu soin de nous munir de solides carabines 
mauser à balles explosives... Nous avons rencontré au 
bout d'une heure, deux grues couronnées, splendides 
oiseaux de près de deux mètres de haut que nous avons 
ratées à 60 mètres. Peu après, j'ai vu ma première 
antilope, filant comme une flèche vers les bois vo' 
sins... et je l'ai tant admirée dans la grâce légère d?,- 
ses bonds élégants que j'en ai oublié de lui envoyer 
on coup de fusil... Nous avons marché ainsi à travers 



54 UN TERME AU CONGO BELGE 

les hautes herbes et les bois jusqu'à onze heures et 
demie. Des vautours, des marabouts nous ont tenu 
compagnie — à bonne distance — pendant notre pique- 
nique, et nous avons pris le chemin du retour à 
travers les bois. Une petite antilope, grande comme 
un gros lièvre, nous est partie entre les jambes, se 
moquant d'ailleurs des coups de carabine qui l'ont 
saluée... et puis, j'ai raté magistralement le plus beau 
coup du monde : à cent mètres je vois sous le couvert 
une bête superbe broutant tranquillement, antilope 
grande comme un gros chevreuil. Je tire, et l'animal, 
venant droit sur moi, au coup de fusil s'arrête à vingt 
mètres, me fixant de ses grands yeux étonnés et bril- 
lants. Quel tableau ! Je vise froidement... et la bête file 
à toutes jcimbes, mais cette fois dems la direction oppo- 
sée ! Une autre fois, avcUit d'aller en chasse j'essayerai 
la portée de mon fusil à la cible fixe!... C'est égal, je 
ne regrette pas cette excursion pédestre d'une journée 
entière. Nous sommes rentrés à six heiu-es, au soleil 
couchant, dans la forêt d'Afrique, à la végétation, 
d'ailleurs assez banale aux environs d'Elisabethville. 
Le principal pour un début, c'est d'avoir vu du 
gibier... seulement si l'antilope avait été lui lion, ou 
seulement un léopard, c'est le chasseur je crois qui 
eût été chassé ! 

Les fauves ne manquent pas d'ailleurs aux environs : 
le jour de mon arrivée vm. léopard avait enlevé des pou- 
les dans le jardin de l'ami qui m'accueillit. On le tua à 
un demi-kilomètre dans la matinée même. Les lions 
font aussi de temps à autre leur apparition... mais c'est 
là un gibier de chasseur exercé qu'il vaut mieux consi- 
dérer avec prudence et respect tant qu'on n'est pas 
maître de son arme. Comme il n'attaque quasi jamais 
le premier on a somme toute peu de risque de se faire 
croquer. . . sur la route de Kabinda je me ferai plutôt la 
main sur les pintades et les geizelles, voire même sur 



LES USINES DE l'uNION MINIÈRE 55 



les zèbres qui abondent, paraît-il, dans la région. 
Voilà qui promet, n'est-ce pas ? 

* . 

Hier, à 8 heures du soir, après le dîner qui nous 
avait réunis au Cercle à quelques camarades, un des 
ingénieurs de la fonderie de cuivre de l'Union Minière 
nous a invité à prendre place dans son automobile pour 
aller visiter les usines de la Lubumbashi. La " Cité du 
cuivre " est située dans une vallée profonde. On y 
descend par une route carrossable, éclairée le soir à 
l'électricité, mieux assurément que les rues de Londres 
par le temps qui court. Il faisait d'ailleurs, hier soir, 
un clair de lune splendide, baignant les sous-bois d'une 
lumière exquise et douce. Quel contraste de se sentir 
emporté à quarante kilomètres à l'heure sur une machi- 
ne de luxe, par cette route empierrée, illuminée à l'élec- 
tricité, au milieu de la brousse sauvage où rodent encore, 
la nuit venue, les fauves africains. Mais le contraste est 
bien plus frappant encore lorsque, dépassé le village 
que forment au sein des bois les habitations des direc- 
teurs et des ingénieurs de l'usine, on se trouve brusque- 
ment transporté devant un espace de plus de vingt-cinq 
hectares, d'où la forêt a été arrachée pied à pied, sur 
lequel se dressent dans la nuit claire les diaboliques 
cheminées des hauts-fourneaux crachant les flammes 
et les étincelles, et où se découpent les fantastiques 
silhouettes des convoyeurs aériens, des plans inclinés 
transporteurs, des fours à coke et des terrils de mine- 
rais!... Au laboratoire, qui comprend toutes les instal- 
lations les plus perfectionnées d'analyse électrique, 
plusieurs chimistes sont penchés sur les cuvettes et les 
cornues... puis nous allons par un terrain inquiétant et 
heurté, creusé de ravins, miné de galeries où, par 
rîuiies entières, circulent incessamment les wagons de 



56 UN TERME AU CONGO BELGE 

cuivre et de coke, longeant des dépôts de minerais 
apportés à la fonderie, des mines de l'Etoile et de 
Kambove situées à des kilomètres d'ici... Nous gravis- 
sons ensuite un plan incliné de six à huit mètres de 
Icirgeur le long duquel courent d'énormes chaînes sans 
fin, hissant les wagons au sommet des haut-fourneaux: 
là-haut, à quelque vingt mètres du sol, s'ouvre le 
foyer satanique dans lequel par wagon complet on 
déverse d'un coup le coke et le minerai, qui vont se 
fondre à la chaleur formidable de l'appareil. De la 
masse en fusion d'énormes flammes livides et siffleui- 
tes montent en hurlant dcins la gigantesque cheminée 
et, au milieu des noirs demi-nus qui manoeuvrent dans 
l'ombre les wagons, au milieu du tonnerre des rails 
ébranlés le chef de fonte blanc qui lance à même la 
fournaise d'énormes blocs de minerai verdâtre, là où la 
flamme n'est point égale, semble un roi des démons au 
milieu de l'enfer. Nous descendons ensuite à l'étage au- 
dessous, où se fait la coulée du cuivre. Sortant en une 
barre liquide d'un éclat insoutenable par l'ouverture 
ménagée au fond du gigantesque creuset, le métal 
rouge coule dans des moules qui lui sont préparés sur 
im truck roulant le long des rails. Il est fondu en pla- 
ques d'environ cinquante centimètres carrés et d'une 
épaisseur de quatre doigts. Chacune de ces plaques vaut 
à l'heure actuelle cinq cents francs. Quatre hauts-four- 
neaux sont en ce moment en action à la Lubumbashi, et 
l'on construit un four nouveau pour le traitement des 
résidus et des minerais pauvres. Le minerai du Katanga 
donne par simple opération de fonte plus de 90 p. c. 
de cuivre pur. Depuis 1911, la production est montée 
successivement de 997 tonnes à 1,400 tonnes en 1915, 
et l'on espère atteindre 25,000 tonnes cette année... Si 
l'on songe que trois mines seulement sont en exploi- 
tation sur le nombre de celles qui ont été reconnues 
au Katanga, on se représente facilement quel peut être 



UNE CONFÉRENCE 57 



le développement de l'industrie dans le district dans un 
avenir rapproché. Les fonderies de la Lubumbashi 
occupent à elles seules en ce moment un personnel de 
vingt-cinq mille travailleurs indigènes et de cent cin- 
queuite blcincs. 

Nous avons continué notre visite par les ateliers des 
machines où ronflent des dynamos, des turbines et 
des volants énormes, par les salles d'outillage et de 
réparation, par les fours à coke et les dépôts de mine- 
rais. Puis, les ingénieurs qui nous avaient aimablement 
pilotés nous ont invité à boire la bière fraîche — suprê- 
me luxe d'Elisabethville — au Club qu'ils ont installé 
au cœur même de la brousse. On y trouve une salle de 
billard, un bar parfaitement aménagé, une salle de 
lecture où figurent toutes les revues et illustrations 
d'Europe et deux courts de tennis en brique pilée. Nous 
sommes ensuite remontés en auto et rentrés à Elisabeth- 
ville après avoir passé trois heures dans l'atmosphère 
intense de la vie industrielle, émerveillés d'avoir trou- 
vé une telle impression de force productive dans le 
centre africain dont d'aucuns osent encore parler com- 
me d'un pays de sauvages ! . 

J'ai donné hier au soir une conférence avec projec- 
tions lumineuses sur " La Belgique après deux ans de 
guerre ". La réunion avait été organisée par la section 
du Katanga du Comité national de secours, présidé par 
M. le juge d'appel R. De Meulemeester. La salle du 
Cinéma-Bijou, avenue de l'Etoile, gracieusement prê- 
tée ainsi que l'orchestre de l'établissement, par son 
propriétaire M. Georges, était bondée d'une foule 
sélect parmi laquelle beaucoup de dames en toilettes 
de soirée, au premier rang de laquelle on remarquait le 
vice-gouverneur du Katanga, M. A. De Meulemeester, 



58 UN TERME AU CONGO BELGE 

M. Rutten, procureur général, tous les magistrats et 
hauts fonctionnaires d'Elisabethville et les directeurs 
des grandes industries et compagnies locales. La vente 
des cartes d'entrée a produit pour la ** Commission for 
Relief in Belgium " environ quinze cents francs. N'est- 
ce pas là im résultat magnifique et qui fait vraiment 
honneur à la générosité inlassable de nos Africains ? Il 
faut reconnaître d'ailleurs que celle-ci s'est montrée 
à la hauteur des temps difficiles que nous traversons. 
Dès la déclaration de guerre et la réception des tristes 
nouvelles arrivées de Belgique, la section du Katanga 
du Comité national de secours fut constituée à Elisa- 
bethville et l'activité de cet organisme ne s'est pas 
démentie depuis le mois de septembre 1914 jusqu'à 
présent. Les versements n'ont cessé d'affluer et le 
fonds est maintenant encore régulièrement alimenté, 
notamment par des souscriptions mensuelles. 

Ce comité, dont la sphère d'action est strictement 
limitée à la province du Katanga, comptant à peine 
deux mille Blancs depuis la guerre, a réuni à ce jour (*) 
trois cent dix-huit mille francs, non compris le béné- 
fice du chcinge, qui s'élève à près de vingt-sept mille 
freines. Il est intéressant de noter que le montgint des 
souscriptions est intégralement consacré au soulagement 
des infortunes et n'est grevé d'aucun frais de secréta- 
riat ou autre, de quelque nature que ce soit. Les fonds 
envoyés en Europe jusqu'à présent ont été affectés de la 
façon suivante : Cent cinquante mille francs ont été 
transmis au ministère des Colonies, qui les a remis au 
ministère de l'Intérieiu- pour la Belgian Relief Fund ; 
Cent cinquante deux mille francs ont été envoyés à la 
Commission for Relief in Belgium à Londres ; quatre 
cents Liv. st. ont été adressées à l'Œuvre du Colis Con- 
golais, créée pour venir en aide aux einciens Congolais 

(•) Août 19 16. 



UNE CONFÉRENCE 59 



prisonniers de guerre en Allemagne. Le solde est con- 
servé en banque en vue d'un transfert ultérieur. 

Po\ir tenir compte dans son entièreté du bel élan de 
générosité qui s'est manifesté dans la population du 
Katanga depuis le début des hostilités en Europe, il 
importe de remarquer que plusieurs autres organismes 
locaux se sont constitués en vue de venir en aide aux 
victimes de l'agression allemande. Deux listes fondées, 
l'une par les commerçants d'Elisabethville, l'autre par 
le ** Journal du Katanga ", se fondirent dcuis celle du 
Comité national de secours. Il n'en fut pas de même 
des organismes suivants qui conservèrent leur person- 
nalité propre : L'Association des agents de la colonie, 
qui recueillit vingt-huit mille francs. Le journal 
r ** Etoile du Congo ", qui a réuni à ce jour vingt-et-un 
mille frguics. La souscription ouverte en faveur des 
soldats noirs combattant à la frontière orientale qui 
atteignit la somme de dix mille frêuics. Celle-ci servit à 
envoyer à nos braves soldats noirs quelques douceurs 
telles que sucre, tabac, etc. Il reste à citer la contribu- 
tion apportée à la " Maison de convalescence pour les 
soldats blessés belges * ' . Une fête orgemisée par deux 
cercles d'conateurs au Cinéma-Bijou rapporta de quoi 
instituer deux lits, soit une somme de cinq mille deux 
cent cinqucinte francs. L'ensemble fournit le joli total 
de trois cent quatre-vingt-trois mille francs, recueillis 
dans le Katanga seul. D'autre part, le " Bulletin Admi- 
nistratif de Boma" du 10 juillet 1916 mentionne que 
les sommes recueillies dans le restant du Congo s'éle- 
vaient à cette date à trois cent soixante-trois mille 
deux cent six francs, ce qui porte le total pour l'ensem- 
ble de la Colonie à sept cent quarante-six mille francs. 
Et il existe encore une liste assez importante patron- 
née par les commerçants de Kinhasa, dont nous ne 
connaissons pas le mon teint exact. 

On reconnaîtra certainement à la lecture de cet 



60 UN TERME AU CONGO BELGE 

exposé que les Belges du Congo ont su faire leur 
devoir en faveur de leurs frères d'Europe. Et l'on 
ne saurait assez remercier ceux qui, preneuit la direc- 
tion de ce mouvement dès la première heure, ont assu- 
ré ces splendides résultats. 

J'ai visité ce matin la prison d'Elisabethville. C'est 
une installation modèle de premier ordre, conçue et 
établie selon les principes européens de la prison 
cellulaire. Le vaste terrain sur lequel s'élèvent les 
constructions est entouré d'un mur de ronde élevé. 
Sitôt franchie la porte massive, au guichet de laquelle 
veille une garde sévère, on se trouve devant la maison 
du directeur, les bureaux, le poste de garde et les 
cuisines qui encadrent l'allée principale. Au centre 
du terrain se trouve élevé un poste de guet, qui res- 
semble à une hune de navire, montée sur un bâti de 
poutrelles d'acier, et d'où le siurveillant de garde peut 
embrasser tout l'ensemble de l'établissement. Les 
constructions sans étage, en briques, qui abritent les 
cellules rayonnent de ce point, disposées en étoile le 
long de petites avenues partant du poste de guet, vers 
les murs extérieurs. Les cellules sont blanchies et gar- 
nies du mobilier sommaire en usage dans les prisons 
belges. Un quartier et un atelier spécial sont réservés 
aux prisonniers blancs. Quant aux noirs, enfermés la 
nuit dans leurs cellules, ils sortent en ville le jour, en- 
chaînés cinq par cinq, et sont employés sous la sur- 
veillance de policiers à l'entretien des avenues et des 
routes de la ville et à d'autres travaux d'utilité publi- 
que. Les femmes, car il y en a aussi, travaillent à la 
préparation des aliments, pilent la farine de manioc 
dans les mortiers de bois et ne sont employées qu'à 
l'intérieur de l'établissement. Le noir est certaine- 
ment mieux logé et mieux nourri à la prison que dans 



LA PRISON 61 



son village ; le travail qui lui est imposé n'est guère 
excessif; pourtant il supporte fort mal le régime péni- 
tentiaire. En général, une condeunnation à quelques 
années de prison équivaut pour lui à la mort quasi 
certaine : la perte de la liberté, la surveillemce conti- 
nuelle, le dépriment profondément, le rendent sensible 
à la maladie, quels que soient les soins dont il est 
entouré. D'énormes progrès ont été réalisés de- 
puis quelque temps en cet ordre d'idées, et l'on 
constate une sérieuse diminution du taux de la morta- 
lité parmi les prisonniers. Au moment de ma visite 
aucun décès ne s'était plus produit depuis trois mois, 
et il est à espérer qu'avec les perfectionnements con- 
tinuels apportés aux conditions de la vie à Elisabeth- 
ville, la situation ne fera que s'améliorer encore. Il se 
dégage en tout cas de l'organisation pénitentiaire telle 
qu'elle est réalisée dans la capitale du Katanga, l'im- 
pression d'une perfection administrative poussée jus- 
qu'à l'extrême, et c'est un étonnement sans cesse 
renouvelé pour le nouvel arrivé de retrouver ainsi dans 
tous les domaines la trace d'une civilisation parfaite, 
à laquelle on ne s'attend guère, lorsqu'on attache trop 
de crédit à ce qui se raconte en Europe, et même en 
Afrique du Sud, où l'on décrit encore trop souvent la 
cité d'Elisabethville comme l'agglomération de paillet- 
tes et de maisons en pisé qu'elle fut il y a sept ou huit 

ans... 

* 
* * 

Parmi les excursions faciles que peuvent faire autour 
de la cité, ceux qui ne sont pas chasseurs invétérés, 
celle de la Munama, est certes l'une des plus 
intéressante. Elle peut se faire en auto, moto ou bicy- 
clette, par une excellente route, passant à proximité des 
fonderies de la Lubumbashi, et traversant ensuite une 
forêt bien arborée, qui l'ombrage d'un véritable tunnel 



62 UN TERME AU CONGO BELGE 

de verdure. Partis en vélo d'Elisabethville à 7 heu- 
res du matin, au moment où le soleil est doux encore, 
nous sommes arrivés à destination vers neuf heures un 
quart. La Munama est la station d'expériences agrico- 
les de l'Etat : la maison du chef de poste se trouve 
admirablement située sur une hauteur élevée qui domi- 
ne un immense Dembo (plaine légèrement marécageu- 
se) , enfermé dans un large cirque de collines boisées. 
De la maison du chef de poste, on domine l'étendue 
des cultures qui occupent près de quarante-cinq 
hectares défrichés et se succèdent dans la plaine inon- 
dée de soleil et arrosée par la petite rivière qui a donné 
son nom à la station. 

Sous la direction d'agriculteurs experts venus de Bel- 
gique, on y récolte le froment, le mais, le manioc, les 
hcu-icots, les pois, et les différentes méthodes de culture 
et de fumure y sont expérimentées scientifiquement 
pour chacun des produits à recueillir. Au moyen d'une 
organisation savante de beirrages et de rigoles établie 
d'ailleurs avec des matériaux locaux et plutôt primitifs, 
tout un système d'irrigation a été réalisé, qui permet 
d'amener l'eau en toute saison dans les terrains de cul- 
ture. Même un moulin à eau a été installé dans le cours 
de la rivière ; la fcirine est produite avec le grain récolté. 
Au milieu de l'exploitation un splendide potager a été 
installé, où abondent les papaies savoureuses, les fruits 
exotiques, les fraises et tous les légumes d'Europe. 
Dans une vaste étable, nonobstant la menace des Tsé- 
Tsé, une douzaine de vaches indigènes, de petite taille 
et aux cornes longues et acérées, sont conservées pour 
les expériences d'élevage. Quatre petits veaux nou- 
veau-nés y sont la preuve vivante des possibilités 
escomptées. Le travail du sol est assuré par des attela- 
ges de mules, qui résistent le mieux de tous les quadru- 
pèdes aux rigueurs du climat et à l'emprise de la mala- 
die du sommeil. Il faut trois bonnes heures pour faire le 



LA FERME DE LA MUNAMA 63 

tour des cultures et de l'exploitation, démontrant d'une 
façon tangible la possibilité de réaliser au Katanga des 
plantations rémunératrices. Si Ton songe d'ailleurs que 
l'Union minière occupe à elle seule en ce moment plus 
de quatre mille travailleurs, tous ravitaillés actuelle- 
ment par des importations de l'Afrique australe, on 
reconnaîtra facilement que le débouché ne manque pas 
pour la culture en grand. D'ici peu de temps, lorsque 
les nouvelles mines déjà reconnues seront en exploita- 
tion, la main-d'œuvre sera certainement plus que dou- 
blée, et le débouché accru d'autant. On peut ajouter 
à cela les nécessités d'Elisabethville, qui réclame des 
légumes frais en greuides quantités, et les paie à des 
prix inconnus en Europe. Il en résulte que la petite 
culture, comme la grande, trouvent au Katanga un 
marché important, tout préparé, et que les quelques 
fermiers établis aux environs d'Elisabethville réalisent 
de jolis bénéfices, pour autant qu'ils mettent à la pra- 
tique de leur métier de l'intelligence et de la méthode, 
et qu'ils profitent utilement des expériences que le 
gouvernement organise à leur intention dans ses fermes 
expérimentales . 

Nous avons passé à la station une après-midi 
délicieuse sur la terrasse du poste, qui domine toute 
la région, et nous sommes rentrés au coucher du soleil, 
en quarante minutes, par la route descendante, 
enchantés de cette excellente excursion, qui fait, en 
bonne saison, les délices des citadins d'Elisabethville. 

Hélas, l'heure est venue trop vite sans doute, de 
quitter la jolie ville du Sud Congolais et les excellents 
camarades que j'y ai rencontrés : Dans trois jours je 
m embarquerai vers le Nord, pour gagner le poste où je 
vais exercer mes fonctions de substitut du Procureur 
du Roi. J'emporte en tout cas d'Elisabethville le meil- 
leur souvenir et l'espoir d'y revenir pour de plus longs 
séjours ! 



CHAPITRE III. 

A travers le Katanga 

En chemin de fer. — Kambovc. — Tshilongo. — Le 
"Bout du Rail". — Premier campement. — Le 
pays des contracteurs. — En brousse. — Sanl^ishia. 
— Buliama. — En pirogue. — Le Lualaba. — Un 
coup de fusil. — A la belle étoile. — Kiabo. — Une 
aventure. — Bain jorcé. — Malice de nègres. — 
Le Marie- José. — En steamer. — Dans le Lac. — 
Un poste de l'Intérieur. — Une soirée chez Kikpnd- 
ja. — En brousse. — Le Camp. — Villages 
indigènes. — La danse des Wambudja. — Un orage 
tropical. — Les marais de Kabongo. — Kabongo. — 
Passage du Lomami. — Un five o' clocJ^ chez Kay- 
amba. — Kapepula. — Dernières étapes. 

J'ai quitté ce matin, par chemin de fer Elisabeth- 
ville, en route, avec armes et bagages, pour le chef- 
lieu du Lomami, Kabinda, où j'arriverai dans un bon 
mois, sans doute, ayant traversé du sud au nord toute 
la partie occidentale du Katanga. Nous avons fait cette 
première étape par la voie du Chemin de fer du Ka- 
tgmga, qui roule maintenant en exploitation officielle, 
jusqu'à Tsilongo, où nous arriverons demain matin. 
La voie serpente, à travers la brousse, au milieu d'un 
paysage semblable à celui que nous avons traversé 
précédemment depuis la limite de la Rhodésie. Bois 
taillis, assez élevé, coupé des inévitables termitières. 



66 UN TERME AU CONGO BELGE 

Le trajet s'effectue à l'aise dans les wagons du C. F. 
K., absolument semblables à nos voitures d'Europe, et 
le wagon-restaurant fournit, dans d'excellentes condi- 
tions, les repas de midi et du soir, servis comme dans 
le trajet Sakania à Elisabethville. Vers la tombée du 
jour nous arrivons à Kambove, siège de la mine 
de cuivre la plus importante actuellement exploitée par 
l'Union minière. La ville — si ville il y a — n'a plus 
cet aspect élégant qui fait la cité-jardin d'Elisabeth- 
ville en tous points supérieure aux villes de Rhodésie, 
n'en déplaise à nos amis du sud. Devant la station, 
alignés le long d'une large avenue, s'élèvent des con- 
structions sans étage en briques ou en tôle, abri teint un 
hôtel ou deux, des stores divers, des bcurs, la poste 
et quelques maisons de résidents. Cela a un aspect 
nettement Far West, tel qu'on peut s'en rendre 
compte dans les films américains qui nous montrent au 
cinéma des aventures de cowboys. A l'hôtel, 
où le patron soupe avec nous à la table commune, le 
mobilier est plutôt nul, l'éclairage à la bougie médio- 
cre, et le bar encombré de "stifs", en chemises 
khaki, retroussées jusqu'au coude, a tout à fait l'aspect 
de ces établissements de l'ouest américain, où le revol- 
ver sort tout seul des poches à la moindre altercation. 
Inutile de dire que les prix augmentent en raison directe 
de la montée vers l'intérieur. Il fait nuit maintenant, 
et j'écris ces lignes dans mon wagon, où mes boys 
viennent de m'aménager pour la nuit un lit confortable, 
car le train continuera vers trois heures du matin dans 
la direction de Tshilongo... 

* * 

Tshilongo est un poste de l'Etat situé au terminus 
actuel de l'exploitation du C. F. K. (chemin de fer du 
Katanga) , à l'extrémité d'un énorme plateau, qui 
atteint l'une des altitudes les plus élevées du Katanga. 



TSHILONGO 67 



La ligne doit continuer jusqu'à Bukama, sur le Luababa 
(cours supérieur du Fleuve Congo) , et relier ainsi Eli- 
sabethville au Bas et au Moyen Congo, par la voie 
fluviale (*) . A partir de Tshilongo, la voie future en 
construction est achevée, et le rail posé jusqu'à quatre- 
vingt-dix kilomètres environ de cette dernière localité. 
Il circule sur cette section des trains de marchcoidises 
appartenant à la Société coloniale de Construction qui 
assure l'établissement de la prolongation du rail. 

Nous avons passé trois jours à Tshilongo, dans 
une maison en pisé (boue séchée) , assez coquette, ma 
foi, élevée par l'administrateur local pour abriter les 

passagers ' ' , Plusieurs caisses de bagages étaient res- 
tées en panne à Kambove, et force nous fut de les 
attendre. Enfin, nos colis sont arrivés le 22 septembre, 
par train spécial, et nous nous sommes embarqués 
dans la soirée dans un fourgon à marchandises de la 
Compagnie coloniale de Construction, nos malles et 
nos caisses d'un côté, notre matériel de campement 
de l'autre. C'est ainsi que, grâce aux tables, aux chai- 
ses, aux lits pliants et à nos caisses de ravitaillement, 
notre modeste fourgon s'est transformé successivement 
en wagon-restaurant et v^ragon-lit !... rien de tel que 
d'emmener ainsi son matériel et son personnel avec 
soi : avec un tant soit peu d'imagination, on se crée un 
confort parfait entre quatre murs de planches. Ce 
matin, à six heures, le train de marchandises s'est 
ébranlé et nous a amenés tout doucement au " Bout 
du rail ", point où s'arrête actuellement la voie ferrée, 
en passant par Kansenia, où les pères bénédictins ont 
une mission florissante et l'Etat une ferme expérimen- 
tale, qui produisent des récoltes remarquables. 

Nous avons, vers 11 heures, dressé notre tente pour 
la première fois, et la vie de camp, sous la " maison " 



(*) C'est chose faite depuis mai 1918. 



68 UN TERME AU CONGO BELGE 



en toile verte, de trois mètres sur deux, avec pour mo- 
bilier le matériel anglais pliant, qui tout entier tient 
dans un grand sac, n'est pas banale assurément. Notre 
camp est dressé à proximité du rail, dans une petite 
plaine, adossée à un ruisseau profond. Tout à côté de 
nous plus de deux cents femmes, qui vont, sous la 
conduite d'un sous-officier blanc et de devix soldats, au 
front d'Afrique orientale, campent en plein air. Par 
groupe de cinq ou six elles sont assises en ce moment 
autour des grands feux à flcunmes vermeilles qui s'allu- 
ment, dans la nuit tombante, découpant sur le ciel 
encore pourpre, les silhouettes des arbres grimaçants 
et celles des groupes animés des négresses drapées 
dans leurs pagnes. Au son d'harmonicas ou de curieu- 
ses musiques faites de lamelles d'acier fixées sur une 
calebasse sonore, il en est qui chantent ou dansent 
en se dandinant, et l'on dirait, autour des foyers 
ardents, dont la flamme monte plus claire et la cendre 
rougeoie maintenant dans la nuit tombée subitement, 
un gigantesque sabbat de sorcières, qui tiennent leurs 
assises sous le ciel étoile... 



* 
* 



Nous avons dîné ce midi dcins le dernier hôtel 
que nous trouverons en route : c'était à mi-côte de la 
colline que contourne le rail, un store, où se débi- 
tent les étoffes de traite et les conserves variées, et 
dont un coin est réservé à l'inévitable bar, de plus 
en plus sommaire. La maison était en bambou, à clai- 
re-voie, doublée de toile verte, et l'on nous y a servis 
entre les piles de boîtes de conserves et de caisses de 
sucre ou de sel, sur une table boîteuse. Décidément 
nous entrons en plein dans le pittoresque Africain ! 

A Sankishia, poste de l'Etat, situé à 30 kilomètres de 
Bukama, je dois attendre les porteurs, qui doivent des- 



LE PAYS DES CONTRACTEURS 69 



cendre du Loméiini pour constituer ma caravane. Le 
rail, d'ailleurs, est déjà établi depuis Bukama jusqu'à 
56 kilomètres dans la direction d'Elisabethville, et c'est 
par train de construction que je gagnerai, seimedi pro- 
chain, au plus tard, la rive du Lualaba. 

J'ai fait, à pied et en grande partie à bicyclette, les 
étapes qui séparent les deux bouts du rail, à travers une 
région montagneuse, en traversant les deux vallées de 
la Lubudi et de la Kalule. Ce pays est en ce moment le 
domaine exclusif des " contracteurs " , entrepreneurs 
qui assurent la construction de la plateforme de la voie 
du chemin de fer, chacun ayant à effectuer le remblai 
et le déblai nécessaire dans sa section, avec l'aide 
d'énormes équipes de travailleurs noirs. Ces '* contrac- 
teurs " campent tous à proximité de leur section, dans 
des maisons faites de beimbous, reliés par des lianes, 
entre lesquels la lumière et l'air ont libre passage, et 
recouvertes d'épaisses toitures de paille. Ce sont pour 
la plupart des gens qui ne comptent plus leurs années 
d'Afrique et qui vivent largement dans leurs cabanes 
hétéroclites, tous en £unassant de jolis magots, s'arron- 
dissaint chaque jour. Tous sont au bout de leur entrepri- 
se, et l'on peut rouler en vélo à peu près toute la durée 
du trajet, sur la plateforme de la voie future, à laquelle 
ne manque plus que le rail. Par ces temps de guerre 
c est, en effet, la grosse question de se procurer et 
d'amener à pied d'oeuvre les quelques deux cents kilo- 
mètres de rails qui sont nécessaires pour achever le 
chemin de fer du Katanga. On espère, pourtant, les 
obtenir pour le mois de mars prochain, et Boma serait 
ainsi relié par des voies de communications ininterrom- 
pues à Elisabethville et à l'Afrique australe (*) . 



(*) Octobre 191 6. 



70 UN TERME AU CONGO BELGE 

La route se poursuit pendant tout le trajet à travers 
l'éternelle brousse, qui n'a pas grand'chose du paysa- 
ge tropical, tel qu'on se l'imagine généralement, et 
que j'ai déjà décrite à plusieurs reprises. La vallée de 
la Lubudi et celle de la Kalule surtout sont cependant 
dignes d'une mention particulière. La Kalule, tout par- 
ticulièrement, coule en torrent impétueux et grondant 
sur un lit de rochers, entre de hautes montagnes boi- 
sées, dont un versant est tapissé d'une haute forêt de 
bcimbous. La route à cet endroit devient un véri- 
table sentier de chèvres, accroché au flanc du préci- 
pice et s'élevant au-dessus de la rivière, qu'il surplom- 
be jusqu'au sommet de la montagne, pour redescendre 
ensuite à pic en un véritable toboggein ! 

Le passage par lui-même est déjà d'une jolie diffi- 
culté. Mais vous voyez d'ici le tableau quand on y est 
surpris, comme je le fus, par l'orage africain, dans tou- 
te sa beauté. Quelle douche ! 

Il est impossible d'imaginer en Europe une pluie 
torrentielle comme celle dont je fus gratifié. Heureu- 
sement, comme on s'habille plutôt sommairement 
pour les étapes de route d'une chemise khaki et d'une 
toute petite culotte de toile, on se laisse baigner phi- 
losophiquement par la pluie diluvienne et tiède. Au 
bas de la montagne il s'agit de traverser le torrent sur 
quelques minces troncs d'arbres branlants et glisscUits, 
et cela non plus n'est pas une entreprise sans périls : 
mais on se fait à ces petites gymnastiques d'équilibre 
plus vite qu'on ne pourrait le croire. Je suis arrivé ce 
jour-là bien trempé, mais sans plus d'encombre dans 
la maison à claire-voie d'un '* contracteur " , tout heu- 
reux d'y trouver, en attendant mes porteurs, l'accueil 
aimable d'un bon Liégeois et un beefsteak de buffle 
succulent, auquel j'ai rendu, inutile de le dire, tout 
l'honneur qu'il méritait ! 

Le poste de Sankishia, où je campe en ce moment, 



SANKISHIA 71 



sur une esplanade impeccable, devant les larges mai- 
sons en tôle qui abritent le bureau et le domicile de 
l'administrateur et du médecin, est établi en pleine 
brousse, à proximité de la voie du chemin de fer. La 
compagnie possède ici ses bureaux et ses ateliers cen- 
traux, et il y habite à titre fixe tout un village de tra- 
vailleurs noirs. La température y est considérablement 
plus chaude que sur les hauts plateaux du Katanga, 
dont je descends. Nous avons atteint aujourd'hui trente- 
sept degrés à l'ombre, ce qui n'est p£is peu dire. Aussi, 
l'après-midi nous a-t-elle apporté un nouvel orage. 
C'est bien décidément l'inauguration de la saison des 
pluies... 

Malheureusement les porteurs qui doivent, à partir 
d'ici, former ma caravane vers Kabinda se font attendre 
de telle sorte qu'au bout de deux jours je me décide à 
gagner la rive du Lualaba. C'est dans cette intention 
que j'ai passé la nuit du six au sept octobre dans une des 
petites maisons de passager élevées à proximité de la 
gare et de l'atelier de réparation de la Luena de façon 
à me trouver prêt le lendemain matin avec armes et 
bagages pour le départ du train qui doit me conduire à 
Bukama. Vers six heures du matin le train s'amène en 
soufflant des tourbillons d'étincelles, et tandis que le 
personnel noir s'entasse avec les malles, les ballots et 
les colis sur deux triicJis, nous nous installons à 
trois blcincs dans nos chaises longues sur la terreisse 
d'une sorte de wagon-bureau qui sert aux ingénieurs de 
la ligne. . . en route ! Le panorama n'est d'ailleurs pas 
bien différent de celui que le début du voyage nous a 
rendu faimilier : Toujours les petits arbres rabougris 
essaimes dans les herbes hautes et drues... Tout près 
de Bukama seulement apparaissent les premiers pal- 
miers dont les fûts élancés couronnés d'un dôme élé- 
gant de longues feuilles retombantes viennent mettre 



72 UN TERME AU CONGO BELGE 

une note exotique dans un paysage vraiment assez 
banal. 

Il est neuf heures quand le convoi s'arrête le long d'un 
bâtiment en tôle qui marque le terminus de la ligne. 
Autour de cette construction, sous le soleil qui tape 
vigoureusement, tout un campement de femmes noires 
en pagnes et en jaquettes multicolores s'est orga- 
nisé : ce sont les dernières de la caravane de soldats 
qui vont rejoindre leurs époux dans les régions de 
l'Est Africain récemment arrachées aux Boches. Tout 
près de la gare, majestueux et lajge, le fleuve Lua- 
laba, qui deviendra le fleuve Congo à quelques 
centaines de kilomètres de Bukama, coule lentement 
entre deux versants de collines. Celles-ci lui font un 
cadre imposant, mais constituent une sorte de cuve au 
fond de laquelle on s'attend par instant à voir l'eau 
courante elle-même entrer en ébullition ! Vite je vais 
aux renseignements auprès du chef de poste : évidem- 
ment, il faut renoncer à tout espoir de voir arriver les 
porteurs qui auraient dû constituer une caravane pour 
gagner Kabinda, par la voie directe débouchant sur 
l'autre rive du fleuve... De plus, j'apprends à mon 
grand dam qu'un remorqueur est parti de bon matin, 
emmenant plusieurs barges et baleinières. Il donnera 
correspondance avec un steamer à Kiabo, poste de 
relais à deux jours plus bas environ sur la rivière ! Va- 
t-il me falloir attendre plusieurs jours un bateau sui- 
vant pour gagner Kikondja, dans ce chaudron infernal 
qui commence, l'heure avançaint, à chauffer au rou- 
ge ... Non, certes. Le Congo est le pays des promptes 
résolutions et des décisions énergiques. Il y a au poste 
une énorme pirogue qui peut tenir une tonne de mar- 
chandises. Qu'on me donne des pagayeurs et je rattrap- 
perai bien là-dedans, avant la nuit, le remorqueur qui 
ne peut naviguer après le coucher du soleil à cause des 
bancs de sable ! 



EN PIROGUE 73 



Patiemment, assis sur mon sac de tente, j'attends 
plus d'une heure sous le soleil torride les rameurs 
qu'on est allé quérir au village voisin. Enfin, le chef 
du village, un noir superbe, costumé en amiral du siè- 
cle dernier, m'amène solennellement vers midi douze 
de ses hommes. 11 daigne me faire honneur de ses 
propres policiers qui portent tous le fez rouge et la 
tenue de toile bleue bordée de blemc. Dans la pirogue 
longue et étroite on entasse mes malles, mes sacs, mes 
ustensiles; mes boys s'empilent sur le tout, je m'in- 
stalle sur ma chaise pliante tout à l'avant, les fusils à 
portée de la main. Les douze gaillards, d'un même 
mouvement rythmé, frappant l'eau qu'ils coupent de 
leurs pagaies oblongues. tranchantes comme d'énor- 
mes lances, emportent le frêle esquif d'un élan vigou- 
reux. 

Me voici seul, croirais-je, au milieu du fleuve, dont 
la cadence des pagaies semble accélérer le courant, 
devant le diorama des rives qui se dévoilent et semblent 
fuir rapidement à mes côtés. Parfois ce sont des plaines 
basses et herbeuses, parfois d'épaisses frondaisons 
dominées par des palmeraies plus nombreuses à mesu- 
re que nous descendons le courant. Les pagayeurs 
maintenant s'excitent de chants cadencés dont tous en 
chœur reprennent le refrain monotone mais harmo- 
nieux. Sur le fleuve, que le soleil fait rutiler comme un 
courant d'or en fusion, nous volons vers un horizon 
sans cesse renouvelé... Tout à coup les chants s'arrê- 
tent net. Les pagaies enfoncées transversalement au 
fil de l'eau brusquement font frein et mon boy à mi- 
voix, tandis que la pirogue dérive vers le bord, me mur- 
mure : — "Animal : là... là..." : couchée au soleil, une 
grande bête au pelage fauve est étendue sur la berge 
du fleuve. Instinctivement j'ai épaulé mon mauser : 
Pan... L'énorme antilope (car c'est une antilope), se 
relève en trébuchant, remonte péniblement l'escarpe- 



74 UN TERME AU CONGO BELGE 

ment de la rive et disparaît. Déjà d'un mouvement 
vigoxu"eux les pagayeurs nous ont poussés à bord. Tous 
nous sautons à terre, rampant dans les hautes herbes. 
Là-bas dans la savane trois antilopes regardent vers le 
fleuve. Mais tandis que je veux gagner dans leur direc- 
tion, les noirs m'appellent avec de grands cris de joie : 
La bête tirée au bord de l'eau est tombée foudroyée à 
vingt mètres de la rive. En un clin d'oeil elle est dépe- 
cée, ajoutée aux charges de la pirogue et nous repre- 
nons le milieu du courant, tandis que les noirs chantent 
maintenant en cadence : "Le blanc est un grand 
blanc... Il nous a tué de la viande. Son fusil est infail- 
lible... " 

Evidemment ils ne se doutent pas que je viens de 
tirer ma première antilope et que j'éprouve une joie 
de novice sains pareille à voir sa tête encore sanglante, 
couronnée d'une superbe lyre de cornes, garnir com- 
me celle d'une galère antique la proue de ma piro- 
gue... 

Mais l'heure avance et le soleil descend ; dans le 
fouillis des roseaux de la rive les oiseaux aux éblouis- 
sements de pierres précieuses se sont cachés et se sont 
tus. Il me semble tout à coup qu'un brouillard s'étend 
sur le fleuve. A travers l'indécision de la lumière qui 
paraît près de fondre et se trouble comme une eau 
limpide dans laquelle tomberait une goutte de lait, 
soudain, dans le cadre des frondaisons qui ont noirci 
en un moment, la pleine lune se lève. Voici la nuit... 

Du remorqueur pas de trace et mes hommes qui 
pageaient depuis m.idi ne paraissent s'en soucier que 
pour transposer à la louange de l'astre nouveau leur 
cantique monotone et scandé... Tout à coup (je dois 
avoir dormi longtemps, allongé sur une caisse ou un 
ballot) je sursaute. La pirogue vient de heurter quelque 
chose. L'eau couleur d'opale semble dormir et l'on 
ne distingue que vaguement une rive à l'aspect désolé 



A LA BELLE ÉTOILE 75 

et inquiétcint. Autour de nous àe sinistres glissements 
semblent révéler des vies farouches et guetteuses tapies 
entre deux eaux. Plus loin on coirait distinguer des 
respirations formidables que coupent parfois de sourds 
et profonds grondements. Vainement les pcigayeurs 
tentent de tourner, de s'échapper à l'étreinte des sables 
qui nous entourent, repaires certains de crocodiles et 
d'hippopotames dont les onomatopées se font mainte 
nant plus distinctes. Il n'y a qu'une ressource, aborder 
sur la rive inconnue et y plaoïter la tente pour la 
nuit!... Dix minutes après, un beefsteak d'antilope 
rissole sur un feu de branchages pendant que la tente 
se dresse dans le brouillard translucide. Il est onze 
heures du soir quand je m'endors à la musique peu 
rassurante, encore qu' inoffensive, paraît-il, des meu- 
glements désolés de la famille d'hippos dont nous 
avons troublé la douce quiétude ! 

Nous sommes repartis, tente pliée, au lever du jour, 
et à une demi -heure de distance nous avons trouvé, au 
bord du fleuve, le train des chalands et le remorqueur 
qui avaient passé la nuit à dix kilomètres tout au plus 
de notre camp de fortune. Là j'ai abandonné la pirogue 
et ses vaillants pagayeurs pour passer dans une balei- 
nière en fer accrochée tout à la queue du train des 
barges. Nous avons dressé sur la large barque un toit 
de tente et nous nous débrouillons tant bien que mal au 
milieu des caisses et des bagages qui nous encombrent 
de toute part... et l'on descend toujours le courant, 
l'ceil au guet, le fusil en mains, envoyant du plomb à 
un canard, descendant, dans un vol énorme de cormo- 
rans, quelques-uns de ces oiseaux noirs, qui, par centai- 
nes, précèdent d'arbres en arbres notre tchakala 
toussant et crachant sa vapeur comme un vieillard 
cacochyme. Ainsi vers trois heures de l'après-midi, 
nous débarquons à Kiabo, sur la rive nue d'une cité de 
sable. Un vaste magasin, sorte de hangar en bambou, 



76 UN TERME AU CONGO BELGE 

une maisonnette de pisé, quelques palmiers émergeant 
d'une mer d'herbes séchées et brûlées, c'est le poste 
de Kiabo, ovi vit un agent européen assurant les trans- 
bordements de marchandises des barges sur le stecimer 
du fleuve qui peut, en saison sèche, remonter jusqu'ici. 
Sur cette rive désolée nous dressons nos tentes. Nous 
passerons ici, paraît-il, quelques jours, car le steamer 
n'est annoncé que pour le dix octobre ! 

Pour charmer les loisirs de l'attente, que faire en 
ce pays, à moins que de chasser ? Nous partons donc 
tous les jours, le fusil à l'épaule, quitte à revenir sou- 
vent bredouilles comme de vulgaires traqueurs de per- 
dreaux de chez nous. Hier pourtant nous avons eu 
une aventure qui eût pu tourner mal. De bon matin 
nous avions affrété une sorte de petit canot à fond plat 
appartenant à l'agent des transports et brillant surtout 
pcir son instabilité absolue. Il faut, pour obtenir qu'elle 
n'oscille pas trop fort, s'accroupir au fond de l'embeir- 
cation plutôt frêle... Là dedans, sans souci des croco- 
diles qui hantent les bords du Lualaba, nous gagnons, 
un kilomètre plus bas, un petit village indigène dont 
les huttes basses se cachent sous les bananiers aux lar- 
ges feuilles. Le chef, un grand gaillard, au profil acéré 
et cUiguleux, mince comme une lame de couteau, 
nous accueille à grands salamalecs, mon compagnon 
et moi, et, comme nous remarquons, amarrées et dis- 
simulées sous les herbes du rivage des pirogues indi- 
gènes paraissant plus confortables que notre esquif de 
fortune, le " sultani " nous offre aimablement de dis- 
poser de l'une des deux. Nous avons vite fait d'y instal- 
ler nos fusils, nos deux pagayeurs et nous-mêmes. 
Tandis que nous filons vivement maintenant au milieu 
du courant, j'exprime à mon compagnon le plaisir que 
j'ai à me sentir sur une embarcation plus stable, 
n ayant jamais eu l'expérience de faire de la natation 
tout habillé et portant aux pieds des souliers ferrés ! 



BAIN FORCÉ 77 

Soudain — nous n'avons pcis fait trois cents mètres de 
plus — mon cEimarade me crie : — ** Sauvez les fusils, 
nous coulons ! " Le temps de me retourner, je vois 
l'eau entrer à flots dans la pirogue par une ouverture 
mal bouchée à la terre battue... je me trouve ea 
plein Lualaba, deux fusils dans une main, le casque en 
tête, l'embarcation ayant coulé sous moi, et, d'instinct, 
nageant un peu plus fébrilement que si j'étais au bas- 
sin de natation de Richmond par exemple!... Pendant 
ce temps, nos deux pagayeurs noirs tirent leur coupe 
vers la rive à tour de bras en hurlant pour effrayer les 
crocos et M. D..., excellent nageur, ine suit à courte 
distance, prêt à m'aider si besoin se fait sentir. Seule- 
ment, le fleuve à cet endroit a près de trois cents mètres 
de large, et au bout de six brasses il a fallu lâcher les 
fusils... Puis j'ai eu la fâcheuse idée de vouloir nager 
sur le dos pour moins me fatiguer. J'ai compté sans le 
soleil tropical, car mon casque est immédiatement 
parti à la dérive!... 

Comme quoi la pratique des sports est une bonne 
école pour la vie coloniale : J'arrive malgré tout à 
gagner le bord sain et sauf avec mon camarade, et déjà 
nous nous séchons au soleil quand le chef au profil 
aztèque, averti par les cris des pagayeurs, arrive à toute 
allure sur sa seconde pirogue. Le pauvre diable, crai- 
gnant sans doute que nous lui imputions l'accident, se 
confond en excuses et nous nous contentons de lui 
déclarer qu'il ait à repêcher nos quatre fusils s'il veut 
se tirer d'affaire... A tous les échos le gaillard lance 
de longs appels et bientôt quatre ou cinq pirogues sur- 
gissent aux détours du fleuve. Lentement, les noirs 
sondent le fond au moyen de longues perches, et moins 
d'une heure après (il y a beau temps que mon casque 
a été repêché et que je suis aussi sec qu'avant cette 
baignade inattendue), les deux fusils de M. D... sont 
retrouvés et rapportés. Hélas, je semble moins chan- 



78 UN TERME AU CONGO BELGE 

ceux, et lorsqu'arrive pour me reprendre la greinde 
baleinière du poste de Kiabo avec ses vingt pagayeurs 
les noirs explorent toujours méthodiquement le fond 
sans aucun succès, hélas!... On peut se figurer la 
désolation du colonial qui perd ses armes à cinq 
cents kilomètres de tout endroit où il soit possible de 
les remplacer, et le " noir " qu'il doit broyer — au 
figuré, bien sûr — pendant l'après-midi et la nuit qui 
suivent ce désastre ! 

Aujourd'hui, lendemain du jour fatal, ne voyant pas 
revenir mes fusils vers neuf heures du matin, j'ai rega- 
gné, mais par la voie terrestre, cette fois, à travers les 
hautes herbes de la rive, le lieu du sinistre... De si loin 
qu'ils m'aperçoivent je vois les indigènes, dont les pi- 
rogues étaient reingées à la rive, repousser leurs bar- 
ques au milieu du courant et je remarque, vers l'endroit 
où nous avons failli couler, une perche solidement en- 
foncée dans le fond du fleuve et dont seule émerge une 
petite extrémité. Vraiment tout cela sent la mise en 
scène. Le chef, qui vient me saluer, explique longue- 
ment, par voix d'interprète, que ses hommes et lui ont 
cherché toute la nuit, au clair de lune... et n'ont rien 
trouvé. Mais dans ses yeux malins luit un tel éclair de 
cupidité que je crois comprendre à demi-mot. Je pro- 
mets un sérieux matabiche si les fusils sont retrouvés 
et je m'installe sur la berge. Cinq minutes après, deux 
solides noirs quittent leur pirogue d'un saut, plongent à 
proximité de la perche que j'avais observée et reparais- 
sent au bout de dix secondes brandissant chacun un de 
mes fusils!... Que faire, sinon s'égayer du truc ingénu 
avec d'autemt meilleur cœur que d'avoir retrouvé les 
armes tant regrettées, après avoir échappé à la noyade 
et aux crocodiles, cela met évidemment de bonne 
humeur ! 

* * 



LE MARIE-JOSÉ 79 



Nous avons passé cinq longues journées encore sur 
le banc de sable de Kiabo, avec pour tout ombrage 
celui de notre tente, partageant notre temps entre la 
correspondance aux cimis d'Europe et d'Elisabeth- 
ville, la lecture, d'interminables parties de piquet et la 
chasse, dont nous avons rapporté un aigle superbe, de 
grasses oies aux plumes délicates comme des brins 
d'aigrettes, et des oiseaux-serpents qui dressent drôle- 
ment sur l'eau bruissante leur col immense et ondu- 
lant... Ce matin, je me reposais vers onze heures déuis le 
four de toile verte que constitue la tente sous le soleil 
au zénith, lorsqu'un coup de sirène rapproché m'a fait 
sursauter. Là-bas, au détour du fleuve, énorme et im- 
posant avec ses deux ponts superposés et sa haute che- 
minée, le steamer "Marie-José" s'avance solennel. 
Une énorme barge pontée, à grande dunette élevée, est 
accolée au vapeur, si bien que l'ensemble paraît plus 
colossal qu'un transatlantique. 

Le bateau n'est pas depuis plus d'une heure à la rive 
que les trois fonctionnaires qui nous ont rejoints à 
Kiabo, M. D... et moi, nous sonunes installés à bord 
avec tout notre équipement. Il y a une cabine assez 
confortable sur le pont de la barge. Je m'y suis installé 
pendant que mon compagnon s'accommodait de celle 
du steeoner, plus petite, et que les nouveaux venus 
dressaient leur lit de camp, sur la dunette, aux mon- 
tants de laquelle ils ont fait tendre leurs toits de tente. 
Heureux pays, où l'on peut ainsi sans risques dormir 
presqu'à la belle étoile sous le dôme merveilleux d'un 
ciel de velours sombre. Dans la cale de la barge on 
entasse maintenant des sacs de farine, des ballots de 
poisson séché, et, parmi les colis, la cohue chatoyante 
des femmes de soldats s'installe en piaillant et jacassant 
comme des perruches en volière. Demain, au lever du 
jour, nous partirons pour Kikondja. 

Les vapeurs qui font le service du premier bief navi- 



80 UN TERME AU CONGO BELGE 

gable du fleuve immense, dont la route ininterrom- 
pue court du fond du Katanga aux rives de l'Atlanti- 
que, ne sont pas précisément "dernier bateau!" Ils 
ont une unique cabine pour passagers. Le pont est 
encombré par la machinerie apparente. L'énorme 
chaudière au bois, génératrice de la force de propul- 
sion, engendre ainsi une chaleur intolérable qui fait 
concurrence à celle du soleil et, de fait, le pont du capi- 
iaine et la large dunette de manoeuvre domineuit le 
fleuve et ses rives, sont les seules places où il fasse 
supportable. Le capitaine, de là-haut, dirige les évolu- 
tions du " Marie-José ", à travers les coudes et les 
couloirs du Lualaba, avec un coup d'oeil infaillible. 
C'est un vieux loup de mer. Lorsqu'il parle flamand, il 
chante ses phrases avec le savoureux accent d'Osten- 
de. Son expérience de navigateur au long cours s'éner- 
ve parfois de la mesquinerie d'une croisière entre deux 
rives fluviales dont les brusques tournants le forcent 
souvent à faire jouer à son navire le rôle d'une bille de 
billard, qu'un choc savant sur la bande élastique des 
berges de terre molle renvoie au milieu du courant ! Le 
fleuve, depuis ce matin, coule à travers de vastes plai- 
nes bordées, vers l'horizon, de chaînes de collines en 
gradins. Parfois, la savane herbeuse qui s'étend com- 
me une mer ondulant sous la brise chaude, se coupe 
d'oasis aux grandes palmeraies. Des villages s'abritent 
sous leur ombre. Des huttes de paille hémisphériques, 
dissimulées souvent sous l'enchevêtrement des frondai- 
sons, sortent des groupes de nègres curieux, au passa- 
ge du vapeur. Ils contemplent, encore étonnés sans 
doute, malgré l'accoutumance, la grande pirogue qui 
fume sur laquelle les blancs remontent vers les " Por- 
tes d'Enfer" (*) . Sur la rive, parmi les pirogues 



(*) Rapides des Lualaba à Kongolo. 



EN STEAMER 81 



échouées, une marmaille nue se pousse, jacasse et 
piaille. Si d'aventure l'un de nous, du bateau, jette une 
tine ou quelque bouteille vide, c'est, sans souci des 
crocodiles, une ruée folle dans la rivière, une course 
effrénée à la nage, un combat aquatique homérique, 
et retour triomphal du vainqueur, muni de son trophée 
vers la bande hurlante des femmes qui trépigne à la 
berge... 

Vers l'après-midi, nous sommes arrivés dans une 
région basse et marécageuse. A perte de vue, les têtes 
de loup vertes des papyrus balancent leurs houp- 
pes hérissées sur leurs tiges longues et raides. De 
temps à autre, sur le miroir uni et plombé de la peisse 
navigable, un point mobile trace un sillon triangu- 
laire : c'est un crocodile qui se hâte vers la rive, le 
bout du museau seul effleurant la surface de l'eau. Sur 
la dunette, nous sonunes aux aguets, et chaque fois 
que le sillon révélateur dénonce un de ces animaux, 
deux ou trois balles de mauser lui vont donner un pas 
de conduite, faisant jaillir de petits geiser ou, lors- 
qu'elles touchent le but, provoqusint un saut brusque 
de la bête, avant qu'elle ne coule à pic. 

Vers 6 heures, le capitaine fait amarrer le steamer à 
la rive pour la halte de nuit. Autour de nous s'étend 
toujours l'océan vert sombre des papyrus ; mais vers 
l'horizon, la nature présente un spectacle inoubliable et 
merveilleux. D'un côté, la chaîne des collines dont 
les sommets successifs s'abaissent ou s'effacent vers le 
lointain, se découpe sur un ciel que la féerie du soleil 
couchant éclabousse de vermeil, de pourpre et d'écar- 
late. A l'opposé, des amas formidables de nuées d'un 
noir d'encre se sont amoncelés. Au travers de leur 
entassement sinistre, les éclairs d'un orage lointain 
fraient à leur lumière perçante et blafarde des passa- 
ges soudains, déchirent brusquement la profondeur 
ignorée des nuages ou coulent vers la terre obscure et 



82 UN TERME AU CONGO BELGE 

convulsée les rcuneaux immenses, zigzaguants et ténus 
de leurs sillons de feu. . . Mais la chance veut que l'ora- 
ge pEisse tout entier sur notre droite : c'est au milieu 
d'une autre féerie, celle des mouches lumineuses, dan- 
sant par milliers une sarabande effrénée sur le silence 
des marais environnants, que nous terminons la soirée. 



Maintenant que je suis reposé, confortablement 
installé dans un bon fauteuil de Madère, après un 
excellent dîner en compagnie des aimables fonctionnai- 
res du poste de Kikondja, je remémore avec indul- 
gence les aventures et les fatigues de la journée d'hier, 
qui m'a appris pratiquement, vous allez bien le voir, 
le véritable sens de l'expression familière : Rester dans 
le lac !... 

Or donc, hier matin, vers neuf heures, après avoir 
traversé sur un de ses côtés, par la passe du Lualaba, 
le lac Kisale, le '* Marie-José " a jeté l'ancre devant 
Kadia. où se trouve installé le poste de relai d'où 
les voyageurs doivent prendre la correspondance 
pour Kikondja. La passe du Lualaba, qui sort à cet 
endroit du lac Kisale, s'élargit devéoit Kadia en une 
sorte de rade, entoiu-ée de villages lacustres, tapis dans 
les papyrus et perdus dans les marais. Devant le poste 
s'étend une large et longue plage de sable descendant 
en pente douce vers la rive où le " Marie-José " vient 
d'accoster. De toutes parts les indigènes des environs 
sont arrivés, deux à deux dans leurs pirogues rapides 
chargées de poisson fumé. Sur la plage, s'organise 
rapidement un marché improvisé, où les femmes de 
soldats embarquées sur le steamer s'empressent d'aller 
faire provision. Le coup d'œil est d'un pittoresque in- 
tense. Parmi les couleurs éclatantes des pagnes et des 
foulards des femmes venues d'Elisabethville, les mus- 



DANS LE LAC 83 



culatures puissantes et les silhouettes graciles de bronze 
sombre des indigènes de l'endroit et de leurs épouses 
se mêlent et se bousculent au milieu de palabres sans 
fin. Pendant ce temps, des porteurs en longue file 
déchargent du vapeur colis et ballots et je m'enquiers 
des moyens de continuer sans surseoir ma route vers 
Kikondja. Le spectacle de l'habitation de l'agent des 
transports, qui a dû se construire une véritable cage en 
toile métallique, pour se mettre le soir à l'abri des 
moustiques, ne m'engage pas en effet à prolonger mon 
séjour en ces lieux. 

Vers dix heures, enfin, le " IVIarie-José " reprend 
majestueusement le large, continuant vers Kongolo, 
tandis que de la rive j'envoie un dernier "au revoir" 
aux Ccimarades avec lesquels j'ai fait route jusqu'ici. 
Une demi-heure après je suis installé avec tout mon 
personnel et mon matériel à l'avant d'une large balei- 
nière en tôle, que douze robustes pagayeurs enlèvent 
au son de leur chanson rythmée. Nous remontons ain- 
si le long du chenal pour atteindre la passe qui doit 
nous permettre de gagner Kikondja à travers la succes- 
sion d'énormes marais constituant en saison sèche le 
lac Kisale. Cela va bien pendant les deux premiè- 
res heures de la navigation. De temps à autre, je salue 
d'un coup de carabine le triangle mouvant qui marque 
le passage d'un crocodile. Juste à l'endroit où nous 
quittons le chenal du Lualaba, j*ai la joie de voir un 
des énormes sauriens rester sur place, une patte en 
l'air, tué net sur un bas-fond d'une balle en plein 
crâne. Les pagayeurs se précipitent avec des cris de 
joie, et un moment après le croco de plus de deux mè- 
tres de long tient compagnie à mes malles et à mes 
valises au fond de la baleinière... Mais bientôt le 
tableau change : Nous pénétrons dans des anses étroites 
qui se succèdent, tapissées de nénuphars blancs aux 
larges feuilles étendues, entre des murailles touffues 



84 UN TERME AU CONGO BELGE 

d'herbes et de papyrus, hantées par des nuées de petits 
canards noirs, de grands échassiers solitaires et de 
compagnies d'énormes pélicans blancs. 

A mesure que la baleinière avance, la voie tracée 
dans les herbes flottantes par le passage des esquifs 
indigènes s'efface peu à peu et bientôt le fond plat de 
notre embarcation racle le lit de vase d'où jaillissent 
plus épaisses toujours les végétations aquatiques sur 
lesquelles des " combattants " roux à huppe noire sau- 
tillent avec grâce... Il est des endroits où mes douze 
pagayeurs doivent quitter la barque, qu'ils tirent et 
poussent à travers la boue liquide pendant que deux 
d'entre eux, devant la proue, écartent à pleines mains 
les enchevêtrements d'herbes longues et flottantes ! A 
mesure que l'on avance, avec une lenteur désespéran- 
te d'ailleurs, les collines qui là-bas, au loin, marquent 
l'emplacement de Kikondja, paraissent reculer... Aussi 
bien commencent-elles à s'effacer sous le brouillard 
vespéral, car nous avons mis par endroits plus d'une 
heure pour faire gagner cent mètres à la baleinière!... 
Vers cinq heures, un nègre robuste, glissant comme il 
veut à travers tous les obstacles dans une pirogue légè- 
re, nous rattrape et veut nous dépasser. Mes hommes, 
à ce moment, désespérant d'arriver à Kikondja avant 
la nuit, me conseillent de continuer la route en vitesse 
avec cet indigène. Ils le hèlent; mais l'autre, stupide et 
méfiant, s'enfuit à toute pagaie, fait au milieu des 
algues et des mousses un long détour, et file bientôt 
à toute allure droit devant nous ! Le misérable m'a mis 
en belle rage. Point d'autres ressources que de passer 
ma colère sur un troupeau d'énormes oies qui s'aven- 
turent à portée de fusil. J'en descends une, qu'un de 
mes noirs va chercher au milieu du marais... Et lente- 
ment, la nuit vient. Des vols d'oiseaux étranges passent 
en nous frôlant dans le mystère des ombres épaisses. 
Autour de nous les feuilles aquatiques étendent leur 



DANS LE LAC 85 



immobile et fallacieux plancher, piqué de larges fleurs 
dont la blancheur se laisse deviner. A l'avant de la 
barque, j'ai suspendu une de ces lanternes d'écurie à 
pétrole, fanal qui éclaire bien à trois mètres à la ronde 
l'inconnu sournois du perfide marais. Et l'on avance 
parfois lentement, à la pagaie, parfois plus lentement 
encore, poussé à bras d'hommes lorsque l'eau est trop 
basse. Puis on se trompe de direction, on perd la pas- 
se, on vire et l'on revient. L'obscurité sinistre nous 
étreint et nous aveugle. 

Vers l'horizon lointain, un grand feu de brousse illu- 
mine seul un petit coin du ciel piqué d'étoiles. Chose 
fgmtastique, je le vois tantôt à ma droite, tantôt à ma 
gauche, sans me rendre compte que la baleinière ait 
tourné sur elle-même ! Les pagayeurs pourtant ne se 
découragent pas. Comme à tâtons ils cherchent et finis- 
sent par trouver les canaux étroits qui mènent à des 
rives insoupçonnées... Enfin — il est 2 heures du ma- 
tin — ils échouent la baleinière au milieu d'un banc 
d'herbes plus épais que les autres et, salués par les 
croassements monstrueux d'un peuple de grenouilles 
gésoites, jettent deux planches sur la vase mouvante 
et m'invitent du geste à quitter la chaise où, depuis 
une heure ou plus, je suis affalé, presqu' inconscient. 
Inutile de dire si j'abcindonne joyeusement mes baga- 
ges et mon crocodile, si je patauge avec volupté dans 
la boue visqueuse qui s'épaissit bientôt et se transfor- 
me en un sentier devensint une route. ELncore un quart 
d'heure de marche dans l'inconnu et l'on m'arrête 
devant la maison d'un des agents du poste de Kikondja, 
ovi je trouve heureusement, malgré l'heure extraordi- 
naire à laquelle je me présente, un accueil d'une cor- 
dialité sans peu-eille. Une heure après, mon lit de Ccimp 
est dressé dans une accueillante maison et je m'endors 
comme une souche, après un souper improvisé et com- 



86 UN TERME AU CONGO BELGE 

bien nécessaire, non encore revenu de ma surprise de 
n'être pas resté toute la nuit " dams le lac ! ". 

* . 
* * 

Le poste de Kikondja est situé sur la pente très 
douce d'une colline qui domine le lac Kisale. Sur les 
côtés d'un immense rectangle de sable jaune, les habi- 
tations des agents de l'Etat sont alignées, avec leurs 
murs de pisé éclatants de blancheur et leurs vastes toits 
de paille épais et trapus qui se prolongent sur les côtés 
en véranda, soutenues par de gros piliers de bois 
brut. Le bâtiment principal abritant les bureaux de 
l'Administrateur du territoire et de ses adjoints, est 
élevé au sommet du quadrilatère, à la limite de la 
brousse, dominant l'étendue du versant le long duquel 
s'allongent, plus bas, les rangées de huttes du camp 
militaire. Tout à la lisière des marais, c'est le villcige 
indigène aux innombrables paillottes tapies le long des 
rives du lac perfide. Sous les clairs rayons du soleil du 
matin, celui-ci fait doucement scintiller maintenant le 
miroir fallacieux et argenté de la pellicule d'eau dont il 
voile en cette saison ses vases et ses boues. A perte 
de vue il étend le sourire de ses millions de facettes 
brillantes joueint entre les îlots de nénuphars et de 
papyrus. 

Au poste on me présente sous la véranda, où 
chaque matin il vient prendre les ordres de l'Admi- 
nistrateur, un nègre de taille élancée, jeune, au 
visage intelligent et fin sous le cône crépu de sa cheve- 
lure serrée. C'est le chef Gandu Kikondja, tout fier 
dans son costume d'un blanc immaculé composé d'une 
chemise de tennis et d'un pantalon de toile au pli im- 
peccable. Et voici qu'on lui amène immédiatement, 
les mains solidement ficelées, un noir à la figure sau- 
vage et stupide, enjuponné d'un long pagne crasseux. 



UN POSTE DE l'intérieur 87 

dans la personne duquel je reconnais à première vue 
l'individu qui, la veille, au milieu du lac, a refusé de 
me prendre en pirogue et s'est dérobé à travers le laby- 
rinthe des canaux. J'ai raconté cette nuit l'aventure à 
mon hôte et la police du chef a eu vite fait de décou- 
vrir l'individu. Aussitôt l'ai- je dûment reconnu, Ki- 
kondja fait un signe et le gaillard est emmené au vil- 
lage où, paraît-il, la justice de son seigneur et maître 
lui octroira une leçon susceptible de le rendre plus ser- 
viable à l'avenir pour les voyageurs en détresse ! Au 
poste de Kikondja, le travail ne manque pas. Par sa 
situation au bord du lac, ce point commande tout le 
trcific de la partie sud-est du dictrict voisin du Lomami 
et du sud-ouest du district du Tanganika-Moëro, dont 
il est un des chefs-lieux de territoire. La production de 
farines de manioc et de maïs y est considérable, et les 
rives du lac Kisale donnent en queintité énorme le 
poisson fumé à la mode indigène. Depuis que nos 
troupes noires combattent victorieusement en Afrique 
Orientale Allemande, il a fallu songer à les ravitailler 
sur la production de notre colonie même, et Kikondja 
est l'un des centres principaux d'expédition de comes- 
tibles vers Kabalo et le Tanganika. 

Précisément, ce matin, une immense caravane de 
vivres va partir. Du magasin du poste on extrait les 
charges de poisson fumé, emballées dans des cor- 
beilles de roseaux. Plus de cent cinquante fenunes 
sont là qui chargent les colis sur leur tête et s'en 
vont à la file, au mouvement gracieux de leur petit 
pagne de perles et de madiba (étoffe tissée de paille 
fine) . Il en est de fort belles, et l'on dirait une proces- 
sion de statues de Tanagra — mais de Tanagra patines 
de bronze — qui descend en serpentant vers le lac 
immobile, dont la nappe maintenant semble, sous le 
soleil de midi, de mercure impassible et sans rides. 

* . 



UN TERME AU CONGO BELGE 



Vers neuf heures du soir, péu: une lune admirable 
baignant d'une douce clarté le mystère d'un chemin 
sinueux, nous descendons, les deux fonctionnaires ac- 
tuellement au poste et moi, vers le village de Kikondja, 
dont les huttes s'alignent à l'ombre de grands arbres, 
sur la rive du lac Kisale. Le chef nous a invités à assis- 
ter à une dcinse organisée en mon honneur. Sur la large 
place carrée du village, deveoit la maison de Gandu, 
une vaste maison carrée de pisé, à harza surélevée 
toute la population fait cercle autour d'xin grand feu, 
auprès duquel le chef a fait disposer pour nous trois 
fauteuils pliants, s 'installant lui-même, un peu plus à 
l'écart, respectueusement, au milieu de ses nyampara 
(ministres ou capitas) . Le gai reflet des hautes flam- 
mes rebondissantes se joue sous les feuilles d'un arbre 
surplombant le bûcher, et, tout contre celui-ci, les mu- 
siciens de l'orchestre se démènent frénétiquement, 
tapant à qui mieux-mieux sur d'énormes xylophones, 
sur des teun-tam sonores, dont le rythme harmonieux, 
profond et barbare, s'accompagne de la stridence d'un 
ou deux fifres pointus. Dès que nous sommes installés, 
cigare allumé et chasse-mouches en main, voici qu'en 
longue file s'amènent les jeunes beautés du village. Il 
en est de tout âge, depuis les fillettes de sept ans jus- 
qu'aux jeunes femmes en pleine ef f lorescence ; elles 
sont rangées par ordre de taille, tenant dans la main 
droite une canne élevée et faisant sonner au gré de leur 
démarche élégante la parure de leur pagne de perles 
lourdes et colorées, qui seul habille de son frissonne- 
ment leurs corps parfaits de Dianes africaines. 

Tandis qu'elles esquissent, rangées en demi-cercle, 
un pas sur place en chantant une mélopée au refrain 
obsédant : ** C'est la réjouissance des filles de Ki- 
kondja... " tour à tour l'une d'entre elles se détache 
de la file et, comme fascinée par le tapeur de tam-tcim, 
vient devant lui exécuter une sorte de dcuise serpentine 



UNE SOIRÉE CHEZ KIKONDJA 8Q 

à laquelle travaillent tous les muscles de son corps 
jusqu'à ce que ses tortillements rituels la jettent épui- 
sée, à genoux, devcint le feu, dont la fleimme vive met 
sur le cuivre sombre de sa peau des reflets d'or et 
d'acier bleu... Infatigable, le tapeur de tam-tam tour- 
mente à gestes saccadés la peau ronfleinte de l'instru- 
ment qu'il tient entre ses deux genoux crispés. Au- 
dessus des braises rougeoyantes du foyer, dont un né- 
grillon fait parfois, en l'attisant, jaillir la flamme volti- 
gccinte, sa face de vieux faune détache ses reliefs d'une 
frappeuite intensité. Il semble, avec ses yeux exorbités, 
sa bouche au sourire démoniaque découvrant des dents 
d'ivoire, tout son masque lubrique et farouche que la 
sueur polit comme une ébène patinée, évoquer dans 
les corps juvéniles et charmants s'offrant à son emprise 
le démon de la danse qui les possède tout entiers... 

L'expressive figure de ce tapeur de tam-tam restera 
gravée dcins ma mémoire comme un ceimée sur une 
pierre antique, et c'est cette vision puissante et neuve 
du contraste entre la beauté sculpturale et le rictus 
d'un démon barbare que j'emportai, souvenir non 
pareil et précieux, en remontant au poste, après cette 
étonnante et typique "soirée chez Kikondja... 

* 
* * 

Cette fois, c'en est bien fini de la vie civilisée. Il 
n'est plus question maintenait de chemin de fer, de 
bateaux à vapeur ou même de compagnons aimables 
comme tous ceux dont j'ai eu la société jusqu'à pré- 
sent. Hier, à huit heures du matin, vingt-quatre porteurs 
se sont emparés de mes bagager et se sont mis en che- 
min à travers la brousse, sous la surveillance de leur 
capita. Vers quatre heures de l'après-midi, j'ai quitté 
Kikondja à mon tour avec mon boy nègre pour toute 
compagnie, et nous nous sommes engagés, en bicy- 



90 UN TERME AU CONGO BELGE 



dette, il est vrai, sur la route de Kabongo. Lors- 
que l'on parle de " route " au Congo, c'est évidem- 
ment pai pur euphémisme. Figurez-vous im de ces 
sentiers de terre, assez large, qui courent à travers nos 
forêts ardennaises. Cela descend dans les ravins, 
escalade les montagnes, s'encombre souvent de 
souches, de termitières ou d'herbes folles; parfois, 
le passage des éléphants en troupeau y a creusé des 
séries de puits juxtaposés du diamètre d'une large sis- 
siette ; toujours on avance à travers les sous-bois de 
bas taillis, entre les arbres rabougris, desquels on voit 
s'enfuir parfois un grand macaque... A travers bosses 
et fosses, la bicyclette roule comme elle peut. De temps 
à autre, il faut mettre pied à terre pour im ou devix 
kilomètres, que l'on enlève allègrement. Il faut noter, 
d'ailleurs, que l'on se fait suivre d'un coureur bien 
entraîné, qui porte le vélo dans les passages difficiles. 
J'ai mis de la sorte trois heures à peine pour atteindre 
la Lovoï, large rivière encadrée de deux villages indi- 
gènes aux huttes de paille brune. On entend gronder 
un kilomètre plus bas les chutes imposantes sans doute, 
qui tonnent entre des îlots couronnés de palmiers au 
fût net et vigoureux. Une pirogue nous transporte sur 
la rive opposée. Une demi-heure après je suis à l'étape, 
au village de Twadi, où, devant la maison du chef, 
je trouve ma tente déjà dressée. En dix minutes le 
mobilier pliant est disposé et avant le coucher du soleil 
je déguste mon dîner devant ma table portative, lors- 
qu'un courrier en uniforme bleu et fez rouge me 
rejoint. Il apporte pour moi un pli épais, où je trouve, 
avec ime joie que l'on peut comprendre, des nouvelles 
de tous les amis d'Europe. Ma première étape en 
brousse peut être marquée d'un caillou blanc ! 

Au premier chant du coq, alors que l'aube estompe 
à peine d'une bande de gris hésitant la ligne de l'hori- 
zon, mon boy se glisse silencieux dans la tente et allume 



VILLAGES INDIGÈNES 91 

le photophore : la toilette de route ne demande pas 
grands apprêts. Une chemise khaki, de courtes culottes 
de toile, les tramp boots aux pieds et les puttees bien 
serrées sur la jambe, et l'on se trouve prêt. Devant la 
tente, sur la table pliante de bois, le déjeuner attend 
et, à peine a-t-on quitté la maison de toile que les va- 
lises bouclées sont enlevées par leurs porteurs, le lit, 
les tables et chaises pliantes réintégrés dans leur sac, 
la tente abattue, pliée et roulée. Chaque objet dont 
l'usage vient de cesser disparaît comme emporté par 
un magicien de féerie et l'on est à peine levé de la 
chaise sur laquelle on était assis pour le brea^jast ultra 
national, qu'elle est, elle aussi, pliée, liée sur la table 
démontée et emportée à dos d'homme. L'aurore 
émaille le ciel de rose tendre et de bleu pâle lorsqu'on 
saute en vélo. La première demi-heure de marche n'est 
pas écoulée que l'on a rejoint et dépassé la caravane 
et comme l'étape s'allonge rarement au delà de trente 
kilomètres, on arrive, moitié marchant, moitié roulant, 
vers les dix ou onze heures, au but fixé pour la journée, 
avant que le soleil ne donne sa pleine chaleur. 

Les nécessités de ravitailler en cours de route les 
nombreuses caravanes ont assigné comme but à cha- 
que étape l'un ou l'autre des villages échelonnés le long 
des routes officielles. Parfois le chemin traverse le 
village. Plus souvent il passe à proximité, s'y raccor- 
dant par de petits sentiers à peine visibles qui courent 
à travers la brousse jusqu'aux plantations de maïs, de 
manioc ou d'arachides, qui entourent les endroits habi- 
tés. Presque toujours le village indigène est situé tout 
au sommet d'une colline dont le versant mène au fond 
du ravin boisé où coule la rivière alimentant en eau 
les habitants. De loin on aperçoit le sommet couronné 
de palmiers fuselés ou ramassant leurs feuilles énormes 
en larges bouquets évasés et élégants. Dans la sombre 
verdure des taillis, les larges feuilles molles et souples 



92 UN TERME AU CONGO BELGE 

des bcinciniers mettent des tons plus clairs. Comme 
tapies sous les ombrages, les huttes rondes, telles des 
ruches d'abeilles gigantesques, laissent soupçormer 
leur présence. L'arrivée du blanc en vélo sème l'émoi 
dans les plantations où les femmes p>einent à remuer 
le sol rouge et rebelle d'une houe opiniâtre et patiente. 
Les marmots tous nus galopent vers les cases et de bien 
loin parfois on entend tm crieur cinnoncer la présence 
redoutée. Quand on entre dans le dédale des sentes qui 
séparent les huttes, seules les chèvres et les poules sem- 
blent faire accueil étonné à l'intrus. 

Mais, par les fentes des claies de bcimbou qui 
obstruent l'entrée des ruches humaines, on sent, dar- 
dés sur soi, cent paires d'yeux curieux et méfiants. 
Qu*est-il le nouvel arrivant ? E^t-ce le blcinc des \itari 

(le collecteur d'impôts) qui vient extraire les francs des 
coins où on les cache ? Est-ce le juge qui vient 
arrêter l'un ou l'autre sorcier ou meurtrier ? Est-ce le 
recruteur, qui vient embobiner les hommes avec de 
mielleuses paroles pour les emmener au travail à la Lu- 
bumbashi, d'où il en est qui ne reviennent jamais ? Elst- 
ce im commerçant qui promène les Bilulu tentateurs, 
les pagnes aux couleurs vives, les cotonnades d'indigo 
ou les americani blancs?... Les noirs, avant de se 
montrer, veulent savoir à quoi les expose le contact 
du nouvel arrivé. La règle de conduite pour celui-ci est 
d'ailleurs de chercher l'endroit à sa convenance pour 
y dresser sa tente sans s'occuper de personne et de 
faire quérir illico le chef de l'endroit pai tm de ses ser- 
viteurs. Le sultani s'amène prestement. C'est par- 
fois un vieux birbe au torse noueux, à la figure abêtie 
sous sa coiffure échafaudée de mèches et de perles, 
se terminant en *' queue " relevée, ivre de pombé 

(bière de maïs) , comme celui que nous trouvâmes 
avant-hier à Kakongolo ; c'est parfois, comme aujour- 
d'hui, un guerrier fcirouche et énergique, drapé à la 



VILLAGES INDIGÈNES 93 

façon d'un héros d'Homère dans une peau de bête, 
le couteau et la hache à la ceinture, la lance à la 
main. Très digne, il se présente, écoute et discute les 
exigences du blanc, puis clame un ordre guttural. Et 
la vie renaît dans la communauté : des femmes vont 
avec de grands vases de terre sur la tête puiser l'eau 
à la rivière ; d'autres apportent de leirges fagots de 
bûches minces, et le chef amène xuie chèvre, des 
poules, des œufs pour le blanc, et la farine de manioc 
nécessaire aux porteurs. 

Voici qu'ils paraissent, ceux-ci suant et souf- 
flant au bout de l'étape : vite on déploie la 
tente au milieu du tohu-bohu de l'arrivée de la cara- 
vane. Mais déjà l'ordre d'installation est connu et 
réglé. Les malles, les ballots et les caisses se reuigent 
d'eux-mêmes où on sait les trouver, et le campement 
s'installe au milieu du peuple ébahi des gosses du vil- 
lage qui viennent, rangés en demi-cercle, admirer avec 
des yeux ronds le voyageur de passage. Et puis cha- 
cun au village se remet à son occupation ; les vieux, 
sur une peau de chèvre ou sur un bout de natte, restent 
accroupis des heures, aspirant à pleins poumons la 
fumée du tabac indigène dans une pipe au fourneau 
de terre exigu, planté dans une énorme callebasse. Les 
jeunes jouent devant leur maison aux osselets ou à un 
jeu curieux qui tient des " dgimes " ou des ** échecs " ; 
les femmes, à grands gestes, pilent dans leurs énor- 
mes mortiers de bois les racines séchées de manioc à 
l'aide d'un pilon haut et lourd, poli par le travail ; 
les enfants se roulent demis la poussière, se poursuivent 
et jacassent; les chèvres vont et viennent en bêlant et 
les poules picorent de-ci de-là effrontément, jusque 
sous votre table... A l'ombre d'un grand palmier, sur 
sa chaise longue pliante, le blanc étendu savoure la 
douceur du tableau rustique que poudroie le soleil 
étemel : il se repose de la fatigue de l'étape matinale 



94 UN TERME AU CONGO BELGE 



en projetant, pour l'heure où la chaleur s'adoucira, 
une partie de cheisse aux environs du village... 



J'ai quitté ce matin le hameau de N'Gole, guidé par 
le chef à l'allure noble et guerrière... Eji cortège, tous 
les habitants de l'endroit ont suivi la caravane jusqu'à 
l'extrême limite des plantations, tous hurlant comme 
des possédés des vœux de bon voyage accompagnés 
de hou... hou... hou... perçants et formidables. La 
route bientôt s'est faite très étroite, traversant des 
sortes de prairies semées de bouquets d'arbres, puis 
ime région de hautes futaies montagneuses. J'ai re- 
cueilli dans la brousse tout un bouquet de splendides 
orchidées mauves. Une gerbe qui vaudrait son poids 
d'or en Europe orne ma table, plantée dans un vase 
de terre indigène, tandis que j'écris ces lignes au vil- 
lage de Kisikaie. Cette après-midi, pendant que j'ache- 
vais mon repas en plein air, j'ai entendu soudedn des 
chants et le tapage des gongs et des tamtam ; par le 
chemin longeant mon campement j'ai vu s'amener la 
plus étonnante procession que l'on puisse imaginer. 
En tête marchait un nègre immense, les reins ceints 
d'un long jupon épais de madiba jaunâtre et de mul- 
tiples peaux de singe dont les longues queues souples 
frétillent autour de lui. Il portait sur sa tête un diadème 
de plumes dignes du grand chef des Apaches, et sa 
figure grimaçait étrangement sous le masque bizarre 
de terre blamche en poudre dont il s'était enluminé la 
face. Derrière lui toute une théorie d'hommes et 
de femmes parés à l'avenant de peaux de plumes et 
de masques blafards ; des tapeurs de tam-tam portent 
leur long tambour en le battant frénétiquement, d'au- 
tres agitent des clochettes de cuivre ou de petites 
calebasses mi-pleines de semences qu'ils font résonner 



LA DANSE DES WAMBUDJA 95 

en les agitant en cadence. Sur la "place " du village 
ils font cercle et alors commence une cérémonie bi- 
zarre. Sorte de danse cadencée, menant toute la sara- 
bande d'un même mouvement, tous chantant une 
étrange mélopée dont le refrain, repris en chœur, se 
ponctue du son grave du gong. . . et cela dure ainsi toute 
l'après-midi, au milieu des contorsions les plus funam- 
bulesques, tandis que les acteurs de ce jeu chantent 
(me dit mon interprète) tout le plaisir qu'ils trouvent 
à faire partie de la ** société du M'Budi ". C'est 
là une sorte de secte que d'aucuns disent secrète, mais 
que d'autres affirment être plutôt une association oii 
l'on cherche agrément. On y trouve, paraît-il, sous le 
masque blanc, peu sûr cependant, l'occasion de se 
libérer lui moment des conventions étroites du 
"monde" des Baluba, dont les us et coutumes ont 
leur code aussi strict que le nôtre !... Ces ébats sont 
suivis d'ailleurs avec le plus vif intérêt par toute la 
population qui se presse autour des danseurs et pro- 
digue aux plus habiles des cadeaux en perles et en 
nature. Chacun dépose son offrande au pied de son 
artiste favori pendant la pause, alors que la sueur ruis- 
selant sur les torses bronzés les habille d'un reflet 
d'or... 

* 

Nous avons eu, la nuit dernière, la première pluie 
sérieuse de la saison. Devant la menace des nuages 
amoncelés la veille au soir, mes porteurs avaient 
creusé tout autour de ma tente un système savant de 
fossés et de rigoles. Bien heureusement ; car en pleine 
nuit l'averse s'est mise à tomber si drue que je me 
demandais à tout moment si la maison de toile pour- 
rait résister à cette avalanche de pluie. Nous campions 
heureusement dans un petit village situé en pleine 



96 UN TERME AU CONGO BELGE 

forêt et partant très protégé contre le vent puissant qui 
secouait sur nos têtes la cime des grands arbres. Le 
jour, ce matin, se leva gris et taciturne comme jamais 
encore je ne l'avais vu au Congo. Au loin on enten- 
dait rouler le fracas assourdi de l'orage. Mais le croyant 
passé je n'hésitai pas à commander le départ et nous 
nous mîmes en marche à travers des fourrés touffus 
tapissant des collines abruptes. Hélas ! nous n'avions 
pas quitté Kangolwe d'une demi-heure que la pluie se 
remit à tomber, honnête d'abord, comme une bonne 
petite pluie de chez nous, puis plus serrée. Je dépliais 
mon imperméable lorsqu'un coup de tonnerre tout 
proche me fit sursauter et à peine avais-je endossé mon 
surtout que je m'aperçus <le l'inanité de la précaution. 
Le ciel comme ébranlé par des coups de foudre bru- 
taux, brefs et sinistres, suivis plutôt que précédés 
d'éclairs aveuglants, parut fondre sur nous. En un clin 
d'oeil le sentier sous bois que je suivais, descendcuit au 
flanc d'une colline, se transforma en torrent. Je patau- 
geais jusqu'au jarret, percé et trempé jusqu'aux os par 
une pluie cingleinte et formidable. Chercher un abri 
il n'y fallait pas penser. Que faire, sinon de marcher à 
travers ravins et montagnes en se fiant à sa bonne 
étoile } Dans un fracas, épouvantable et continu, le 
ciel soudain fendu d'un sillon éblouissant paraissait se 
déchirer et s'écrouler à chaque instant ; nous traver- 
sâmes ainsi une petite vallée semée d'arbres immenses 
et dénudés, dressant vers le ciel leur sommet comme 
un cierge fantastique. Le chemin, le ruisseau plutôt, 
paraissait prendre un malin plaisir à les contourner 
tout exprès. Il semblait que ces arbres distants de quel- 
que cent mètres se trouvassent à des lieues l'un de 
l'autre, tandis que nous forcions le pas sous notre cui- 
rasse ruisselante, pour en dépasser le dangereux voisi- 
nage. Deux heures durant je marchai dans ce bain mou- 
vant et lorsque la furie des éléments déchaînés se parut 



LES MARAIS DE KABONGO 97 



calmer un i>cu, nous arrivâmes à un village intermé- 
diaire où nous trouvâmes dans les huttes enfumées 
tous mes porteurs s 'essayant à réchauffer autour du 
feu de bois leurs membres nus et raidis de froid. Mais, 
plein d'espoir de trouver au poste de Kabongo, chef- 
lieu de territoire, un gîte que je croyais voisin, je con- 
tinuai la route, d'ailleurs plate et large maintenant, à 
droite de laquelle dans les éclaircies de la brousse s'en- 
trevoyait de temps à autre le miroir terni d'un grand 
lac. 

Nous atteignons ainsi bientôt les plcintations du vil- 
lage de Kimet, dont les huttes dans la plaine basse se 
succèdent jusqu'au bord du lac. Mais ici le chemin se 
change en un sentier informe et les indigènes que nous 
apercevons de-ci de-là entre les éclaircies des cultures 
se sauvent comme des lièvres à l'approche de mes boys 
et se gardent bien de répondre aux questions qui leur 
sont criées et qu'ils semblent d'ailleurs ne pas com- 
prendre. Au petit bonheur nous suivons, mes servi- 
teurs et moi, la trace indistincte qui paraît un chemin 
et s'infléchit bientôt sur la droite. Je sais que le poste 
de Kabongo est situé sur le côté de la rive nord du lac. 
Ce doit être la bonne direction... Nous parvenons 
ainsi à une plaine herbeuse, tandis que le soleil, si 
longtemps caché, commence à percer les nuages et à 
nous réchauffer de ses rayons. Il est près de onze heu- 
res, mais nous sommes tout heureux cette fois de nous 
sentir renaître sous la caresse brûlante de l'astre du 
jour... Cependant le sentier qui paraissait depuis une 
heure s'assécher sérieusement, reprend soudain des 
allures de ruisselet. Voulant éviter l'eau qui semble y 
stagner, j'essaie de fouler les herbes qui le bordent. 
J'enfonce jusqu'à la cheville dans une sorte de glu 
perfide et noire, dissimulée sous les végétations. Je 
veux revenir au sentier. Il a disparu. Devant moi 
s'étend une mer d'herbes fallacieuses voilant un j^ol 



98 UN TERME AU CONGO BELGE 

spongieux et mouvant. Là-bas, à deux cents mètres, il 
y a des bouquets de palmiers. Sans doute à cet endroit 
sortirons-nous de la région des vases ?... Mes boys, qui 
voyagent en simple appareil, enfoncent maintenant 
jusqu'au genou et je les suis, de la boue plein mes 
bottes, faisant un pas solide, puis trébuchant dans une 
fondrière, sentant tout à coup tout appui manquer 
sous mon pied, enfonçant parfois jusqu'à la ceintyre, 
m 'arrachant péniblement à la boue gluante qui 
m'étreint. A vingt mètres des palmiers je m'aperçois 
qu'ils baignent dans une eau profonde et presque cou- 
rante que leurs racines enchevêtrées parsèment de 
chausse-trappes. C'est perché sur les épaules d'iui de 
mes noirs que je m'y engage, les pieds traînant dans 
l'eau où mon pMDrteur enfonce parfois jusqu'au menton, 
obligé souvent de m 'accrocher à une branche piquante 
et de me soutenir à la force des poignets teoidis qu'il 
reprend pied sur un sol ferme... Il est près 
d'une heure lorsque nous sortons de cet infâme 
meirécage et retrouvons un chemin qui monte en pente 
très douce entre d'immenses plantations de maïs, an- 
nonciatrices d'un grand village enfin proche. Mais 
nous marchons une heure encore, cuirassés main- 
tenant de boue noire, avant d'atteindre le village de 
Kabongo, où nous apprenons qu'il nous faut par une 
allée parallèle retourner sur nos pas pour arriver au 
poste. Au bout de la large route bordée de bananiers 
nous apercevons, mais à deux kilomètres au moins, le 
mât du pavillon où claque le drapeau tricolore. Cou- 
rageusement je me remets en marche et, à deux heures 
sonnant je fais au milieu de la place, qu'entourent les 
trois maisons du poste de Kabongo, une entrée peu 
solennelle, au grand étonnement de l'administrateur 
solitaire de ces lieux, qui ne sait d'où lui tonîbe la 
statue ambulante de boue séchée, sous l'écorce de 



KABONGO 99 



laquelle il découvre un compatriote et un hôte inat- 
tendu ! 

J'ai passé toute la journée à Kabongo, repos bien 
mérité après huit jours d'étape solitaire à travers la 
brousse, et surtout après la dure randonnée d'hier à 
travers l'orage et les marais. On ne peut se figurer le 
plaisir que cause la société d'un compatriote après huit 
jours d'isolement au milieu de nègres que l'on com- 
prend à peine ! Nous nous sommes promenés ensemble 
toute la journée, visitant en vrai touriste de passage les 
curiosités locales : une route que j'ai manquée et qui 
m'eût épargné hier une heure de mcurche et la tra- 
versée du marais!... Puis le potager de l'administra- 
teur : sur de petits tertres surélevés, abrités de toitures 
en feuilles de palmier, les légumes succulents que nous 
aimons poussent à merveille. Les plantations sont 
installées tout contre la forêt, au fond d'un vallon et 
proches d'ime rivière qui coule, sous un tunnel de 
lianes enchevêtrées. Proche de là se trouve un village 
de rélégués. Les habitants sont des notables de chef- 
feries éloignées dont la présence chez eux causait du 
trouble ou du désordre. Eloignés du milieu où ils 
étaient nuisibles, ils forment ici, au milieu des popu- 
lations Baluba, un noyau civilisateur. Venus de con- 
trées où certaines industries patriarcales inconnues 
dans ces régions-ci sont pratiquées, ils apprennent aux 
aborigènes la construction de maisons plus conforta- 
bles et plus coquettes, l'art de tisser les madiba (étof- 
fes de fibre) au moyen d'une longue navette de bois poli 
et reluisant, celui de sculpter des Kichi (statuettes de 
bois) ou de tourner des pots de terre de formes élé- 
gantes et variées. Les exilés d'ailleurs n'ont pas l'air 
malheureux et traitent comme un père l'administra- 
teur de l'endroit. J'ai dîné chez ce dernier qui vient 



100 UN TERME AU CONGO BELGE 

d'installer le nouveau poste de Kabongo, dans le décor 
primitif de sa maison de pisé nouvellement blemchie, 
dont les meubles sont improvisés au moyen de bam- 
bous, de souches et de caisses vides. Evidemment, il 
faut pour s'organiser un home en brousse un esprit 
ingénieux et pratique ; il faut aussi pour supporter la 
solitude perpétuelle une bonne dose de philosophie et 
une bonne humeur incoercible. 

Mais les multiples devoirs que doit assumer un admi- 
nistrateur territorial ne lui laissent guère le loisir de 
s'ennuyer et, lorsque la mélcmcolie le gagne au poste, 
il a toujours la ressource de sortir sa tente et sa cgmtine 
et de s'en aller par monts et peir vaux, visiter les cheffe- 
ries de sa circonscription. Nous avons excursionné 
l'après-midi au village de Kabongo. C'est une forte ag- 
glomération, sorte de gros bourg de maisons carrées 
en terre battue, séparées par des avenues qui en forment 
les rues. Le chef Kabongo est absent, mais nous avons 
été reçus par ses nyampara, vieillards aux cheveux 
gris, à l'allure importsmte, portant en bamdoulière, sur 
leurs torses noueux, des peaux de singe ou d'antilopes: 
Kabongo et son frère, Kassongo Niembo, sont les des- 
cendants directs des anciens rois qui régnaient sur tous 
les Baluba et dont la puissance s'étendait jadis en un 
vaste empire, jusqu'au Tanganika. Les ministres d'un 
chef de cette importance sont gens de conséquence, et 
il faut voir la gravité avec laquelle ils accueillent le 
blanc de passage. Ils nous font les honneurs de la rési- 
dence du chef. Au milieu d'un vaste enclos se dresse sa 
maison de belle apparence et plus vaste que toutes les 
autres. Des "charmes" divers l'entourent: monuments 
de cornes de bêtes sauvages, statues grossières sculp- 
tées dans un tronc d'arbre ; crocodiles dessinés dans 
la terre durcie. Aux côtés de l'enclos s'alignent les hut- 
tes des nombreuses femmes du chef. Les unes fument 
sur leur natte les énormes pipes en calebasse, d'autres 



KABONGO 101 

étagent le monument compliqué de leur chevelure, 
mêlée de perles et graissée du k.ulu (glaise rouge) , 
tandis que des marmots aux grands yeux expressifs 
s'ébattent librement parmi elles. Il en est qui dans les 
grands mortiers de bois, laissant retomber à bout de 
bras les lourds pilons, écrasent le manioc que d'autres 
tamisent pour en faire la farine... et tout cela forme 
un tableau très vivant et très coloré, avec le mouvement 
des volailles picorant, le vol tournoyant des pigeons fa- 
miliers et le passage lent d'un grand bœuf, qui nous 
regarde étonné. L'impression est plutôt celle d'un mi- 
lieu patriarcal que d'un harem oriental. 

Nous avons campé aujourd'hui, ayant quitté le poste 
ce matin, au milieu d'un village désert. Tous les habi- 
tants l'ont abandonné à la nouvelle de mon passage, 
des événements s'y étant déroulés récemment, qui sont 
de nature à leur faire redouter la visite du juge ! Dans 
le ravin touffu, à l'entrée du village de Mwabi, deux 
silhouettes de guerriers farouches, armés d'arcs et de 
flèches, se sont laissées entrevoir un instant... Mais 
peu après moi est arrivé au milieu de l'agglomération 
abandonnée, le chef Kabongo et sa suite, rentrant dans 
la cité, que j'ai quittée à l'aube. Le vieux Kabongo 
coiffé d'un feutre mou brun, affublé d'un veston blanc 
et d'un pagne rouge, est venu me présenter ses homma- 
ges, accompagné de deux ou trois vieux sacripans, qui 
rituellement, tirant d'un petit sac en peau de la terre 
blanche s'en frottaient la face et les membres chaque 
fois que le chef leur adressait la parole. C'est, paraît-il, 
le témoignage de respect le plus profond chez les Balu- 
ba. J'ai passé une après-midi bien amusante devant ma 
tente, à jouir de l'ébahissement de ces "grosses légu- 
mes" noires, à qui j'ai montré les vues de mon Véras- 
cope. Kabongo n'en revenait pets et se trouva un mo- 
ment si entiché de mon stéréo qu'il m'offrit de me 
l'échanger contre deux pointes d'ivoire !... Mais 



102 UN TERME AU CONGO BELGE 

qui pourrait payer à leur prix, au milieu de la solitude 
africaine les souvenirs que l'on emporte? J'ai rengainé 
mes plaques, à la grande désolation du puissant chef. 

J'ai quitté ce matin au milieu du village de Mwabi, 
toujours désert, le vieux chef Kabongo, qui, sous ves- 
ton d'alpaga, avait arboré un superbe pagne écarlate, 
l'enjuponnant de magistrale façon. Puis nous avons 
marché jusqu'à dix heures du matin à travers les sava- 
nes herbeuses, traversant deux ravins, au fond des- 
quels, sous un dôme de verdure piqué de petites orchi- 
dées amaranthes en nombre incalculable, se précipitent 
des ruisseaux au cours tumultueux... Tout à coup, 
comme si soudain un rideau de théâtre s'était abaissé 
devant nous sur un décor de splendeur féerique, 
nous nous sommes trouvés sur la ligne de faîte d'une 
falaise coiurant jusqu'au plus lointain horizon. En con- 
tre-bas scintille une rivière large peut-être comme notre 
Meuse à Dinant; elle enchâsse ses boucles d'acier poli 
dans la sertissure des collines qui l'enserrent et la val- 
lée sinueuse qui la borde s'étend parfois, sur la rive 
opposée, en un tapis de velours vert, sous lequel trans- 
paraît au flanc des hauteurs nous faisant face le 
vermillon de la terre sanglante d'Afrique. Par un sen- 
tier de chèvre nous dévalons l'abrupt versant de la rive 
profonde. Dans une crique dort une longue et large 
pirogue taillée en plein tronc d'arbre et le passeur, sur 
les muscles puissants duquel rebondissent le collier de 
perle bleue et les amulettes de corne, d'un seul coup 
de sa longue gaule lance l'esquif au milieu du coiu-eint, 
le fait virer tout d'une pièce et se ranger à l'autre rive : 
Nous venons de franchir le Lomami. 

Alors, tandis que nous pataugeons dans le marais, 
voilé par les hautes herbes tapissant la vallée, la ma- 



PASSAGE DU LOMAMI 103 

nceuvre se répète, et quatre par quatre mes porteurs, 
avec leur chcu-ge passent ainsi le fleuve. Des indigènes, 
qui doivent appartenir au village de Kitebele perché 
sur les hauteurs d'en face, surveillent de loin l'opéra- 
tion. Peu-à-peu ils se rapprochent, et comme arrivé au 
faîte de l'escarpement, en terrain plat, je me lance en 
bicyclette à toute vitesse, en meute hurlante ils pren- 
nent derrière moi un galop effréné: c'est ainsi que 
j'opère une entrée sensationnelle dans les bêuianeraies 
de Kitebele où je fais dresser ma tente au point culmi- 
nant du village, devant la perspective du lointain in- 
connu oii le fleuve d'argent se perd dans le poudroie- 
ment d'or du midi tropical... 

* * 

Nous avons suivi pendant toute l'étape d'hier à tra- 
vers bois et plaines les traces fraîches de deux lions. 
L'empreinte des pattes, large comme une main d'a- 
dulte, attestait la puissance des fauves. D'un village à 
l'autre, ils ont suivi posément la route officielle comme 
des voyageurs peu pressés et j'ai, dev£int ce témoigna- 
ge d'une présence redoutable, naturellement refréné 
les ardeurs de ma bécane, malgré l'excellence inaccou- 
tumée du chemin ! A Mukose, où j'ai campé, les super- 
bes parlmeraies du village étaient saccagées par le 
passage continuel de troupeaux d'éléphants. Le sol 
jonché de branches arrachées, les surbres au tronc épais 
gisant racines en l'air, les puits creusés deois la glaise 
par les pas formidables des pachydermes, tout démon- 
trait leur force irrésistible et la nature peu rassuremte du 
voisinage. La nuit nous fut calme cependant, et nous 
sommes arrivés ce matin dems le grand village de Ka- 
maïe aux larges maisons carrées de terre battue rangées 
le long d'une avenue à peu près droite. Point n'a été 
besoin ici de dresser la tente: un gîte d'étapes, grande 



104 UN TERME AU CONGO BELGE 



maison de terre rouge n'ayeuit d'ailleurs poiu: toute fer- 
meture qu'une porte de jonc, s'y offre au voyageur. 

Le chef du Kamaïe est un jeune, un indigène de la 
nouvelle école. Il n'a peut-être pas des quartiers de 
noblesse noire bien authentiques, mais il arbore fière- 
ment sur son veston blamc sa médaille argentée de chef 
reconnu et porte avec crânerie une casquette d'étudiant 
à longue penne et ganse d'or ! Le chef Kayamba, à mon 
arrivée le matin, m'attendait devant son lupangu (en- 
clos réservé) , entouré des notables du Ksimaïe. Il m'a- 
vait fait inviter à visiter son installation "moderne" et 
je me suis rendu chez lui avant le coucher du soleil. A 
front de la palissade entourant son village particulier et 
au milieu de celle-ci, face à l'avenue, une grande con- 
struction carrée au toit de chaume abrite une sorte de 
hall, de large antichambre si l'on peut dire, entourée 
de divans en terre garnis de nattes tressées. C'est là 
que le chef donne audience à ses ressortissants et que 
se traitent les palabres. Passé cette place, on pénètre 
dans l'enclos sévèrement entouré d'une haute palissade 
de bambou, le long des trois faces de laquelle s'alignent 
les maisons des femmes de Kayamba. Ces dcimes, les 
unes en pagnes de couleurs vives, les autres parées de 
leur seule beauté, de carrés de madibas et de larges 
ceintures de perles blanches et bleues, se pressent cu- 
rieusement aux portes des huttes pour contempler le 
blanc de passage... Au milieu de la "place" se dresse 
la maison du chef, d'où celui-ci fait sortir des fauteuils 
pliants de toile et des lits bas faits de lamelles en ner- 
vures de palmiers; blanc, chef et notables, nous nous 
installons parmi les poules effrontées et les pigeons 
qui peuplent l'enclos, et l'on apporte un vase de 
terre où mousse le vin de palme. Il est versé devant 
Kaycunba dans un grand bassin de fer érnaillé. Luxe 
fantastique, le chef possède deux chopes de verre que 
l'on nous présente remplies de liquide laiteux, tandis 



FIVE O'CLOCK CHEZ KAYAMBA 105 

que les *' autorités ** du village boivent dans des cale- 
basses, non sans se frotter les bras et la face de \s 
terre blanche qu'iils tirent par pincée, d'un petit sac de 
peau, chaque fois que le chef leur parle ou leur fait 
présenter le malaju. Au bout d'un moment j'ai l'im- 
pression de me trouver au milieu d'une assemblée de 
garçons meuniers sortant du moulin, et comme au 
surplus la conversation n'est pas des plus variée, je 
souhaite le bonsoir au maître du céains. En me retirant 
j'entends résonner dans le îupangu les tam-tams et les 
gongs : la petite fête va continuer sans doute jusqu'à 
demain matin ! 



L'étape d'avant-hier nous a conduits au gîte de Kisa- 
po. La mciison des voyageurs est au sommet d'une crête 
élevée, tout au bord d'un précipice, dominant un hori- 
zon énorme et tourmenté où, parmi les ondulations du 
sol, se heurtent les plaques de feuillage sombre débor- 
dant du replis des vallées, les tendres étendues de prai- 
ries claires au versant des coteaux, la violence des terres 
écarlates dentelant les sonunets et les longues traînées 
d'or et de carmin qui jaspent le ciel, où se poursuivent, 
à l'heure du couchant, de lourds nuages d'ouate grise... 
Nous avons le lendemain fait de l'acrobatie périlleuse à 
travers les ravins fantastiques coupant la route de Kisa- 
po à Bv^cina Solo. Tous les deux ou trois kilomètres le 
plateau se trouve fendu par une entaille vertigineuse. En 
s'accrochant aux herbes et aux racines, en se collant 
comme un lézcurd à la muraiUe vermillonnée, on atteint 
ce que l'on croit être, au fond de l'échancrure, un tapis 
de verdure et qui n'est que la cîme des géants de la forêt 
touffue dont la rivière cachée sous leur dôme entretient 
la vigueur. Un silence de cathédrale règne sous la ma- 
jestueuse et sombre galerie, où roule en frissonnant sur 



106 UN TERME AU CONGO BELGE 



des roches vermoulues une eau limpide et claire. Pau: 
une véritable échelle de pierres, de souches et de raci- 
nes on escalade l'autre muraille verticale, et c'est mer- 
veille de voir l'agilité sûre avec laquelle sur ces escar- 
pements invraisemblables les porteurs enlèvent malles 
et colis les plus lourds... 

Ce midi enfin, nous sommes arrivés dans l'énorme 
village de Kapepula. J'y suis entré à bicyclette par la 
large avenue de sable doré, bordée de bananiers, le long 
de laquelle s'alignent les clôtures des "quartiers". 
Dans les enclos les huttes carrées sont disposées sur 
deux faces, se faisant vis-à-vis, tandis que le fond de 
l'espleinade est occupé par la maison du notable, 
J'ai roulé ainsi à travers le village pendant plus de vingt 
minutes, suivi par une meute piaillante de gamins, tan- 
dis qu'aux portes des enclos les noirs, dans leurs longs 
jup>ons plissés de madiba jaune-paille, esquissaient un 
salut militaire en prononçant avec un sérieux inimitable 
le sacréimentel Bonzou Bwana ! dont ils saluent le blanc 
dans ces régions. 

A peine arrivé au gîte d'étapes confortable et soigné 
j'ai vu s'amener le vieux chef Kapepula entouré de ses 
familiers parmi lesquels la robe d'un catéchiste chrétien 
mettait sa tache blanche : Kapepula a une tête puissan- 
te, énergique et noble. Il se drape dans l'étoffe lourde 
de son pagne comme un sénateur romain dans sa toge ; 
il y a dans sa démarche alourdie par une blessure 
ancienne de la grandeur et de la majesté. Ce vieux nègre 
aux allures de prince Numide s'incline aujourd'hui de- 
vant le blanc avec une dignité déférente et sur sa poitri- 
ne brille la large médaille étoilée des chefs reconnus. . 
Il fut l'un des derniers du Lomami à se soumettre cepen- 
dant, et l'histoire est encore toute fraîche de la lutte 
qu'il fallut livrer pour le réduire, à ce chef puissant qui 
tint un moment en échec nos forces dans le pays p>en- 
dant la révolte des Batetelas. Le vieux Numide m'a fait 



KAPEPULA 107 



un accueil amical et grave. Outre les poules, les ceufs, 
la chèvre classiques, il m'a offert une corbeille de mer- 
yciUeuses mang^ues vermeilles et dorées comme nos 
pèches les plus belles et un régime de bcmeines courtes 
et grasses, marbrées de points brunâtres, d'un parfum et 
d'une saveur exquis. L'après-midi comme j'avais sorti 
ma boîte d'aquarelle, mon papier wattman et mes pin- 
ceaux, le vieux chef est venu s'asseoir à côté de moi au 
soleil et a suivi d'un œil curieux et intéressé l'amalga- 
me des couleurs et la naissance de la pochade, en la- 
quelle je fixais les perspectives étincelantes de l'entrée 
son village, les haies d'ananas, le geste accueillant des 
palmes inclinées et l'ombre imposante des grands man- 
guiers chenus. L'œuvre achevée il l'a contemplée lon- 
guement, a murmuré quelques réflexions à ses deux 
conseillers puis il est parti de son pas lourd et grave... 
Je ne l'ai plus revu. 

* . 

Station banale hier dans un petit village pauvre et 
sordide des Bena-Kibeshi. Cette région psiraît être en 
complète effervescence. Nous avons traversé le matin 
un plateau nu sur lequel tout un peuple s'occupait de 
construire des huttes neuves. Plus loin nous avons trou- 
vé la route barrée pair de hautes herbes nouées au milieu 
du chemin. Au tronc d'un arbre pendait un petit pot 
dans lequel trempait la pointe d'ime flèche et des signes 
hiéroglyphiques marbraient l'écorce. Nous avons ensui- 
te, ScUis voir âme qui vive, traversé un énorme village 
complètement abeindonné. Auprès des huttes closes les 
statuettes grossières aux figures anguleuses des muJ^îshi 
indigènes montaient une garde solitaire. . . Tout l'après- 
midi il a plu à torrents, tandis que roulaient dans le ciel 
les grondements incessants de l'orage lointain. Ce matin 
j'ai quitté le pauvre gîte d'étape de Kisheshi par une 



108 UN TERME AU CONGO BELGE 

aurore grise et froide de novembre européen... et j'ai 
roulé si vite par le chemin presque plat que je me suis 
trouvé soudain, comme le soleil conunençait à peine à 
poindre entre les nuages éparpillés, en plein village de 
Kalomo, dernière agglomération à franchir avant d'ar- 
river à mon point terminus : Kabinda, chef -lieu du 
district du Lomami. 

Alors, comme je venais de dépcisser les derniè- 
res huttes du village, la route a tourné court, 
le long du faîte d'un coteau, et par delà la brous- 
se et les montagnes animées déjà de la silhouette fré- 
quente et gracieuse des hauts palmiers en parasol, j'ai 
vu bien loin sur la montagne la plus élevée qui barrait 
l'horizon, comme nichées sous la verdure, les mille 
huttes du village de Lumpungu, le grand chef de Ka- 
binda. Plus bas, au fleinc de la montagne, on discerne 
à l'aide des jumelles prismatiques les grands toits de 
chacune des maisons et des bâtiments de la cité euro- 
péenne. Sur tout cela le soleil, radieux maintenant, 
épand les flots de sa lumière blonde. Il semble qu'une 
apothéose inattendue environne le poste où je vais arri- 
ver et dont le cadre ressemble si peu, dirait-on, aux 
aspects de la brousse monotone dans sa diversité que 
j'ai parcourue depuis plus de quinze jours ! 

Au sortir de Kalomo, la route s'élargit, courant en 
corniche au verscuit d'une longue chaîne de collines. 
Nous croisons maintenant de longues théories de négres- 
ses revenant du marché, portant dans leurs corbeilles 
suspendues aux deux bouts d'un bâton poli leurs char- 
ges de manioc, d'arachides ou d'huile de palme. Elles 
sont généralement plus sveltes, mieux faites, d'un 
grain de peau plus clair et de traits plus fins que les 
femmes de race Baluba rencontrées jusqu'à présent. 

Dans une étendue de savane, voici des chasseurs 
avançant en demi-cercle, l'arc bandé, l'œil au guet, 
tandis que leurs chiens vont et viennent quêtant p2UTni 



KABINDA 109 

les hautes herbes le rat géant qui est, paraît-il le lièvre 
du pays... Et, comme j'ai roulé vingt minutes peut-être 
devant un horizon sans cesse borné peu: des collines suc- 
cessives, soudain je vois plonger la route au fond d'une 
vallée insoupçonnée. En face de moi, sur l'autre ver- 
sant, une large avenue monte entre des huttes alignées 
vers le bouquet de verdure sombre et de palmiers graci- 
les au milieu duquel émerge l'orgueil du pavillon trico- 
lore. Ce coup d'oeil d'ensemble sur Kabinda est vrai- 
ment d'un aspect engageant, et l'impression première 
ne fait que s'accentuer à mesiure que l'on pénètre dans 
le poste. 

Voici une large avenue que bordent des maisons 
blanches entourées de jardins fleuris. A des 
geunins qui jouent au cerceau je demande de 
m'indiquer la maison du juge, et eux de galoper 
devant ma bicyclette !... Voici un corps de garde où la 
sentinelle en fez rouge et en uniforme bleu se met au 
port d'arme d'impeccable façon... Voici sous l'arcade 
des palmes oscillantes et le dôme foncé, éclairci de 
pendants vermeils, de manguiers géants, de discrètes 
allées convergesint vers une plaine de jeux délicieuse- 
ment ombragée où s'étend un court de tennis digne d'un 
club anglais... Voici, le long d'un bâtiment d'impor- 
tance, une route sur laquelle, au milieu d'un groupe 
admiratif, un chef indigène couronné de plumes d'ai- 
gle danse au son du tam-tam et du xylophone... Une 
haie, une poterne ouvrant sur un jardin de féerie, une 
terrasse blanche, une longue galerie délicieusement 
fraîche. Déjà je suis installé dans ce que je pourrais 
appeler le hall de la maison du collègue que je viens 
remplacer et qui me fait le plus charmant accueil. D'au- 
tres fonctionnaires sont là; des chefs indigènes qu'on 
me présente. Impossible au milieu de toute cette nou- 
veauté chatoyante et animée de fixer un nom, une phy- 
sionomie. Aussi bien faut-il d'abord donner les demie- 



110 UN TERME AU CONGO BELGE 

res nouvelles d'Europe et d'Elisabeth ville à ceux qui 
vivent depuis deux ou trois ans à quelque six cents kilo- 
mètres de la capitale du Katanga... Puis c'est l'instal- 
lation dans l'habitation provisoire qui m'est réservée ; 
la vérification des charges apportées une à une par les 
porteurs, heureux sans doute d'être arrivés au bout d'un 
long voyage ; le déballage des objets de première néces- 
sité. A cinq heures, je rejoins mes nouveaux camarades 
au tennis où, malgré la fatigue de la route, nous faisons 
une partie enragée... Et le soir, bien tard — le courrier 
hebdomadaire part demain samedi — je me laisse pren- 
dre longtemps encore au plaisir de raconter à ceux que 
j'ai laissés en Europe mon enchantement d'avoir trou- 
vé selon mes rêves le poste tropical oi^i je Vciis passer 
peut-être plusieurs années de ma vie... 



CHAPITRE IV. 
La Vie au Katanga 

Installation. - La vie de poste. — Le village de Lu- 
pungu. — Au tribunal territorial. -— Les fauves et les 
insectes. — Les courriers. — Exécution capitale. — 
— Les missions de Kabinda. — Ecoles primaires et 
professionnelles . 

Ce n'est pas à l'arrière du front occidental seulement, 
à Londres, ou à Paris, que l'on rencontre à chaque pas 
Jean qui pleure et Jean qui rit. L'optimisme et le pes- 
simisme sont des états d'âme si commimément univer- 
sels qu'on les retrouve par les sentiers de la brousse 
africaine aussi bien que devant les tables de marbre du 
Monico ou de chez Pousset ! Lorsque je quittai Londres 
en juillet 1916 je reçus les derniers conseils et les 
prémonitions d'un de ces invétérés pessimistes afri- 
cains : '* Vous verrez, me disait-il, lorsque vous arrive- 
rez au poste dans quelle ignoble baraque vous serez 
logé. La maison ? Vous n'en voudriez pais pour loger 
vos valets de ferme en Belgique. . . le mobilier ? des 
planches de caisses et des boîtes à conserves (mon in- 
terlocuteur disait: tines (*) vides"... 

Franchement, dès mon arrivée à Kabinda, premier 
grand poste d'intérieur où je m'arrêtai, je constatais que 
les habitations coloniales ne méritaient pas ces criti- 



[*) Décembre 1916. 



112 UN TERME AU CONGO BELGE 



ques bilieuses. Sans doute, si l'on transportciit dans nos 
prairies fléuneindes ou sur nos collines ardennaises une 
de ces maisons à deux places aux murs de pisé blanchis 
de pemhe (terre blanche) , au parquet de terre 
battue, au toit de paille prolongé en véranda sur l'ap- 
pui de quelques troncs d'arbres écorcés, ces demeures 
paraîtraient infiniment inférieures à la dernière de nos 
chaumières campagnardes. Mais, placées dans leur ca- 
dre de végétation luxuriante, baignées des effluves 
d'or du soleil tropical, enjolivées par le goût de celui 
qui sait se créer un home personnel, les mai- 
sons congolaises les plus modestes ne manquent ni 
de couleur ni de charme, et il ne dépend que de l'ingé- 
niosité personnelle de chacun de s'y créer le confort qui 
lui plaît. 

Si les uns y vivent dans l'indifférence la plus abso- 
lue de tous soins, de toute ornementation, voire même 
de tout ordre et parfois de toute propreté, il en est bien 
d'autres qui ont su faire entre leurs quatre murs de bri- 
ques sèches, souvent même avec des matériaux de for- 
tune produits de l'industrie indigène, un intérieur 
coquet et agréable où l'on se sent heureux de vivre... 

Pour ma part, en attendant que devienne libre la 
résidence du collègue que je vais remplacer, j'ai reçu 
la disposition provisoire — le provisoire... encore une 
institution essentiellement congolaise — d'une vaste 
habitation plantée au milieu d'un jardin magnifique, 
à un bon quart d'heure du centre du poste. C'est une 
grande maison blanche, dont les deux vastes places 
sont séparées par un hall central largement aéré, tout 
autour de laquelle court une galerie couverte. Sans dou- 
te, le mobilier est sommaire et brut, mais sitôt les bois 
blancs recouverts de cretonnes fleuries, le sol tapissé 
de nattes tressées, les gravures accrochées au mur et 
les petits objets familiers disposés de-ci de-là, me voici 
vraiment chez moi. Déjà le personnel des boys est 



LA VIE DE POSTE 113 

installé dans les maisonnettes séparées qui lui sont ré- 
servées; et, tandis que le coucher de soleil enflciinme 
l'horizon d'une indescriptible apothéose de lumière et 
de tons, je m'en vais admirer les haies d'ananas, les 
buissons de mûriers, les parterres de fraisiers en fleurs 
qui font l'ornement du jardin. C'est le tour du pro- 
priétaire, la prise en possession du domicile fixe qu'on 
est heureux de retrouver tout de même, après deux 
mois de pérégrinations à travers l'inattendu et l'impré- 
vu d'une nature à peine asservie... 

Kabinda, chef-lieu de district, comporte une popu- 
lation blanche de chiffre assez variable suivant le mou- 
vement des permutations ou des vacances administra- 
tives. Au moment où j'y arrive, une vingtaine d'Eu- 
ropéens y résident à poste fixe, dont trois ou quatre 
commerçants ou agents de sociétés, tous les autres fonc- 
tionnaires de la Colonie, hiérarchisés selon un protocole 
sévère. Il faut y ajouter une demi-douzaine de reli- 
gieux, missionnaires et éducateurs, dbnt l'activité plus 
spéciale est moins mêlée à la vie journalière du poste. 
Inutile de dire que l'oisif, l'inactif, le rentier, en 
un mot, n'existe peis dans cette petite colonie où cha- 
cun a sa sphère d'action bien délimitée et sa tâche quo- 
tidienne parfaitement précisée. A six heures du matin 
le clairon du poste de la Police territoriale sonne le 
réveil. A six heures et demie, la garde rend les hon- 
neurs au drapeau, qui est solennellement hissé chaque 
jour au sommet de l'énorme mât de pavillon dressé 
devant " le district ". Sur la plaine centrale, le chef de 
poste fait l'appel des travailleurs et des prisonniers, 
leur distribue la besogne du jour. Et dès cette heure ma- 
tinale chacun est à son bureau, tous les rouages de 
l'administration locale entrent en action. Dans les bu- 
reaux centraux, où le *' Commandant " du Lomami 
préside aux destinées de son district, assisté de son 
adjoint et de ses secrétaires, le pianotage sec et rapide 



114 UN TERME AU CONGO BELGE 

des machines à écrire ieàt rage. Devéïnt les bureaux du 
"Territoire" les indigènes, livret d'identité ficelé 
daoïs vm bâtonnet fendu, viennent s'accroupir au soleil, 
en longues files, attendant leur tour de payer l'impôt. 

Vers le lazaret, c'est la procession des malades se 
rendcint à la visite médicale. Au service des finances on 
entend tinter l'sirgent en ceiscades claires, tandis que 
tout à côté le percepteur martèle d'un timbre énergi- 
que le courrier qu'il va expédier tout à l'heiue. Au Par- 
quet, plaideurs et témoins attendent patiemment leur 
tour de comparaître devant le juge et l'cinimation est 
soulignée par les accents du clairon des troupes à 
l'exercice et le tintement grêle et plus lointain de la 
cloche de la mission... 

Puis ce sont les chefs indigènes qui descendent du 
village, toujours suivis d'un cortège de fidèles et de 
"clients", pour exposer l'iine ou l'autre pcilabre au 
blanc; c'est le peuple des serviteurs, des femmes, des 
maraîchères, qui anime de sa circulation les allées om- 
bragées de la résidence... et l'on travaille d'arrache- 
pied partout jusqu'au coup de clairon de midi. Après 
le calme absolu des heures de sieste, le travail reprend 
de trois à cinq heures. Alors vient l'heure exquise où la 
fraîcheur du soir rend agréable les joutes serrées de ten- 
nis ou les promenades que l'on prolonge jusqu'au 
soleil couchcint et la soirée se passe dans le charme des 
lectures attachantes — parfois dans la fièvre de l'achè- 
vement d'un travail urgent, ou dans l'agrément des 
réunions de camarades où l'on taille un bridge ou un 
piquet, voire quelque partie d'échecs des plus savsinte, 
tout en discutant les dernières nouvelles, en épluchant 
les potins locaux, ou en réformant ex cathedra l'organi- 
sation coloniale et même la politique universelle ! 

A côté de la résidence des blancs se trouve la ville 
indigène de Kabinda, où règne en maître qucisi abso- 
lu encore le grand chef Lupungu. Ce roitelet noir a con- 



LE VILLAGE DE LUPUNGU 115 

quis sa renommée et sa puissance à la force du jxîignet, 
si l'on peut dire. Tout jeune encore et sans aïeux, il 
s'est imposé comme chef à la tribu des Bekalebwe ; puis 
lors des premières incursions arabes dans le Lomeimi, 
se hâtant de faire alliance avec ces puissants envahis- 
seurs qui possédaient poudre et fusils, il profita de leur 
force pour soumettre à sa domination toutes les peupla- 
des voisines. Lorsque les premiers blêmes descendant 
du nord pénétrèrent dians le Lomami poiir y terminer 
victorieusement la campagne arabe, le grand chef de 
Kabinda s'empressa de se ranger du côté des plus forts. 
Il est resté depuis lors l'un des meilleurs auxiliaires de 
l'administration belge. A Kabinda il préside aux desti- 
nées d'une cité indigène peuplée de près de quinze 
mille habit8mts et la plupart des chefs de la région com- 
prise entre le Lubilash (Sankuru) , le Lomami et le cin- 
quième parallèle lui paient encore actuellement tribut. 
Lupungu est aujourd'hui im vieillard; il a perdu un 
oeil au coiurs de sa vie agitée ; il garde cependant sur sa 
face au masque énergique, dur, et même un peu cruel 
l'expression du caractère indomptable qui l'a mené à la 
puissance. Actuellement encore son influence est si 
grande qu'il faut une diplomatie avisée pour traiter avec 
lui, d'autamt que ses défauts raciques et ses caprices 
personnels occasionnent peu-fois quelques difficultés à 
ceux qui ont charge de maintenir les bonnes relations 
indispensables avec cette majesté noire. Le chef d'ail- 
leurs se proclame fidèle ami de Boula Matarî. 11 rap- 
pelle souvent l'entrevue qu'il eut jadis à Kikondja avec 
le prince Albert et étale fréquerrunent avec orgueil les 
cadeaux qu'il reçut du roi à diverses occasions. Tout 
récemment encore, à l'occasion de la campagne du Tan- 
ganika il rendit de signalés services en fournissant par 
milliers les porteurs nécessaires pour assurer le ravitail- 
lement des troupes et des vivres en grandes quantités. 
Le village de Lupungu, installé au sommet de la 



116 UN TERME AU CONGO BELGE 

montagne qui domine le poste, est extrêmement éten- 
du. Une large allée centrale escalade le versant et le 
traverse de bout en bout entre les palissades de bambou 
qui clôturent les résidences des chefs et les ** quar- 
tiers *' des notables. Lupungu est secondé dans l'admi- 
nistration de sa chefferie pai le chef Sendwe-Mutamba, 
Yankole des Beneki et par le Fwabana Mwcina-Maole, 
deux types de grands seigneurs nègres des plus intéres- 
sants. Tous trois habitent de vastes maisons imitées de 
celles des blêmes, entourées de grandes habitations où 
ils entretiennent des harems de plusieurs centaines de 
femmes. Mais ce qui fait l'intérêt de la cité indigène. 
ce sont les sentiers mystérieux qui serpentent entre les 
huttes et les quartiers, plongent dans les ravins, grim- 
pent les escarpements et le long desquels se dévoile à 
chaque pas la vie des natifs. Voici dcins une cour un 
Nyampara assis sur sa natte, fimiant sa pijje de 
calebasse au milieu d'un cercle attentif de " clients . 
Plus loin, c'est un tisseur de madibâ qui fait jouer 
sa longue navette de bois poli entre les fibres de paille 
dont il produit une étoffe fine et serrée. Ici c'est un 
potier qui tourne d'énormes vases de terre aux allures 
d'amphores. Voici la forge où trône dans l'embrase- 
ment du foyer animé par les soufflets rapides, Sendwe 
Kitenge, martelant avec ses aides les fers des houes, les 
lames de couteaux, les haches ou les aiguilles... Plus 
loin ce sont les hauts-fourneaux indigènes, où se traite 
le minerai de fer natif par des procédés primitifs mais 
efficaces. Et les ruelles étroites de verdure se succè- 
dent tortueuses et accidentées comme celles d'une cité 
orientale. Pour goûter l'exotisme intense de cette ville 
nègre, il faut en parcourir le dédale par un splendide 
clair de lune noyant de lumière opaline le mystère de 
l'inconnu qu'on entrevoit à peine... Dans la nuit scintil- 
lante les tableaux se détachent avec un relief surpre- 
nant. Tels coins, lorsque le sentier s'eurête au bord 



AU TRIBUNAL TERRITORIAL 117 

d'une falaise surplombant l'étendue d'un vallon où se 
cache sous les bananiers baignés de lumière tremslucide 
un faubourg éloigné, oii l'on surprend le conteur devi- 
sant auprès du feu au milieu d'un cercle d'auditeurs 
attentifs, demeurent im.primés dans le souvenir avec 
une intensité d'intérêt étonnante... 

* 
* * 

Kabinda, chef lieu du district du Lomami, est, com- 
me chaque chef-lieu de district, le siège d'un tribunal 
territorial. L'organisation judiciaire actuelle de la colo- 
nie comporte deux tribunaux d'appel et deux parquets 
généraux, les uns à Boma, les autres à Elisabethville. La 
juridiction du tribunal d'appel d'Elisabethville s'étend 
sur les quatre districts du Kateinga. Un tribunal de pre- 
mière instatice a son siège permanent au cheif lieu de la 
province. Il y a, en outre, à Sandoa, Kongolo et Ka- 
binda, un tribunal territorial à compétence exclusive- 
ment pénale et le tribunal de première instance y tient 
des sessions civiles périodiques. Les fonctions de juges 
au tribunal territorial sont assumées par les fonction- 
naires supérieurs des districts respectifs, mais dans cha- 
que chef -lieu réside un magistrat de carrière, chef de 
parquet entre les mains duquel se centralise toute l'acti- 
vité judiciaire de la circonscription. A Kabinda la salle 
d'audience, les bureaux du parquet et le greffe, le do- 
micile du greffier sont réunis, sous le même toit, dans 
un grand bâtiment en briques sèches, blanchi au 
pembe et recouvert d'une épaisse toiture de chau- 
me, comme toutes les constructions locales. Tout le jour 
le chemin ombragé de palmiers épanouis qui longe le 
"palais de justice", est encombré de plaideurs, assis 
en tailleurs dans la poussière, attendant leur tour de 
comparaître devant le juge. Les allées et venues des 
plantons, des interprètes, des prisonniers amenés à l'in- 



118 UN TERME AU CONGO BELGE 

struction par les policiers en fez rouge et uniforme bleu, 
animent la barza, d'un mouvement p>erpétuel. 

Souvent les chefs eiccompagnés de toute une suite 
descendent du village et viennent exposer au 
juge quelque palabre délicate. Presque toujours des 
questions de mariage et de dot sont en jeu : un homme 
de Kabinda a versé aux parents d'vme jeune fille d'un 
autre village la dot accoutumée, dont le montant atteint 
généralement la valeur de cent à cent-vingt francs en 
chèvres, tissus ou perles. Un beau jour l'épouse volage 
a suivi un autre mâle, ou plus simplement, désabusée, 
est retournée chez ses parents. Le mari berné ou aban- 
donné de réclcimer dès lors soit à son rival, soit à son 
beau-père, la restitution de la dot payée jadis au mo- 
ment du mariage. Comme le séducteur est pauvre 
ou qiie le beau-père a depuis longtemps dilapidé les 
biens reçus, ils cherchent à opposer à la réclamation 
du demandeur toutes les chicanes du répertoire nègre 
— et Dieu sait s'il en existe. Plaignez le pauvre magis- 
trat, qui doit exercer sa patience à débrouiller ces con- 
testations, dont beaucoup remontent au Déluge et ont 
souvent été soumises déjà à deux ou trois de ses prédé- 
cesseurs ! 

Le jeudi et le mardi sont jours d'audience au Tribunal 
territorial. Sur l'estrade, devemt la table couverte du 
traditionnel tapis vert, sous le regard tutélaire d'une 
large photo encadrée du roi Albert, les magistrats siè- 
gent dcins des fauteuils d'osier de fabrication locale. Le 
Commissaire de District, tous galons dehors, préside 
la séance; le substitut, en robe, occupe le siège du mi- 
nistère public et le greffier couvre d'une écriture agile 
les pages de la feuille d'audience, temdis que l'inter- 
prète s'escrime à traduire en petit-nègre le pur Kiluba 
(langue du pays) des inculpés indigènes, comparais- 
sant, la chaîne au cou, sous la garde d'un soldat, 
baïonnette au canon. 



AU TRIBUNAL TERRITORIAL 1 IQ 

Il prétend '* — traduit l'interprète — ** que son 
frère a été mort. Alors lui il s'a été rencontrer le féti- 
cheur. Alors le féticheur il a désigné la femme Ka- 
temba que c'était elle dont elle avait jeté un sort à 
son frère. Alors il s'a été rencontrer Katemba dans 
le village un jour pendant lequel son mari était au 
marché. Donc il a Eurrêté cette femme et il est parti 
avec elle dans la brousse. Arrivé là, il s'a pris sa 
ceinture, de laquelle il a faut un nœud " croulémt ", 
lequel il a été passer à l'entour de son cou, ainsi la 
femme a été morte... ". 
Et l'on interroge le barbare : 

Tour à tour le juge et le substitut s'escriment à faire 
jaillir dans cette mentalité d'une ingénuité épouvanta- 
ble et cruelle l'étincelle d'un sentiment ou d'un regret. 
Les trois quarts du temps le coupable semble plutôt se 
glorifier de son acte comme d'une oeuvre pie. Vienne la 
sentence, qui le condamne à une peine proportionnée 
aux édits de la justice des blancs, il l'accepte, avec son 
fatalisme épais... mais il ne comprend pas et l'on peut 
dire qu'au Tribunal territorial du Lomami, sinon dans 
tous les prétoires du Congo, sur dix causes criminelles 
soumises aux magistrats, neuf ont leur origine dans la 
superstition et sont déterminées par l'intervention né- 
fsiste des féticheurs, toujours inconnus et irresponsa- 
bles. Ce sont certainement les êtres les plus dangereux 
et les plus féroces de la faune africaine ! 

* 

Il est en tout cas un fait absolument certain, c'est que 
les fauves à quatre pattes, dont on s'imagine facilement 
le Congo surpeuplé, ne manifestent leur existence qu'à 
de rares occasions et ne semblent présenter pour l'Euro- 
péen qu'un danger excessivement réduit. Depuis que 
j'arpente la brousse, que je vis dans un poste de l'inté- 
rieur, j'ai Scins nul doute entendu raconter pas mal 



120 UN TERME AU CONGO BELGE 

d'histoires de lions, de léopards et de serpents. Jusqu à 
présent, je n'ai vu pour ma part que des traces de car- 
nassiers et deux ou trois serpents en tout et pour tovit. 
Un soir, pendant la partie de tennis, grand émoi parmi 
les négrillons ramasseurs de balles : Niliola!... (Un 
serpent ! . . . Un serpent !...). Dans un des peJmiers 
bordcint le court, un reptile noir d'environ deux 
mètres de long tâchait en effet de se dissimuler en se 
collcint aux nervures des feuilles. Quelques coups de 
bâton en eurent aisément raison. Plusieurs fois depuis 
j'ai vu des serpents verts ou tigrés, à peine le temps d'un 
éclair, se faufilant rapides entre les herbes ou traver- 
sant le chemin, mais toujours fuyant au plus vite l'ap- 
proche de l'homme. Le seul danger de ce côté peut 
être de mettre la nuit le pied sur un reptile inaperçu. 

Il y a aux environs de Kabinda pas mal de léopcirds. 
Pas une semaine ne se passe sans qu'une chèvre 
ou un chien paie le tribut au félin dont chaque 
nuit l'un ou l'autre enclos reçoit la visite. On trouve au 
matin dans le sable des allées la large trace de sa patte 
puissante. On affirme que, de temps à autre, un noir 
est enlevé par ces fauves au village de Lupungu. Pour 
ma part, je n'en ai vu jusqu'à présent qu'un seul de 
près. C'est un magnifique animal, souple et fort com- 
me un ressort d'acier enfermé deins une gaine frisson- 
nante de velours moucheté. Tout jeune, il a été appor- 
té comme un gros chat à l'un des résidents de Kabinda. 
Nourri au lait de chèvre, il a grandi doucement. Il a 
six mois actuellement et son maître le promène en lais- 
se sous les voûtes de palmiers du poste, lorsque des- 
cend le soir, au grand désespoir de tous les chiens de 
l'endroit, qui ont une terreur bleue du félin. 

J'ai cependant failli un beau matin en voir de près un 
beaucoup moins civilisé. Le jovir venait à peine de 
poindre, lorsque je fus réveillé par un terrible cri d'an- 
goisse. Bondir hors de mon Ht, courir la carabine en 



LES FAUVES ET LES INSECTES 121 

main, fut l'affaire d'un instant. Sur la route un noir 
était étendu, gris de peur ; à quelques pas de lui de lar- 
ges déchirures éventraient le sol meuble. Son passage 
avait dérangé le léopard couché au bord du sentier. La 
bête prise de peur avait bondi devant l'homme ; celui-ci 
instinctivement était tombé à genoux lançant à la face 
du fauve deux poignées de sable, et le seigneur Ka- 
chama sans demander son reste était filé d'un seul 
bond au-dessus de la haie de mon jardin. Inutile de dire 
qu'on ne le revit plus ! 

11 faut bien dire cependant que si les greuides bêtes 
fauves se montrent assez peu gênantes aux environs 
de Kabinda, les petits insectes, moins redoutables il est 
vrai, sont cependant beaucoup plus ennuyeux. Nous 
n'avons ici heureusement que de très rares moustiques ; 
mais le roi de nos maisons, c'est assurément le cancre- 
lat qui, certains soirs, les infeste littéralement; ces ani- 
maux du genre des *' bêtes de four ", bien connues en 
Europe, atteignent des proportions relativement énor- 
mes. Il en est de greoids comme des boîtes d'allumet- 
tes !... Ils galopent sur les murs et les plafonds avec une 
vélocité extraordinaire et siu: les meubles où ils ne sau- 
raient atteindre directement, ils volent d'un vol court 
et lourd en un saut mal calculé ; plats comme des punai- 
ses msJgré leur surface, ils s'insinuent dans les fen- 
tes les plus étroites des portes ou des meubles. Rien 
n'est à l'abri des cancrelats et on en trouve partout... 
Heureusement que l'on s'habitue vite à leur compa- 
gnie et qu'on en vient rapidement vis-à-vis d'eux (après 
avoir reconnu l'inutilité de toute lutte) à une indifféren- 
ce magnanime. 

Les fourmis de toutes formes et de toutes tailles leur 
font une concurrence d'ailleurs victorieuse, car si l'on 
tue d'aventure un Ccincrelat on peut être sûr que cinq 
minutes après son cadavre est eissailli par des légions 
de fourmis!... Dans la maison la plus nette, laissez à 



122 UN TERME AU CONGO BELGE 

terre (j'entends sur un pavé de carreaux cuits) une 
natte de palmier tressé : vous entendrez bien vite sous 
le tapis un crissement singulier. Soulevez la natte : des 
millions de termites sorties d'un trou minuscule ron- 
gent à belles dents les bandes végétales... Sur une table 
lisse et isolée, laissez un pot de sucre; une heure après 
une file ininterrompue de fourmis quasi-microscopiques 
fait une navette fructueuse du sol au sucrier, dont le 
contenu se mélange indissolublement du grouillement 
du petit peuple noir. Le seul remède, c'est de faire 
tremper les pieds de tous les meubles dans des boîtes à 
conserves dûment remplies d'eau créolinée. 

Vous parlerai-je des tchiques, ces puces micros- 
copiques s'introduisatnt sous la peau et s'y constituant 
un nid confortable, qui grossit à vue d'œil et que les 
boys adroits vous enlèvent sans douleur?... Ou encore 
des quelques su-aignées au corps épais, aux cuisses de 
sauterelles, dont les pattes étendues mesurent parfois 
quelque dix centimètres ?... Outre que ces insectes sont 
plus rares que fourmis et cancrelats, ils sont, il faut 
bien le reconnaître, beaucoup moins gênants... Qugmt 
à l'infinie variété des mouches, des mites, des papil- 
lons de nuit et de jour, des sceirabées et des coléoptères, 
qui î>euplent l'air, la brousse et les jardins, on ne s*a- 
p>erçoit de leur présence que pour admirer parfois l'éclat 
d'émeraude pure et limpide d'une cantharide ou l'aile 
veloutée et diaprée d'im lépidoptère... et pour écouter 
le soir la chanson monotone et mélancolique éternelle- 
ment des " cri-cri " peuplant le calme infini de la nuit. 

* 
* * 

Avant la .guerre, les ** boys courriers ". marcheurs 
intrépides qui font leur queirante à cinquante kilomètres 
par jour, le sac à lettres en peau de chè\Te ficelé sur le 
dos, la lance à la main, agiles et coquets dans leur uni- 



LES COURRIERS 123 



forme de toile bleue et sous leur fez noir, arrivaient 
régulièrement d'Elisabethville à Kabin<ia tous les lun- 
dis. L'irrégulcurité des courriers d'Europe vers l'Afri- 
que du Sud a paissablement modifié la bonne ordon- 
nance de marche des courriers de l'intérieur. Ils arri- 
vent mainteneint au petit bonheur, on ne sait exacte- 
ment quel jour de la semaine. Et l'on pense si c'est une 
joie cependeuit que de recevoir au fond de l'Afrique 
Centrale les lettres et les journaux qui vous apportent 
des nouvelles des quatre coins du monde. Régulière- 
ment, chaque semaine, la télégraphie sans fil de Lu- 
sambo nous communique les télégreimmes de guerre. 
Nous connaissons ainsi à une huitaine de jours près, les 
événements principaux qui se déroulent sur les fronts 
europ>éens. Rares sont ceux qui, ici comme au Havre 
ou à Londres, ne suivent pas anxieusement, sur une 
carte ad hoc, la marche de l'avance victorieuse, tou- 
jours trop lente à leur gré. Quelle joie ce sera quand, 
un beau matin, nous recevrons le télégramme tant dési- 
ré qui nous annoncera la victoire définitive ! Ce jour-là 
nous voterons certainement un fez d'honneur au boy- 
courrier qui nous aura apporté la bonne nouvelle ! 

Outre les lettres officielles de la poste, les boys cour- 
riers se font aussi les messagers de toutes les nouvelles 
indigènes qu'ils glanent le long de leur route, au 
hasard de leurs étapes. Par eux on est informé de la 
situation dans l'intérieur, de la santé des blancs rési- 
deuit dcois les postes lointains, de l'arrivée prochaine 
des voyageurs qu'ils ont dépassés en chemin. Ils sont 
la gazette vivante de la route, comme les postillons 
d'autrefois, les messagers des bonnes et mauvaises nou- 
velles, les hommes qui portent le destin... 

Ne sont-ce pas eux, les boys-courriers, qui m'ont ap- 
porté, il y a quelques jours, l'ordre de faire procéder à 



124 UN TERME AU CONGO BELGE 

l'exécution capitale d'un noir détenu à Kabinda, con- 
damné à mort successivement par le tribunal territorial 
du Lomami et par le tribunal d'appel d'Elisabethvil- 
le. Mission sinistre s'il en fût, parmi celles dont le 
magistrat colonial doit assurer le devoir. Les prépzira- 
tifs de la cérémonie funèbre furent menés rondement. 
A la tombée du soir, la veille du jour choisi, une po- 
tence de la forme classique fut dressée sur la place d'ap- 
pel du jx)ste. Le lendemain, au lever du jour, un 
grand concours de noirs du village de Lupungu et des 
petites agglomérations des environs se pressait sur 
les quatre faces du Icirge quadrilatère bordé de man- 
guiers vert sombre, au milieu duquel se dressait la si- 
nistre machine et le grand mât qui supporte le pavillon 
national. Plusieurs fonctionnaires étaient groupés au 
milieu de l'esplanade, autour de laquelle les soldats 
noirs de la brigade de police en uniforme bleu sombre, 
barré de l'écharpe rouge, faisaient la haie, baïonnette 
au ccinon. A l'un des angles, Lupungu, en pagne et 
veston d'une éclatante blancheur, s'était installé ma- 
jestueusement dans un fauteuil pliant, entouré de ses 
ministres inséparables : Sendwe Mutamba, le sous-chef 
à la barbe vénérable et grisonnante, au regard onc- 
tueux et rusé ; Mwana Maole, le Fwahana au profil sé- 
mitique et fin, à l'œil aigu, clair et malicieux; Ya Kas- 
songo, vieux général à la barbiche de bouc, au front 
têtu, et bien d'autres seigneurs de moindre importan- 
ce... Tout à coup, un " garde-à-vous " sec retentit, 
souligné d'un coup de clairon, et le condamné est ame- 
né entre deux policiers, accompagnés du Père supé- 
rieur de la mission. L'homme, qui ne porte qu'un pa- 
gne d'indigo noué autour des reins, les mains solide- 
ment ligottées au dos, marche d'un pas ferme, l'œil in- 
différent. 

Devant la potence où on l'arrête il écoute sans sour- 
ciller la lecture du jugement que traduit à mesure l'in- 



LES MISSIONS DE KABINDA 125 

terprète du Parquet. Puis, sur un signe il escalade lui- 
même, sans l'aide des gardes, la plateforme de planches 
légères et, tandis qu'on lui passe la corde au cou il 
s'adresse à la foule des indigènes: " Je vais être tué 
par les blancs parce que j'ai tué ma fenmie. Autrefois 
nous étions maîtres de faire ces choses, maintenant le 
blanc le défend. Mes frères, obéissez pour ne pas être 
traités comme moi"... Déjà les soldats ont fait bascu- 
ler le frêle échafaudage et le criminel lancé à bout de 
corde d'une seule secousse reste pendu immobile, coni- 
me un fruit lourd à l'cirbre macabre de la justi- 
ce... Jusqu'à l'heure de l'inhumation deux sentinelles 
baïonnette au canon veilleront au pied de la potence. . . 
Sans un murmure, la foule s'écoule lentement et, tcm- 
dis que Lupungu s'apprête à remonter au village avec 
sa suite, je lui demande ; " Cela ne te fait-il rien, chef, 
de voir ainsi exécuter un de tes hommes ?" — " Bwa- 
lo nacha " (*) répond en me fixant le potentat à la 
tête rasée : " Ce sont les blancs aujourd'hui qui pendent 
les assassins... jadis je le faisais moi-même : Pour les 
condamnés, qu'y a-t-il de changé ? "... 

Kabinda n'est pas. comme d'autres postes du Loma- 
mi ou du Kasaï, un gremd centre religieux. Depuis 
trois ans seulement les Pères de Scheut y ont installé 
une mission d'évangélisation desservie en temps normal 
par deux pères et un frère-lai. Un grand bâtiment de 
brique, simple et ascétique, abrite à la fois la petite cha- 
pelle rustique et la demeure des missionnaires. Parmi 
les demi-civilisés, soldats et femmes de soldats, travail- 
leurs et boys, parmi les indigènes aussi, ils ont fait un 
certain nombre de prosélytes qui viennent religieuse- 
ment, lorsque la cloche tinte, chanter les litanies ou 



(*) « Sans conséquence. 



126 UN TERME AU CONGO BELGE 

écouter les leçcms qu'ils reprennent en traînantes mé- 
lopées. Déjà, malgré la médiocrité des moyens dont ils 
disposent, les pères ont jeté les fondations d'une église, 
élevé les fours à briques et, au coius de la saison sèche, 
Kabinda sera doté d'une cathédrale en miniature, que 
l'activité de trois hommes dévoués à leur cause aura 
fait surgir du sol africain. 

Mais à côté de la mission libre des Pères 
de Scheut, il y a l'école officielle instituée par 
l'administration coloniale et dont la direction est 
confiée aux Frères de la Charité de Gand. Là, de- 
vant un véritable boulevard qui borde et traverse la 
concession, d'imposants bâtiments encadrent un jardin 
français où les mosaïques de plantes herbacées vertes 
et rouges se piquent et s'ornent d'agaves acérées, 
d'hibiscus aux larges fleurs vermeilles et d'arbustes 
qui deviendront des orangers et des mandariniers. Sous 
le porche et la terrasse du bâtiment principal se succè- 
dent le bureau du frère-directeur, la chapelle, le réfec- 
toire, les magasins ; l'aile gauche, encore inachevée, 
mais déjà sous toit, sera consacrée aux ateliers de 
l'école professionnelle, tandis que l'aile droite abrite 
les classes où l'instruction est déjà dispensée dès main- 
tenant à im noyau délèves noirs, parmi lesquels les 
fils de pliisieurs chefs du district sont les plus assidus. 
Là se forme la future génération des auxiliaires noirs 
instruits et intelligents qui nous seront indispensables 
jx>ur assurer l'avenir de la colonie. 

J'ai 8issisté à une leçon dans la classe meublée de 
pupitres, où la chaire, le tableau noir et les cartes mu- 
rales des écoles européennes font paraître plus étrange 
l'auditoire des jeunes négrillons en pagnes multico- 
lores, à la mine éveillée, aux grands yeux attentifs. 
Tous se lèvent impeccablement au signeil, lorsque le 
frère-directeur et le blanc visiteur entrent dans le local, 
et dans les yeux des petits élèves paraît briller le plaisir 



ÉCOLES PRIMAIRES 127 



de pouvoir faire étalage de leur science toute neuve. 
Plusieurs phrases sont écrites en français au tableau 
noir. Tous ensemble, les gamins les épèlent sans diffi- 
culté. Puis viennent les questions individuelles : 
Kasadi... Combien de carreaux y a-t-il dans la fenê- 
tre ? — Mon frère, dans la fenêtre, il y a six carreaux. 

— Qu'y a-t-il au mur dans le fond de la classe ? 

— Mon frère, dans le fond de la cletsse il y a le por- 
trait du roi Albert... — Continuez, Kasadi ! — ... du 
roi Albert et de la reine Elisabeth... " Et nous voyons 
les cahiers où les enfants s'ingénient à tracer les mots 
de leur langue, les livres où ils épèlent les rudiments 
de l'instruction des blancs. Devcint le résultat obtenu 
par la patience des éducateurs, on reste émerveillé 
quand on songe que la plupart de ces enfants sont les 
fils de ces populations ignares, fatalistes et peuresseuses 
dont on a traversé cent villages pour arriver à Kabinda 

A l'atelier de menuiserie, qui fonctionne déjà, de? 
jeunes nègres, plus âgés, travaillent le bois sous toutes 
ses formes, manient la scie, le rabot, le marteau et la 
varlope. De cet atelier sortent déjà des armoires, des 
tables, des chaises, des portes, des fenêtres, que ne 
désavouerait aucun fabricant européen, et qui ont le 
mérite supplémentaire d'être tous fabriqués en essences 
indigènes. 

Certes, les résultats acquis par les Frères de Kabinda 
font bien augurer de la perfectibilité de la race notre. 
Ils font également honneur à ceux qui mettent pour 
cette œuvre méritoire leur dévouement au service de 
la colonisation belge. 



CHAPITRE V 

A travers le Lomami 

Par monts et par vaux. — Fuamba — Les lions de 
Pafu. — Une chasse au gros gibier. — Justice colo- 
niale. — Un jeu de Noël. — Les surprises de la 
saison des pluies. — Les Wal^asanishi. — Nouvel an 
congolais. — La vie au poste. — Une investiture. — 
Le retour des vainqueurs de l'Est africain. — Diplo- 
matie nègre. — Heureuse surprise. — La vie jami- 
liale au Congo. — Fête nationale. — Un explora- 
teur de onze ans. — Samba et Kassongo Niembo. 

— Les grottes de la Kilubi. — Nutombo Mu\u!i. — 

— Chez les Kanio\es. — Thielen St-Jacques. — 
Kanda-Kanda. — Un colon belge. — Le problème 
des communications. 

Par monts et par vaux... C'est le cas ou jamais de 
reprendre l'ancien titre sous lequel je décrivais il y a 
plus d'un an déjà aux lecteurs de 1' " Indépendance 
Belge " les charmes dominicaux du Kent ou du Surrey. 
A peine installés d'un mois à Kabinda, voici qu'il nous 
faut organiser une session itinérante du Tribunal terri- 
torial et que nous nous mettons en route à trois, juge, 
substitut et greffier, avec une caravane de soixante- 
quinze porteurs et une escorte de douze soldats. Notre 
tournée va nous conduire à travers les régions les 
moins fréquentées du pays des Baluba, descendant 
d'abord vers les terres du fameux chef rebelle Kas- 



130 UN TERME AU CONGO BELGE 



songo Niembo, pour remonter à travers la boucle clu 
Lomami jusqu'à Kisengwa et de là regagner Kabinda. 
Nous prévoyons une absence de deux mois. Trois 
étapes nous mènent au village de Fueimba, à tra- 
vers une contrée coupée d'immenses vallées parallèles. 
Il faut une demi-journée pour en traverser une. Aux 
deux versants, d'énormes mamelons sym.étriques, aux 
sommets en tables, aux flancs géométriquement dessi- 
nés, tapissés de gazon court, dru et vert, se font face 
comme des fortifications ennemies et l'on dégringole 
dans les plaines encaissées, on escalade vaillamment 
les versants abrupts, on suit les lignes faîtières dominant 
toute la contrée, s 'arrêtant avant les heures de soleil 
écrasant, plantant sa tente dans les villages accueil- 
lants, d'où l'on se remet en route le lendemain aux pre- 
mières lueurs de l'aurore. 

Vers dix heures aujourd'hui, nous sommes arrivés à 
Fuamba. C'est un village de vastes huttes carrées, 
planté comme toutes les agglomérations indigènes au 
sommet d'un coteau parmi les plemtations de maïs aux 
tiges acérées et de manioc aux feuilles dentelées. C'est 
une localité propre et aérée; de larges allées bien 
débroussées s'y coupent régulièrement et le gîte d'étape, 
devant la maison du chef, est confortable et avenant 
autant qu'on peut le désirer dcuis ce coin perdu de la 
brousse. Le chef Fuamba a une tête de vieil augure, 
vénérable et sarcastique. Il nous fait un accueil défé- 
rent puis il s'en va rassembler le conseil des anciens 
pour délibérer du mirambo (tribut) à offrir au juge de 
Kabinda ! Nous le voyons bientôt revenir procession- 
nellement en tête de ce que mon greffier appelle ironi- 
quement les ** vî paltots " du village. Le Twite solen- 
nel et barbu s'appuyant sur un bâton poli par l'usure et 
le temps; celui que nous baptisons '* ministre des finan- 
ces ", parce qu'il trimballe sacerdotalement un porte- 
feuille en peau de chèvre; d'autres encore plus ou 



LES LIONS DE PAFU 131 



moins perclus ou sautillants, dont les têtes crépues gri- 
sonnent et qui voilent mal sous leur pagnes de madiba 
culottés la sénilité de leurs membres affaiblis. Grave- 
ment, en cercle, accroupis sur leurs talons devant la 
maison du chef, les "anciens" discutent comme un 
vulgaire conseil communal de chez nous; la décision 
prise, un jeune capita est appelé. Il va quérir six poules 
maigres et un jeune bouc noir, et voici tout le cortège 
qui se reforme pour venir nous présenter ces intéres- 
sants produits de l'élevage indigène. Puis, dûment les- 
tés de matabiches rémunérateurs à l'effigie du Boula 
Matari, les braves vieux s'en retournent clopin-clopant, 
toujours sérieux comme des papes, avec la conscience 
d'avoir accompli leur devoir... et fait une bonne 

affaire !... 

* . 

Nous sommes arrivés aujourd'hui au village du chef 
Pafu, dont les terres s'étendent jusqu'à la limite du 
territoire de Kassongo Niembo. C'est l'un des chefs 
noirs les plus dévoués du Lomami. Il y a quelque 
quinze ans, lorsque les soldats Batetela révoltés bat- 
taient la brousse dans le district, Pafu osa sau- 
ver et cacher dans son village, au péril de sa vie, 
un officier belge abandonné par ses soldats et traqué 
par les rebelles. Aujourd'hui, la large médaille d'ar- 
gent étoilée orne sa poitrine musclée, et sa bonne figure 
avec une petite barbiche grisonnante, s'éclaire d'un 
sourire avenant et malicieux lorsqu'il accueille ses 
hôtes et ses amis les blancs en voyage, à l'entrée de son 
village. Les terres de Patfu sont très giboyeuses et, 
comme toujours en ces régions, l'abondsince de gibier 
attire fréquemment chez lui les grands fauves, rois des 
Savanes. Nous n'en avons pas eu l'expérience person- 
nelle, mais l'un des agents territoriaux de Samba a trou- 
vé récemment ici même quelques émotions cynégéti- 



132 UN TERME AU CONGO BELGE 

ques peu ordinaires dont nous fûmes à même de con- 
trôler les traces toutes récentes. 

Installé pour la nuit au gîte d'étapes de Peifu, 
en plein milieu du quartier du chef lui-même, 
cet agent fut réveillé la nuit par les rugisse- 
ments formidables d'un couple de lions qui met- 
taient depuis quelque temps la contrée en coupe réglée. 
Si l'on veut bien s'imaginer les maisons de terre 
battue closes d'une claie en lattes de bambou que sont 
les gîtes d'étapes, on se figurera aisément que le 
voisinage immédiat du Roi des animaux et de sa com- 
pagne n'a rien de très encourageant. Ayant risqué un 
œil à la luceume, le biainc aperçut le couple formidable 
rôdant au clair de lune à vingt mètres de son abri. Sai- 
sir une machette, percer trois meurtrières à ras du sol 
dans la muraille en terre, exécuter par ces ouvertures 
un "feu à volonté" de quelques chargeurs de mauser, 
cela ne prit qu'un instant... Mais les meurtrières étaient 
trop basses, et les lions se retirèrent en bon ordre avec 
le plus parfait dédain des abeilles d'acier qui leur 
avaient passé entre les pattes avec leur bourdonnement 
aigu et prolongé !. . . 

Notre blanc ne se tint pas pour battu cepen- 
dant. Il employa toute la journée du lendemain 
à faire creuser par les indigènes une fosse de 
cinq mètres de profondeur et de deux mètres de dia- 
mètre; im enclos réservant au delà de la fosse un 
espace fermé fut élevé le long de ses bords; dans l'es- 
pace ainsi réservé, la nuit venue, on attacha vm che- 
vreau au bêlement éperdu... et l'on attendit les événe- 
ments, la fosse dûment recouverte d'un fragile plancher 
de branchages et d'herbes fallacieuses. Deux heures 
plus tard, les lions étaient là, se jetaient sur l'appât, 
tombaient dans le trou savamment préparé... mais en 
resortaient d'un seul bond et filaient au nez du trap- 
peur en eniportant le chevreau rendu muet d'un coup 



LES LIONS DE PAFU 133 



de patte!... Seulement, notre homme était tenace. Il 
fit approfondir son piège le lendemain, le remit en état, 
et, deux jours après, il se payait la satisfaction de ca- 
narder le ménage de fauves derechef emprisonné dans 
la fosse, dont le fond avait été descendu à plus de huit 
mètres. Malgré cette énorme profondeur les lions, bon- 
dissant désespérément pour sortir de leur prison, 
avaient la nuit durant imprimé leurs griffes redoutables 
dans les parois du piège presqu'à son orifice. Les traces 
profondes de leurs efforts terribles étaient encore visi- 
bles lors de notre passage. 

Notre ami Pafu ne manqua pas de m'exhiber la peau 
d'un des deux animaux, qu'il conservait en trophée... 
et qu'il se trouva d'ailleurs tout heureux d'échanger 
avec moi contre une jaquette de ville à la mode d'avant 
la guerre, que j'avais emportée dans mes bagages à son 
intention ! 

Le soir, au milieu de son peuple en fête, devEOit le 
feu traditionnel, au son des tam-tcims, le vieux Pafu, 
toujoxus jeune, la croupe agrémentée d'une sorte de 
"pouf" en peaux de singes, garni de plumes de mara- 
bout, nous offrit le spectacle de sa danse favorite... 
et les lions, ce soir-là, ne parurent que dans nos 
rêves... 

Nous avons quitté Pafu le lendemain par ime route 
traversant une plaine immense couverte d'herbes ver- 
tes, droites et acérées comme ime moisson d'épées, 
tandis que la lune à son déclin paraissait à travers un 
ciel immatériel et diaphane, se mirer dans le soleil 
levant, et nous avons ceunpé ce soir là au village de 
M'Bo, dans une atmosphère sertie d'orages lointains et 
menaçcints qui ont épargné cependant le plateau où 
nous avions planté notre tente. 

De M'Bo, nous avons gagné en une courte 
étape le village de Swadi aux abords duquel 
les indigènes avaient splendidement élargi et 



134 UN TERME AU CONGO BELGE 



débroussé la route à notre intention : les naturels 
y ont fait preuve d'autant de prévenance que de tem- 
pérament musical. En grand cortège ils se sont portés à 
notre rencontre, le capita du village en tête, jusqu'à un 
kilomètre de l'agglomération. En avant de la bande 
marchaient deux joueurs de gong, et un énergumène 
qui tapait en cadence sur deux espèces de longues clo- 
ches de fer au son grave, mélodieux et monotone. Au 
milieu de ce tapage un coryphée chantait à tue-tête une 
sorte de litanie dont tous en chœur reprenaient le re- 
frain qui se terminait comiquement par le mot repété: 
shînwa... shinwa... (prononcez chinois). Il peiraît que 
la phrase voulait dire: "C'est le grand juge de Kabinda 
qui voyage, voyage!" Mais je vous assure qu'à m'en- 
tendre ainsi traiter de "chinois" tout le long du chemin 
j'eus grand'peine à garder mon sérieux jusqu'à l'arri- 
vée à l'emplacement du camp. 

Ce matin, nous avons quitté ces braves mélomanes, 
nous dirigeant vers Miîinda par un simple sentier in- 
digène, à travers une région fort rarement visitée par 
les Européens. Vers dix heures, comme le soleil com- 
mence à rutiler et que nous ne voyons pas encore poin- 
dre les huttes sur la colline la plus lointaine, le soldat 
d'escorte qui me précède s'arrête soudain et signale : 
Nyama! (du gibier). En effet, dans la savane, à 
gauche de la route, une douzaine de grandes foimes 
fauves se laissent entrevoir entre les herbes hautes, à 
une distance de deux cents mètres environ. Immédia- 
tement notre troupe se déploie en demi-cercle, et nous 
voici à plat ventre dans la brousse, rampant vers les 
Tengo (antilopes-cheval) qui paissent paisiblement... 
Mais nous sommes sous le vent et à peine avons-nous 
avancé quelque peu que les bêtes nous ont éventés et 
détalent le long de la pente d'un ravin profond. Pen- 
dant plus d'une heure, nous multiplions les manoeuvres 
d'approche, les poursuites et les reptations, sans par- 



UNE CHASSE AU GROS GIBIER 135 



venir à bonne portée du troupeau, qui finit par dispa- 
raître au flanc boisé d'une colline éloignée. 

Alors, comnie nous remontons assez penauds vers 
le sentier que nous avons à suivre, nous apercevons les 
porteurs de notre caravane, les charges abandonnées 
sur le sol, tous juchés sur les arbres ou les arbustes de 
la crête de terrain. Tandis que nous pourchassions à 
gauche les antilopes, un grand troupeau de buffles re- 
montait paisiblement l'autre versant de la crête, et, 
comme le buffle est l'un des animaux les plus dange- 
reux que l'on puisse rencontrer en Afrique, toute la ca- 
ravane s'était mise en sûreté sur les perchoirs les plus 
proches. Cette fois, le vent nous est favorable, et les 
bêtes, dont les corps sombres font des taches noires sur 
le tapis vert du versant vallonné, ne nous ont pas flairés. 
Paisiblement elles remontent vers le sentier, en brou- 
tant et en ruminant l'herbe drue, comme un brave trou- 
peau de bovidés campagnards. A les voir ainsi placi- 
des et calmes, nul ne se douterait que ces animaux, plus 
agiles que les taureaux de corridas, peuvent à la fois se 
glisser et se ruer à travers tous les obstacles et, en 
plaine, charger le chasseur à une vitesse terrifiante ne 
manquant jamais de leurs cornes formidables et acé- 
rées l'imprudent qui reste à leur portée. Il est des chas- 
seurs qui s'offrent de luxe d'attendre et d'abattre le 
buffle en pleine charge... mais ce n'est pas îà un sport 
de père de fajnille. Déjà nous avons escaladé un arbre, 
une sorte de chêne, au tronc noueux et solide, et, bien 
d'aplomb entre les maîtresses branches nous attendons 
le troupeau qui gagne vers nous sans défiance. Voici 
les bêtes à deux cents mètres... à moins encore. Mon 
compagnon et moi nous nous consultons du regard et 
le regard commande: Feu à volonté ! Les détonations 
rapides de deux chargeurs de Mauser précipitent sou- 
dain leur fusillade et, tandis que le troupeau entier, qui 
s'est ramassé au premier coup de feu, tournoie un in- 



136 UN TERME AU CONGO BELGE 

stant dans la savcine pour dévaler ensuite la pente au 
grand trot, nous voyons un des monstres qui s'est affalé 
rester sur place, à demi enseveli sous les herbes. Déjà 
nos soldats se sont laissé couler de leurs arbres et un 
moment après l'un d'eux nous rapporte triomphale- 
ment la queue du buffle tué, qui gît bien mort dans la 
prairie. 

Une heure après, nous sorrunes à Midenda, où les 
indigènes, méfiants et sauvages, ont fait le vide devant 
nous : seul le capita du village et sa famille ont osé 
affronter la présence des blancs. Mais nos porteurs, qui 
ne tiennent plus de joie à l'idée du festin prochain, sitôt 
les charges déposées, se sont remis en route pour aller 
chercher la bête abattue à l'endroit où nous l'avons 
laissée. 

Il est cependant six heures du soir lorsque douze 
hommes ramènent le buffle dépecé — ils sont quatre 
pour porter ime cuisse arrimée sur un stick — dont ils 
alignent les quartiers sur un lit de feuilles de bananiers 
devant nos tentes. Et la distribution commence. Les 
blancs se réservent le filet de leur gibier qui mijote déjà 
en solides biftecks dans la poêle des cuisiniers. Pen- 
dant toute l'après-midi les porteurs demeurés au villa- 
ge se sont occupés d'accumuler du bois sec et de fabri- 
quer de larges dais de branches entrecroisées qu'ils ont 
dressés au-dessus des bûchers préparés. Sitôt les 
quartiers de venaison partagés, les feux s'allu- 
ment partout, tandis que la nuit tombe. Les car- 
rés de buffle rapidement bouillis dans les grands vases 
empruntés aux cases indigènes, sont étalés sur les 
claies, au-dessus des feux clairs dont les flammes dan- 
santes montent de tous côtés avec la fumée tourbillon- 
nante des branches vertes mêlées aux bois crépitcoits. 
Le village a pris l'allure fantastique d'im cercle de 
l'enfer où des démons noirs triturent une cuisine dia- 
bolique. Ainsi toute la nuit nos porteurs boucaneront 



JUSTICE COLONIALE 137 

leurs provisions de route pendcint que perclus de fatigue 
nous cherchons le sommeil dans nos tentes de toile verte 
dont les parois se cuivrent du reflet des cent feux pétil- 
lants qui brûleront jusqu'à l'aurore. 

* . 

Le village où doit se tenir la session judiciaire au 
cours de laquelle un blanc aura à répondre de lourdes 
contraventions au code pénal congolais, qui ont eu 
poiu- théâtre les environs inunédiats, est situé au fleuic 
d'un coteau bas. Des buissons contournés de manioc au 
feuillage palmé le tapissent ; il est strié des sillons irré- 
guliers et précaires des cultures indigènes, que mou- 
chettent des touffes de haricots malingres. Une centaine 
de calottes hémisphéiiques qu'on dirait construites de 
fumier sale s'alignent le long d'un sentier tortueux. 
Deux ou trois chimbèques rectangulaires aux murs de 
terre rouge érigent parmi ces ruches humaines les toitu- 
res de chaume plus dignes de demeures de notables 
Sur luie petite éminence un gîte d'étape brôtnlant 
ouvre les yeux noirs énormes de ses fenêtres S2ins volet 
sur la forêt eissombrissant les profondeurs du vallon en 
contrebas et l'émeraude éclatante des collines du ver- 
sant opposé. En un rien de temps nos porteurs et nos 
soldats d'escorte ont élevé autour de l'emplacement 
choisi pour nos tentes un frais enclos. Les cloisons en 
sont faites d'énormes feuilles de palmier vert. C'est 
qu'il faut s'assurer pour un séjour qui ne peut manquer 
de se prolonger, un abri contre l'inlassable curiosité 
des noirs. Dans l'après-midi même le gîte d'étape est 
aménagé tant bien que mal en salle d'audience; les 
émissaires sont partis dans toutes les directions convo- 
quant les témoins de l'affaire à juger, et comme le 
prévenu et son avocat, fonctionnaire d'un poste voisin, 
sont arrivés vers la soirée, le tribunal peut siéger dès le 
matin du lendemain. 



138 UN TERME AU CONGO BELGE 

Je me demande quelle eût été l'impression réelle 
d'un habitué du " Palais " de Bruxelles, de Liège ou 
de Gand, que nous aurions eu pour public à notre 
audience de ce jour-là : Eût-il reconnu dans ces magis- 
trats siégeant en robe noire autour d'une table boiteuse, 
mal équilibrée sur le sol inégal de terre battue, dans 
ces interprètes et ces plantons nègres s'affairant au mi- 
lieu de témoins aborigènes promenant leurs amulettes 
et leurs verroteries sur leurs torses nus et ceinturés de 
peaux de singe ou de léopard, dans ces policiers Ban- 
gala au visage tailladé de crêtes sous le fez rouge, le 
solennel appareil de la justice européenne, dont la 
superposition nméticuleuse à l'ambiance exotique du 
lieu formait certes à ce moment l'anachronisme le plus 
extraordinaire qu'on puisse innaginer. 

Ce fut cependant selon les règles et les formes les plus 
strictes, de la procédure européenne que, pendant 
cinq audiences, des théories de témoins, sauvages Ba- 
luba, porteurs de caravane, dignitaires de grand chef, 
gradés de la police territoriale livrés successivement à 
l'inquisition du juge, du substitut, du prévenu et de .on 
avocat, vinrent dévoiler peu à peu les circonstances 
exactes d'événements dont la narration un peu habil- 
lée formerait pour un conteur la matière d'un drame 
bien charpenté et dont l'exposé vint préciser peu à peu 
dans la conscience du magistrat la conviction d'une 
répression nécessaire. 

C'est le sixième jour seulement, après que le juge eût 
procédé sur place à une reconstitution exacte du drame, 
après qu'en une chaleureuse et émouvante plaidoirie. 
le défenseur, avocat belge d'ailleurs, eût développé 
tous les arguments en faveur du prévenu, que la sen- 
tence fut prononcée. Ainsi la justice s'exerce aujour- 
d'hui, entourée de toutes les garanties modernes et lé- 
gales, au centre de l'Afrique, dans ce Congo qui, il y 
a si peu d'années encore, était le dernier repaire de la 



UN FEU DE NOËL 1 3Q 



barbarie, la terre inconnue des traitants et du "bois 
d'ébène ". 

* . 

Ceux qui vivent sous le ciel maussade des pays de 
l'Europe centrale conçoivent difficilement sans doute 
une fête de Noël par une journée de soleil ardent et une 
chaleur de vingt-cinq degrés à l'ombre : c'est cependant 
ce qui nous a rendu plus dure, en cette matinée du vingt- 
cinq décembre, une étape qui nous introduit, après nos 
huit jours de station en session judiciaire, dcuns la région 
hostile du Lubangule. Tout le pays n'est ici qu'un énor- 
me marais ; nous mettrons plus de trois jours à le traver- 
ser dans sa largeur, La lagune Lubangule enserre dans 
ses eaux troubles et dans la fange de ses fondrières des 
collines successives où se cachent des villages farou- 
ches abritant de sauvages populations réfractaires à la 
pénétration européenne. On y accède par des chemins, 
véritables avenues de boue mouvante couverte d'eau 
stagnante et fétide, sous la voûte basse et impénétra- 
ble des palmiers rafia aux branches incurves. 
Là-dedans on avance comme on peut, embourbé jus- 
qu'à la cheville, porté en hamac quand les porteurs 
n'ont de l'eau que jusqu'aux reins, plus souvent juché 
sur les épaules luisantes d'un nègre solide ; encore sent- 
on parfois celui-ci manquer sous soi lorsqu'il s'enlise 
soudain dans une couche de fange trop peu solide. îl 
n'est que temps alors de se retenir à la force du poignet 
à la branche surplombante que l'on maudissait du res- 
te, un moment auparavant, quand on s'y cognait la 
figure. 

Les indigènes jui habitent les hautes taupinières 
émergeantes sont farouches au plus haut point. Les vil- 
lages où s'arrête le blanc sont déserts lorsqu'il s'y pré- 
sente. Mais aux environs, d'inquiétantes silhouettes 
surveillent, l'arc tendu, les faits et gestes des arri- 



140 UN TERME AU CONGO BELGE 

vants. Lorsque ces sauvages sont bien convaincus qu'ils 
n'ont pas affaire à un collecteiu: d'impôt, l'un ou l'au- 
tre notable se dévoue p>oiu: venir apporter au MoJ^e- 
lenge le tribut de poules et d'oeufs et la feurine néces- 
saire à l'cJimentation de la caravane au repos. Mais, 
pendcint ce temps, les archers restent au guet et les cris 
perçants, les aigus sifflets d'os se répondent de loin en 
loin dans la brousse, accusant des présences mena- 
çantes. 

Nonobstant cet accueil peu encourageant, il faut 
bien faire respecter les lois et décrets de la colo- 
nie!... Dans ce village perdu de Mombela, où nous 
sommes arrêtés en ce jour de grande fête, les indigènes 
ont installé à côté de chaque hutte, effrontément, de 
formidables cultures de chanvre à fumer, plante dont 
l'usage aussi néfaste que celui de l'opium est sévère- 
ment prohibé... Arrêter les délinquants, il n'y faut pas 
songer : déins le labyrinthe impénétrable de la brousse et 
du marécage ils défient toute poursuite. Rien à faire 
donc que de détruire le mal dans sa racine. Aussitôt 
ordre est donné aux policiers et aux porteurs d'cirracher 
partout le chanvre sur pied. Dès que les veilleurs se 
rendent compte de l'opération, c'est un beau tapage de 
cris et de vociférations là-bas dans la brousse. Quel- 
ques flèches hésitantes sont même tirées, mais hors de 
portée: Elles tombent inoffensives à la lisière du villa- 
ge. Mon escorte imposante de fez rouges calme les vel- 
léités meurtrières des plus audacieux. Et voilà que de 
toutes parts les porteurs amènent par brassées, par 
charges, par faix, la plante verte aux reimeaux vigou- 
reux, au feuillage fin dentelé. Pour détruire cette mas- 
se végétale, qui atteint bientôt la hauteur d'une meule, 
un seul moyen : le feu. Et nous voici faisant entasser 
les branches mortes et les rondins en bûcher formida- 
ble, d'où jaillissent bientôt les grandes flammes étince- 
lantes. Sur l'énorme brasier qui rougeoie, les porteurs 



LES SURPRISES DE LA SAISON DES PLUIES 141 



jettent le chanvre vert par bottes et paquets; bientôt, 
dans le ciel, au milieu des reflets fauves et des crépite- 
ments d'étincelles jaillissant en gerbes flamboyantes 
comme des pièces d'artifice, ime épaisse et volutueuse 
colonne de fumée monte dans le ciel du soir en dérou- 
lant lentement ses lourds anneaux de cuivre mordoré. 
Malgré les cris des démons noirs qui hurlent furieux 
dans la brousse, nous avons, en faisant justice, allu- 
mé ce soir-là, un fameux bûcher de Noël. 



* 



C'est le fracas de tout un ciel en feu s'écroulant sur 
ma tente, secouée comme une voile désemparée, qui 
me réveille ce matin-là dans mon étroite couchette de 
campement. Quatre étapes à travers des régions sau- 
vages et quasi inconnues nous ont porté paj delà le 
Lomani, traversé en pirogue, au cœur de la tribu des 
Bena M'Peta, dont le chef et les principaux dignitaires 
ont été délicatement cueillis et expédiés à Kabinda la 
chaîne au cou, pour y répondre d'im total assez coquet 
d'attaques de courriers, d'agressions de villages et 
d'actes d'anthropophagie. Nous avons dressé notre ten- 
te dans la capitale de ce seigneur déchu et brusquement, 
avant l'aube, la tornade s'est abattue sur nous, cinglant 
de ses rafedes les murs de toile qui nous abritent. A tra- 
vers le fracas de la foudre et des Cciscades diluviennes 
j'entends mes camarades qui pestent contre l'inondation 
envahissante : faute sans doute d'avoir fait approfon- 
dir suffisamment les fossés entourant le campement, 
ils voient le sol de leur tente transformé en torrent. 11 
n'y a d'ailleurs rien à faire qu'attendre patiemment la 
fin du cataclysme. Heureusement mon installation 
tient ferme et j'écoute, tandis qu'un jour livide se lève 
lentement, les déchirements et les roulements ininter- 
rompus du tonnerre qui décroissent insensiblement. La 



142 UN TERME AU CONGO BELGE 

lumière est venue maintenant, mais encore assombrie 
par les nuages lourds et sales, se traînant bas dans le 
ciel. La pluie s'est faite honnête comme tme bonne 
pluie agricole d'Europe. Pendant que nous déjeunons 
sous l'auvent de paille d'une maison indigène, elle de- 
vient hésitamte, intermittente, et bientôt s'arrête tout à 
fait. 

En route donc pour Mukombo, car l'étape s'an- 
nonce longue et nous avons perdu plus d'une heure déjà 
sur notre horaire habituel. Le chemin, au sortir de l'ag- 
glomération des huttes, nous mène vers un vallon boisé 
et voici que nous voyons remonter vers nous les por- 
teurs partis les premiers. La tornade, disent-ils, a gros- 
si le ruisseau de telle sorte qu'il est impossible de pas- 
ser. Il faut retourner et attendre la baisse des eaux au 
village l La solution ne nous plaît guère et nous conti- 
nuons avec les policiers vers la forêt où nous nous enga- 
geons dans le sol détrempé et poisseux à travers le 
fouillis des arbres. Les porteurs ne nous ont pas menti 
cependant. Le filet d'eau coulant habituellement au 
fond de la gorge s'est mué en un large torrent au courant 
terrible et mugissant qui s'élargit encore de minute en 
minute. Mais, au fait, rien ne nous prouve que l'attente 
portera remède à la situation, d'autant plus que la pluie 
s'est remise à tomber sur ces entrefaites. Au bord de 
la rivière grondeuse nous avisons deux grands arbres 
jumeaux. Si l'on parvient à les abattre en travers du 
courant cela fera un pont superbe ! La décision est im- 
médiate. Un homme est dépêché au village pour appe- 
ler les indigènes armés de haches, et déjà nos soldats 
attaquent à la machette les troncs épais et durs. Ils y 
vont de tout cœur, avec des ** hans " de bûcherons, 
barbotant jusqu'à la ceinture dans l'eau qui gagne tou- 
jours ; ils sont trempés comme nous qui surveillons le 
travail sous la froide averse de la pluie dégoulinant du 
dôme de verdure .Si bien qu'une demi-heure plus tard, 



LES WAKASANTSHI 143 



lorsque les indigènes arrivent, d'ailleurs tout à leur aise, 
il ne leur reste plus qu'à utiliser leurs qualités simies- 
ques pour grimper dans les lianes dont il faut dégager 
les troncs lisses presqu 'entièrement sectionnés. Libérés 
de ces entraves, dépouillés de leurs maîtresses bran- 
ches, ceux-ci s'écroulent bientôt très heureusement 
jetant d'un bord à l'autre du courant leur passerelle 
rigide. Une liane tendue de chaque côté forme bien vite 
garde-fou. Nous traversons enfin la rivlière furieuse 
pendant qu'un rayon de soleil perçant les nuages en 
déroute vient présager de la chaleur prochaine qui, 
dans une heure, aura fini de nous sécher et de nous 
faire oublier les frissons et le froid perçant dont nous 
étions étreints au fond du VcJlon tout embué de pluie 
et tapissé de boue. 



Il est cinq heures ; l'ardeur flamboyante du soleil tro- 
pical s'éteint doucement dans un ciel laiteux et diapha- 
ne ; la brise du soir vient rafraîchir de son haleine la 
terre que l'on dirait rougie par la chaleur du jour. De- 
vant la maisonnette coquette du chef Mukombo nous 
sommes installés, mes deux compagnons et moi, dans 
nos fauteuils pliants, et nous voyons arriver vers nous 
au milieu des chants barbares, de la musique des tam- 
tam et des gongs, le plus étrange cortège qui se puisse 
imaginer. En tête marche un grand nègre à la figiire 
satanique, à la barbiche de faune. Dans la chaux blan- 
che dont il s'est peint la partie supérieure du visage ses 
pupilles reluisent comme des cabochons de jais. Il porte 
sur le chef un turban d'étoffe de fibre garni de dépouil- 
les d'oiseaux à la façon des peaux-rouges d'autrefois ; 
par-dessus l'énorme pagne de madiba qui l'enjuponne 
se superposent, fixées sur les reins, plus de dix peaux de 
singes dont les queues semblent frétiller à chacun de 
ses mouvements ; dans chaque main il brandit une sor- 



144 UN TERME AU CONGO BELGE 

te de hochet de jonc tressé rempli de petites pierres dont 
il accompagne, en chantant xme mélopée, le son pro- 
fond des gongs et des teimbours qui le suivent. A ses 
côtés un gamin haut comme une botte brandit un 
emblème formé d'un piquet de bois blanc couvert de 
plusieurs épaisseurs de peaux de bêtes, sur lesquelles 
est fixé un masque hideux et allongé, sorte de figure 
héraldique couronnée de plumes, striée d'encoches 
sculptées et peinturlurée de rouge, de blanc, et de noir. 
C'est le grand sorcier des Wakasantshi, chef d'une as- 
sociation aux rîtes secrets, dont tous les membres, 
hommes et femmes, suivent en un groupe compact, ré- 
pétant le leit-motiv de la complainte du sorcier, une 
longue canne à la main et la figure, comme lui, mas- 
quée d'une couche épaisse de pembe. Nous som- 
mes tombés ici au milieu d'une des grandes réunions 
de l'association et c'est sur la place du village que 
vont avoir lieu pendant trois soirées les danses rituel- 
les. Les joueurs de tam-tam s'installent au centre, le 
sorcier toujours agitant ses hochets au milieu du grou- 
pe, et le double cercle des hommes et des femmes se 
forme pour la danse. 

Celle-ci est lente et monotone, accompagnée d'une 
complainte mélancolique et sans fin. 

Les deux groupes tournent en sens inverse, par 
petits pas latéraux, s'arrêtant sur place à intervalles 
réguliers pour exécuter, appuyés sur leurs cannes, les 
mouvements désordonnés d'une "danse du ventre" 
épileptique au milieu des hurlements d'enthousiasme et 
d'encouragement de tout le village, qui est venu former 
le cercle autour des danseurs. Cependant, à un moment 
donné, se produit une variante au programme. Le 
rythme des tambourins et des grands gongs rectangulai- 
res se précipite soudain, le chant se fait olus accéléré, 
plus martial. C'est le sorcier qui se lève tout à coup, 
empoigne l'emblème de la secte, le masque blafard 



LES WAKASANTSHI 145 



au faux air de Pierrot féroce, et, le brandissant, le 
secouant à bout de bras, exécute un " cavalier seul *' 
échevelé et fantastique, avec des grimaces diaboliques, 
des contorsions de bras, des accroupissements, des 
sauts, des déjettements de jambes, des tourbillonne- 
ments, semblables à ceux de ces danseurs russes de 
music-hall... mais combien plus réalistes. Ah! la belle 
danse barbare !... Et lorsqu'elle s'achève en un dernier 
bond inattendu, qui jette le féticheur pantelant devant 
moi, à un pas, avec sa face révulsée, plantant à mes 
pieds, d'un mouvement de défi superbe, son emblème, 
le meisque étrange et menaçant, nous nous sentons prêts 
à applaudir au spîendide effet théâtral de ce geste sau- 
vage saisi à vif dans son naturel le plus pur... 

C'est ainsi, glisse doucement le chef Mukombo à 
l'oreille de mon voisin, que le moganga désignait 
autrefois la victime humaine qui devait être immolée 
en sacrifice dans les fêtes de la secte... " Et j'avoue 
sans fausse honte que cela m'a fait un peu froid dans 
le dos ! 

Le lendemain, nous promenant au village, nous 
avons découvert par hasard la case du sorcier devant 
laquelle, toujours au milieu des danses et des chants 
de quelques fidèles, il était procédé, nous expliqua-t- 
on, à la réception d'un nouvel adepte. Le récipiendaire 
était muni d'une sorte de balai à long manche, sur le- 
quel il s'appuyait, l'extrémité garnie de paille repo- 
sant sur le sol. Sous l'excitation des chants et des ho- 
chets secoués, l'homme tournait aussi vite que possible 
dans le petit rayon formé par le manche du balai, jus- 
qu'à ce que, étourdi il s'affaissa par terre. Au bout de 
trois ou quatre répétitions de ce manège, il resta éten- 
du sans mouvements sur le sol. Etait-ce évanouissement, 
hypnotisme ou simulation 7... On le transporta dans la 
case du sorcier en proclamant très haut qu'il était 
mort mais qu'il ressusciterait Wahasantji, le len- 



146 UN TERME AU CONGO BELGE 

demain matin. Je l'ai revu, en effet, au lever du 
soleil, "blanchi" à son tour et gambadant avec ses 
camarades auprès de la case d'un malade. 

Il semble, en effet, que la secte des Wakasantshi 
ait actuellement des prétentions médicales. On appelle 
ses membres pour danser auprès des malades et exor- 
ciser en quelque sorte le mauvais esprit qui les hante... 
Mais il est impossible, en dehors des manifestations 
extérieures, qu'elle laisse constater d'obtenir le moin- 
dre éclaircissement sur ses rites barbcires et secrets. 
Même les civilisés, les christianisés, semblent redou- 
ter encore d'éclairer le blanc sur ce qu'ils peuvent en 
connaître et les détails que publient les études ethno- 
graphiques les plus autorisées ne sont guère précis eux- 
mêmes. Pour moi j'ai bien cru, dans leurs chants, trou- 
ver des intentions nettement xénophobes. La secte des 
Wakasantshi serait-elle l'asile de ceux qui veulent s'a- 
vérer réfractaires à la pénétration européenne au centre 
de l'Afrique ? 

* 
* * 

J'habite depuis trois joxirs, luxe inaccoutumé au 
cours de ce long voj'age en régions inhospitalières, le 
gîte d'étape de Mukombo. C'est une énorme construc- 
tion à deux places, avec, en avant-corps, une véran- 
da clôturée d'une balustrade en fins bambous jaunes 
tressés du plus gracieux effet. C'est là que, chaque jour, 
dans la délicieuse fraîcheur du matin et la clar- 
té rose tendre du soleil levant, les boys dressent la ta- 
ble du déjeuner. Quelle n'a pas été ma surprise aujour- 
d'hui de trouver, en m 'éveillant, le couvert garni de 
fleurs. De deux Unes vides les boys ont fait des vcises 
où s'étayent en larges bouquets multicolores et réjouis- 
sants ces sortes de marguerites de toutes teintes 
qui poussent en abondance dans la concession de 
la factorerie voisine. La nappe, exceptionnellement im- 



NOUVEL AN CONGOLAIS 147 

maculée, est jonchée des grappes délicates du lilas de 
Perse et d'orchidées de brousse mièvres et torturées... 
Et voici qu'en procession tout le personnel, plantons, 
boys domestiques, gradés et soldats d'escorte, capitas 
et porteurs de la caravane s amènent, deux fleurs au 
bout des doigts, la bouche en cœur, tout l'émail de 
leurs dents au vent, marmotant tour à tour: "Bonne 
année Bwana... Bonne année .. 

Nous sommes — Dieu sait si j'y pensais — au '" 
janvier et, par ma foi, la hantise des étreimes a péné- 
tré jusqu'au cœur de notre domaine colonial!... Au 
fait, ces bons nègres n'eussent pas été nègres s'ils n a- 
vaient saisi avec empressement cette occasion neuve 
d'extraire au blanc un matabiche supplémentai- 
re !... Laissons-nous faire et allons-y d'une chèvre pour 
le repas collectif et de quelque piécettes — blanches, 
naturellement ! Ces enfants du soleil sont d'ailleurs 
satisfaits de peu et mes étrennes de cette année me fe- 
ront sans doute regretter longtemps le Congo, lorsque 
j'aurai plus tard à faire face à nouveau à l'exploitation 
en règle du 1 *' janvier européen ! 

Seulement, voilà, rien n'est plus triste lorsque l'on 
vit au jour le jour sous des climats lointains, que ces 
circonstances rappelant les douceurs de la vie familiale 
et nationale. C'est mélcincoliquement que, le soir, de- 
vant la vivante fantasmagorie des flammes dansantes 
du feu de camp, on rêve à la famille, aux eunis, à tous 
les êtres chers laissés là-bas, en exil ou au pays, avec 
lesquels on festoyait joyeusement ces jours de réveillon 
ou de nouvelle année, dans la chaleureuse atmosphère 
d'affection, de prospérité et de liberté d'avant la 
guerre... Nous sommes maintensuit dispersés aux qua- 
tre coins du monde, emportés par la tourmente, sépa- 
rés peut-être pour longtemps encore. Cependant il me 
semble, en ce soir d'année nouvelle {*) , qu'à travers les 

(*) i^"" Janvier 191 7. 



148 UN TERME AU CONGO BEL.GE 

milliers de lieues qui les séparent, nos pensées se joi- 
gnent en un même acte de foi et d'espérance en le 
retour des jours heureux que nous avons connus ! 

Me voici rentré au poste après ma longue toiirnée ju- 
diciaire dans la brousse du Lomami. Nous sommes au 
mois de février, la saison des pluies bat sont plein; le 
parc superbe au milieu duquel se trouve érigée la mai- 
son que je vais occuper définitivement est en pleine 
efflorescence. Un groupe de meinguiers vert sombre 
dont les fruits semblent couler à travers le feuillage 
comme des pendentifs d'or clair fait un dôme d'ombre 
perpétuelle à l'entrée du jardin; la bordure de grands 
palmiers inclinant l'arceau gracieux de leur feuillage 
au-dessus des allées, les buissons de citronniers clairs 
piqués d'étoiles scintillantes, les couloirs de mûriers 
touffus, les bananiers aux régimes pesants, les ananas 
acérés et les agaves eirborescentes développent splen- 
didement à cette saison la luxuriance de leur végéta- 
tion. 

On croirait vivre dcuis un de ces merveilleux pôJciis 
d'hiver dont on aureiit enlevé la cloche de verre indis- 
pensable sous nos latitudes européennes. Au milieu de 
cet éden, la maison basse et longue, dont la véranda 
circulaire s'enveloppe mystérieusement de nattes pro- 
tectrices, semble s'écraser sous l'épais matelas de paille 
sèche qui la chapeaute. L'habitation comprend deux 
places séparées par un large hall. Les murs en briques 
sèches sont blanchis au pembe (terre blanche indigène) : 
les plafonds garnis de carrelures de bconbous et les par- 
quets de ciment, de ceirreaux de terre cuite ou de lino- 
léum épais. L'ensemble est rustique mais frais et con- 
fortable, et lorsqu'on a décoré les pavements de nattes 
tressées, les murs de gravures encadrées et de curiosités 
indigènes, les fenêtres et les portes de ces étoffes colo- 



UNE INVESTITURE 149 



rées qui foisonnent dans les factoreries, la maison a vite 
fait de prendre un aspect riant et gai et de constituer 
un home acceptable. L installation fciite, on se remet 
au travail journalier des enquêtes et des audiences, aux 
plaisirs sportifs et aux réunions d'amis de la soirée; le 
dimanche on part en promenade ou en chasse et la vie 
s'écoule douce et agréable, coupée à tout moment d'in- 
cidents pittoresques et de petits événements locaux qui 
viennent en rompre le fil coutumier. 

* * 

Vers la fin du mois, un beau matin, un grand tapa- 
ge de chants et de musiques indigènes éveille les échos 
du poste : l'importante tribu des Bena Kalambaïe a été 
dotée d'un nouveau chef par l'administration territo- 
riale, et celui-ci, en grand cortège, vient se faire in- 
vestir à Kabinda. En tête de la procession meurchent les 
jeunes gens drapés dans leurs plus beaux atours : longs 
pagnes et vestons de drill blanc ; puis viennent les sous- 
chefs, qui portent en larges jupons autour des reins plu- 
sieurs pièces d'étoffe attestant leur richesse et, sur la 
tête, la houppe de plumes de perroquets vermillon, in- 
signe de leur dignité; enfin, les vieillards de la tribu, 
cheveux grisonnants et bcirbes vénérables, torses nus 
sur les pagnes de peaux ou de madiba à l'ancienne mo- 
de, suivent en s'appuyant sur leurs hautes cannes, 
qu'une pomme de racine rustique termine en crosse ma- 
jestueuse. 

Au milieu d'une troupe tiurbulente de serviteurs et 
de familiers, porté dans un hamac garni de peaux de 
léopard, le jeune chef Bayo arrive en fermant le cortè- 
ge, un peu trop moderne dans son complet blanc, la 
tête aux méplats cruels et au regard fuyant couverte 
d'un feutre empanaché lui aussi de plumes rouges, et les 
mollets impeccablement emprisonnés dans des leg- 



150 UN TERME AU CONGO BELGE 

gings fauves flambant neuves. Disséminés dans la 
longue théorie des arrivants, des joueurs de gong frap- 
pent à grands coups de leurs baguettes la caisse piate 
de bois sonore qu'ils semblent pousser, perpendicu- 
lairement attachée sur leur ventre; des danseurs se con- 
torsionnent au son grave et rythmé des tam-tam, éveil- 
lés par les paumes rapides des tapeurs; des xylopho- 
nes monstres accompagnent de leur mélodie la sempi- 
ternelle mélopée des chanteurs et des danseuses célé- 
brant la gloire du nouvel élu. Au milieu de tout ce 
tapage, la procession arrive sur l'esplanade qui précède 
la maison du commissaire de district; là les dignitai- 
res, la foule et les musiciens forment le carré au milieu 
duquel se place le héros de la cérémonie, et, tandis 
qu'un piquet de la police territoriale présente les armes, 
les clairons sonnant " aux champs !" le commandant 
passe au cou du chef la chaîne soutenant la lar- 
ge médaille insigne de la reconnaissance de ses fonc- 
tions par Boula-matari. Après une courte allocution 
du commissaire de district et la remise des procès- ver- 
baux, sorte de diplôme d'investiture, le cortège se re- 
forme et tous les acteurs noirs de la cérémonie s'en 
vont fêter au village de Lupungu l'heureux avènement. 



Peu de temps après cette cérémonie indigène, la po- 
pulation blanche de Kabinda a eu l'occasion heureuse 
de célébrer une fête au cours de laquelle il lui a été don- 
né d'éprouver en petit les sentiments d'orgueil et d'im- 
mense joie patriotique qu'auront un jour, espérons-ie, 
nos compatriotes de la Belgique occupée. Nos vaillan- 
tes troupes de la force publique coloniale sont rentrées 
dans leurs quartiers de garnison, après avoir terminé 
victorieusement la première partie de la campagne dans 
l'Est Africain allemand. A dix heures du matin, sur la 



DIPLOMATIE NÈGRE 151 

place du marché de Kabinda, toutes les troupes de la 
brigade territoriale stationnée au poste sont raingées le 
long de la route par où doivent rentrer les pelotons de 
la compagnie du Lomami. Dans leurs tenues bleues 
sombres barrées de l'écharpe rouge nos sections de 
policiers armés ont vraiment belle allure. Mciis voici 
que résonnent là-bas, de martiales sonneries de clai- 
ron. Ce sont les arrivants qui s'annoncent, et bientôt 
défilent, devant le front du service d'honneur et le 
groupe de tous les résidents du poste en tenue de céré- 
monie. On contemple avec orgueil le détachement de 
ces vaillantes troupes dont l'héroïsme vient de nous 
conquérir une partie de la colonie allemande voisine. 
Officiers blancs et soldats noirs portent la tenue khaki 
et nos " jass " africains ont l'allure vraiment martiale 
et manoeuvrent avec une discipline et un ensemble 
merveilleux. Les deux mitrailleuses de la compagnie 
ferment la marche. Après les souhaits de bienvenue 
aux officiers, ceux-ci reconduisent leurs pelotons au 
camp de la force pu'blique, et dans la soirée une fête 
intime réiuiit tous les résidents européens et les nou- 
veaux blancs arrivés le matin de l'ex- "Afrique Alle- 
mande " dans la salle d'audience du tribunal, trans- 
formée pour la circonstance en salle de concert et co- 
quettement décorée par l'industrie inventive de quel- 
ques jeunes agents. Ainsi même avec la médiocrité des 
moyens dont on dispose dans les postes de l'intérieur 
on parvient à organiser à l'occasion de petites festivi- 
tés qui égaient la vie laborieuse des coloniaux. 

* * 

J'ai déjà eu l'occasion de parler du chef Lu- 
pungu, le potentat de Kabinda, l'un des roite- 
lets nègres les plus célèbres de la province du Ka- 
tanga. C'est avec lui que se traitent au poste toutes les 



152 UN TERME AU CONGO BELGE 

affaires indigènes. Chaque jour à peu près on le voit 
descendre des hauteurs de son village, suivi d'une di- 
zaine de serviteurs et de ses porteurs de heimac, pres- 
que toujours vêtu d'un veston à l'européenne et d'un 
pagne long de même couleur, gesticulant sur la route, 
clamant ses ordres ou ses observations, et promenant 
partout le regard inquisiteur de son œil unique à la fois 
dur, impérieux et malin. Le gaillard n'est pas toujours 
commode. On ne peut guère, vu sa grande popularité, 
employer à son égard les mesures coercitives, et cepen- 
dant il ne se fait pas faute, bien souvent, de traiter ses 
sujets avec un despotisme qui rappelle trop le temps où 
la loi du plus fort était seule respectée dcins le centre 
africain. Il arrive ainsi bien souvent que l'un ou l'autre 
noir, lésé dans ses intérêts par un acte arbitraire du chef, 
vient demcuider justice au Parquet : la plupart du temps, 
il s'agit d'une affaire de femme. Le plaignant ayant 
refusé un service ou une prestation quelconque à un 
des familiers du chef, celui-ci a fait enlever son épou- 
se et l'a tout simplement incarcérée avec les deux cents 
autres femmes de son Lupangu (lisez ** heirem ") . 
Ou bien, dans une contestation d'intérêts privés, une 
des parties s 'étant présentée devant le chef avec une 
centaine de colliers de mitunda (perle bleue, monnaie 
indigène, valant environ un centime) , celui-ci lui a tout 
simplement raflé ses biens, partant du principe que 
tout ce qui est à l'esclave appartient à son meiître. C'est 
le cas qui vient de m 'être exposé par un malheiireux 
qui, depuis plusieurs semaines, réclame en vain à son 
seigneur et maître toute sa fortune. 

Je fais appeler le chef, qui arrive et s'assied, me fi- 
xant de son œil torve et méfiant cette fois. Sitôt qu'il a 
appris qu'il s'agit de lui faire rendre gorge il foudroie 
d'un torrent d'injures et de menaces le pauvre hère 
qui a osé faire appel à la justice, commence à jurer tous 
ses fétiches qu'il ne lui doit rien et ne rendra rien à un 



HEUREUSE SURPRISE 153 

esclave... puis, devant la fermeté de la décision prise, 
fait quérir peur un de ses seïdes la moitié du trésor en 
protestcuit qu'il n'a pas sous la main le nombre de col- 
liers nécessaire pour parfaire la somme mais qu'il les 
apportera le lendemain... Evidemment ni le lendemain, 
ni les jours suivants on ne revoit Lupungu. Le plaignant 
lui, vient fidèlement passer ses jovunées sur la barza 
afin de pousser par sa présence silencieuse à la conclu- 
sion de son affaire. Une fois, deux fois, je rappelle au 
chef sa promesse, sans qu'il daigne y donner d'autre 
suite qu'une vague protestation. Au bout de quinze 
jours ou trois semaines Lupungu eurive un beau matin 
au parquet nanti d'une splendide peau de léopard. 
** Regarde, juge, c'est la plus belle peau que j'ai ja- 
mais eue, vois sa souplesse et sa longueur, Lupungu 
vient te l'offrir parce que tu es son euni et son frère ". 
Je regarde le chef et la peau, qui est fort belle en effet, 
et je réponds froidement : ** Le juge n'a que faire d'un 
ami et d'un frère qui n'écoute pas sa parole : il n'accep- 
tera pas le cadeau de Lupungu tant que celui-ci n'aura 
pas rendu les colliers de Mitunda qu'il a pris injuste- 
ment à son sujet "... et je tourne le dos. Lupungu me 
lance un coup d'œil furieux, ramasse sa peau de léo- 
pard et part à grands pas en grommelant toute une lita- 
nie de compliments fort peu aimables sans doute à mon 
égard... mais un quart d'heure après un de ses capita 
apporte les quarante colliers de Mitunda dont il diffé- 
rait le remboursement, et le plaideur heureux, toujours 
à l'affût s'en va chargé de sa fortune vers le village 
éloigné où il jouira en paix de sa richesse retrouvée, 
hors de portée de la vengeeuice toujours possible du ty- 
ranneau de Kabinda. 

. * ^ 
* * 

Par ce matin d'avril, enchanté d'un soleil encore 



154 UN TERME AU CONGO BELGE 

doux et tout hanté de l'efflorescence splendide de la 
saison des pluies à son déclin, j'entre dans mon bu- 
reau aux murailles rugueuses et blanchies grossièrement 
que décorent quelques cartes, l'armoire aux archives, 
la bibliothèque juridique et la table large de bois blanc 
couverte du classique tapis vert où s'acciunulent les 
dossiers des affaires en cours. 

Sur mon sous-main le planton a déposé déjà 
un lot de correspondances, parmi lesquelles je 
prends instinctivement de suite deux enveloppes 
de papier jose contenant indubitablement des 
dépêches radiotélégraphiques apportées le matin même 
paj le courrier de Lusambo: L'une ou l'autre dépêche de 
service seuis doute... Mais, dès que j'ai fendu l'enve- 
loppe et jeté un coup d'oeil sur la formule administrati- 
vement banale, il me semble que le local sévère du 
parquet s'illumine soudain d'une clcirté nouvelle et c'est 
un souffle inconnu de bonheur qui entre avec la brise 
par la fenêtre ouverte. Le papier rose porte ces mots : 
*' Bien arrivés à Boma, quittons Kinshassa pour Pania 
le quatorze. "... 

Depuis quatre mois j'ai fait des démarches 
pour obtenir l'autorisation administrative nécessaire 
pour me faire rejoindre à Kabinda par ma famille et 
voici que le télégraphe m'apporte la nouvelle de l'arri- 
vée prochaine de ma femme et de mes enfants avant 
même que j'eusse été averti de leur départ d'Europe... 
Mais soudain un rapide calcul se fait dans mon esprit : 
Si les miens ont quitté le Bas-Congo, le 14 de ce mois 
— nous sommes aujourd'hui le 2! — le steamer qui les 
amène par le Kasaï et le Sankuru doit arriver à Pania 
Mutombo dans six ou sept jours. Or, de Kabinda à 
Pania il y a six étapes. Il faut donc partir sans retard, 
d'autant que plusieurs affaires relatives à mes fonctions 
m'appellent dans la région du fleuve. Toute la journée 
se pcisse en préparatifs fébriles, et le soir bagages et 



LA VIE FAMILIALE AU CONGO BELGE 155 

porteurs, matériel de campement et personnel, tout 
l'organisme compliqué de la caravane est prêt à fonc- 
tionner le lendemain à la première heure... 

J'ai fait ainsi d'un bon train, sans beaucoup m'inté- 
resser au côté pittoresque ce ia route et en doublant ici.- 
étapes, le chemin de Kabinda à Pania Mutombo, où 
je suis arrivé juste à point pour voir le lendemain ma- 
tin, à la première heure, le steamer accoster à l'embar- 
cadère primitif de la rive. Quelques instants après, 
ceux que j'attends depuis dix mois et qui ont traversé 
pour me rejoindre les dangers des mers hantées par la 
guerre et une moitié de l'Afrique mystérieuse, sont 
dans mes bras... mais ces heures-là, comme les gens 
heureux, n'ont pas d'histoire ! 

De grandes palabres indigènes nous ont retenu huit 
jours dans la maison de passagers de Pania Mutombo; 
le poste est situé à la rive du fleuve, au fond d'une cu- 
vette formée par les collines et les rochers élevés qui le 
bordent. La température à cette saison y est assez dure ; 
mais sans souci du soleil de plomb, mes enfants, pour 
qui tout est neuf, s'intéressent inlassablement aux mani- 
festations de la vie indigène : arrivées de chefs en pala- 
bre, avec gongs et tam-tam, chanteuses et danseuses; 
passages de caravanes qui, de l'intérieur, cimènent 
par centaines les sacs d'amandes palmistes que le fleu- 
ve draine vers le steamer d'Europe; pêches en piro- 
gues sur le Seuikuru, où cependant les pêcheurs sont 
guettés par les crocodiles sournois... Puis ce sont à nou- 
veau les étapes du retour vers Kabinda, avec, cette 
fois, la complication d'assurer le transport d'une cara- 
vane de six blancs et de quelque cent porteurs et, en- 
fin, l'arrivée au home africain, où va s'organiser la vie 
fsoniliale nouvelle ! 



156 UN TERME AU CONGO BELGE 

* . 

Ceux qui n'ont jamais connu que le confort et les fa- 
cilités de la vie européenne peuvent difficilement se 
faire une idée des multiples difficultés qui doivent être 
surmontées pour adapter aux nécessités d'une feimille 
les éléments dont on dispose dans un poste du Congo 
central. Seul, on s'illusionne sur les facilités de l'entre- 
prise. Supportant sans aucun accroc le climat, d'ailleurs 
plutôt agréable, du Katanga, s'étant créé pour soi seul 
une vie intéressante, on peut se trouver trop aisément 
porté à considérer le milieu comme accessible à l'instal- 
lation de toute une famille. On se trouve d'ailleurs, au 
début, plutôt confirmé dans cette impression par les 
exagérations des pessimistes coloniaux qui voient tout 
en noir, vous assomment de la terreur des maladies 
tropicales, des fauves ou du soleil, et vous montrent des 
épouvantails là où réellement il n'en existe guère. 

Ce que révèle au contraire l'expérience journalière, 
c'est une succession de difficultés mesquines, d'accrocs 
imprévus et puérils, de malaises passagers et anodins, 
d'énervements peu à peu accentués, de rencontres et de 
fréquentations indésirables, dont le total en fin de 
compte finit par rendre l'existence pénible, sans 
que chacun de ces petits événements désagréables 
journaliers vaille en lui-même la peine d'une mention 
ou paraisse susceptible de produire une impression dé- 
cevante. 

Une première déception et non des moindres m'at- 
tend cependant dès ma rentrée au poste. Les mission- 
naires qui m'avaient, avant que je décide d'appeler 
mes enfants en Afrique, promis leur concours pour leur 
donner quelques heures de leçons par semaine, me dé- 
clarent froidement, arrivée l'échéance de leur promes- 
se, que le temps leur manque — et qu'ils ne peuvent 
s'occuper que de l'instruction religieuse. A l'école pro- 



FÊTE NATIONALE 157 



fessionnelle de l'Etat où existent des clcisses pour né- 
grillons, ma demcinde d'obtenir pour les cinq enfants 
belges du poste un cor.cours éducatif est accueillie, 
hélas ! aussi par une fin de non recevoir. Ainsi ceux-là 
mêmes qui se dévouent corps et âme au perfectionne- 
ment intellectuel et moral de la race noire, se déclarent 
impuissants à aider les blancs qui osent affronter l'expé- 
rience de la colonisation familiale... et c'est une con- 
statation qu'on ne peut faire vraiment seins un peu 
d'amertume. 

Pendant notre premier mois de séjour à Kabinda, je 
vois passer successivement tous les miens psu: l'épreuve 
des fièvres d'acclimatement. Rien de bien grave, il 
est vrai. Un peu d'antipyrine et du thé brûlant coupent 
le mal presqu' instantanément; cependant, la répétition 
fréquente de ces minimes incidents n'est pas sans in- 
quiéter un peu. Heureusement, dès le mois de juin le 
retour, assez tardif cette année, de la pleine saison 
sèche, ramène la seinté pour tous les résidents du poste. 
Il est arrivé aussi vers ce moment quelques nouveaux 
fonctionnaires pleins d'entrain. Ainsi, le gai soleil et la 
joie s'cissocient poiu: rendre le séjour du chef -lieu tout 
à fait agréable. 

En juillet la célébration de la reprise de la colonie et 
des fêtes nationales vient apporter un nouveau regain 
de gaité dans notre microcosme. On organise des tirs 
à l'arme de guerre, des jeux pour les soldats et les tra- 
vailleurs de l'Etat, des tournois de tennis, des pique- 
niques au clair de la lune, des bals et des concerts en 
plein air, à l'heure où la fraîcheur du soir s'illumine du 
scintillement infini des étoiles... 

Mes enfants ont pris goût, eux aussi, à la vie colo- 
niale, leur belle vitalité de nouveaux arrivés, acclinia- 



158 UN TERME AU CONGO BELGE 

tés maintenant, se manifeste par une exubérance qui 
les çK>rte un peu trop cei>endant à négliger les dangers 
du soleil de midi. La difficulté de leur imposer une dis- 
cipline sévère sous ce climat rend quasi inopérants les 
efforts que je m'impose pour leur inculquer quelques 
préceptes élémentaires d'instruction. Ils s'intéressent 
bien davantage à la nouveauté de la vie indigène, aux 
cultures potagères, à l'élevage domestique que nous 
avons organisé pour le ravitaillement de notre petite 
colonie. Celui-ci n'est pas toujours des plus faciles, car, 
si tout est assez bien compris et organisé pour assurer 
un confort relatif, à un ménage sans enfants, les diffi- 
cultés commencent lorsqu'il s'agit de combiner la vie 
ménagère de six personnes. Obtenir d'un cuisinier in- 
digène la préparation des quantités de nourriture suf- 
fisantes pour toute la famille, est un problème ardu. 
La question se repose pour chacun des dépairtements 
d'économie domestique, que la paresse des boys s'en- 
tend admirablement à compliquer. 

* 

Dans le courant du mois d'août (*) je projette pour 
octobre une grande tournée à travers trois territoires du 
district... Je visiterai successivement les postes de Sam- 
ba, de Mutombo Mukulu et de Kanda-Kanda. 

Malheureusenient vers le début de septembre la situa- 
tion au chef-lieu commence à se troubler. L'inévitable 
grande palabre congolaise vient de s'amorcer entre deux 
hautes autorités locales, et, lorsque je me mets en route, 
le premier octobre, accompagné de mon fils aîné, im 
"explorateur" de onze ans, tous les symptômes se 
manifestent déjà d'une désagrégation prochaine de la 
bonne entente qui faisait la vie si agréable, les derniers 
temps, entre les résidents du poste. 

(*) 1917- 



KASSONGO NIEMBO 15Q 



Dix étapes, à travers des régions d'ailleurs déjà par- 
courues lors de mes précédents voyages, nous ont menés 
à Samba, poste actuel de l'Etat et chef-lieu de territoire 
installé à l'endroit même où régnaient jadis d'une sou- 
veraineté incontestée les Mulopwe des Baluba, vérita- 
bles rois indigènes, dont l'autorité s'étendait du Luala- 
ba au Lubilash, sur des territoires ayant une superficie 
décuple de celle de la Belgique. Le dernier des Mulop- 
we, le fameux chef Kassongo Niembo, vient de termi- 
ner d'une manière assez malencontreuse pour lui une 
carrière faite toute entière de résistance passive à la 
pénétration européenne. Pendant dix ans, réfugié dans 
les marais inaccessibles du lac Samba, ou dcuis les ha- 
meaux cachés de la brousse, il a continué à régir ses po- 
pulations, se refusant constamment à prendre contact 
avec les autorités coloniales ; il a successivement déjoué 
toutes les tentatives d'entrevues, de conciliation, de 
capture; plusieurs officiers de grand mérite ont vaine- 
ment dirigé contre lui des opérations de police ou des 
expéditions militaires demeurées infructueuses: Kas- 
songo Niembo restait insaisissable. Depuis trois ans, 
pourchassé sans merci par des forces imposantes, il 
continuait à dérouter toutes les tactiques, à éventer tou- 
tes les ruses. Entouré de quelques capita influents, 
d'un noyau de fidèles et de ses femmes préférées, aidé 
par la vénération superstitieuse qu'inspirait à ses sujets 
son ascendance illustre entre toutes, il échappait tou- 
jours aux pièges les mieux tendus, paissait entre les 
mailles de tous les filets et méritait bien le surnom d'in- 
saisissable, que lui donnaient les lascars à fez rouges 
lancés depuis de longs mois à cette chasse à l'homme 
peu banale. Il faut d'ailleurs rendre cette justice à Kas- 
songo Niembo que la passivité de sa résistance ne se 
transforma jamais en tentatives d'action directe violen- 
te. De son côté, l'administration coloniale, par un sen- 
timent de chevalerie peu ordinaire dans de telles cir- 



160 UN TERME AU CONGO BELGE 

constances et dans un tel pays, se borna toujours à le 
combattre à armes égales. Bien des fois les officiers ou 
agents lancés à la poursuite du Mulopwe le tinrent au 
bout de leur fusil d'une rive à l'autre de quelque in- 
franchissable cours d'eau; mais l'ordre était de le pren- 
dre et non de l'abattre... et les canons de carabine 
s'abaissaient. 

Cependant, la situation eut fini par devenir 
intolérable et intenable. Les autres grands chefs 
du Katanga ne se faisaient pas faute, lorsqu'une diffi- 
culté surgissait, de déclarer tout haut à leurs chefs terri- 
toriaux: "Si vous m'ennuyez beaucoup je ferai comme 
Kassongo Niembo... Mais tout a un terme en ce bas 
monde, même la résistance d'un roitelet nègre. En 
juin dernier le commandant de la police territoriale du 
Lomami a fini par acculer le Mulopwe de telle façon 
que ses soldats n'ont eu qu'à le cueillir au milieu d'une 
épaisse forêt. Et, par un beau jour de juillet, toute 
l'expédition rentrant à Kabinda a ramené triomphale- 
ment le demi-dieu des Baluba casqué de son pemache 
de plvunes de coq, bardé de ses pierreries indigènes, 
mais assez penaud tout de même au milieu de la haie 
de baïonnettes d'une compagnie de policiers. 

En ce moment le Mulopwe est détenu à Kabinda et 
dans tous les villages de la région de Samba on pleure 
le grand chef disparu... et l'on intrigue pour combiner 
son remplacement. Inutile de dire qu'aii milieu des trou- 
bles de ces dernières années pas mal d'affaires judi- 
ciaires importantes ont surgi dans la région et il en 
résulte naturellement que j'ai une bonne semaine à 
passer à Samba. J'occupe une maison de passager en 
pisé blanchi sur l'un des côtés du vaste quadri- 
latère nu, que bordent les bureaux, les habita- 
tions de l'administrateur et des agents territoriaux... 
Le travail des enquêtes et des confrontations terminé, 
à l'heure où le soleil se fait dIus doux, nous descendons 



LES GROTTES DE LA KILUBI 161 

à une petite rivière claire, où il fait délicieux se baigner, 
et nous partons sur le lac, en pirogue, glissant sur 
l'eau glauque que les nénuphars aux larges feuilles 
étalées tapissent d'une mosaïque mouvante. Pendant ce 
séjour nous avons pu consacrer une journée à la visite 
d'un site tout voisin de Samba, qui vaut bien une men- 
tion spéciale. 

« * 

La Kilubi est une rivière de cinq ou six mètres de 
large, qui, d'après le dire des indigènes sortirait de 
terre toute formée, sans qu'on lui connaisse de source, 
à trois kilomètres environ du lac Samba. Il est probable 
qu'elle constitue l'une des voies d'écoulement naturel 
de cet immense réservoir marécageux. Les grottes for- 
mées par cette rivière sont situées dans une région mon- 
tagneuse et chaotique, à trois hevires environ du poste 
de Samba. Leur découverte, ou tout au moins leur pre- 
mière étude scientifique, peut être attribuée à M. îs Dr 
Schwetz, savant distingué, dont les recherches en ma- 
tière de maladie du sommeil dans le Sud du Congo 
Belge font autorité dans le monde des entomologistes. 
On accède aux Grottes par l'inévitable sentier de 
brousse, et l'on arrive comme d'habitude, seins que 
rien le fasse prévoir, devant la crevasse formidable au 
fond de laquelle gronde la rivière, encaissée dans une 
étroite gorge rocheuse, teuidis qu'une arche énorme de 
roc et de terre, toute tapissée de verdure et plantée d'ar- 
bustes touffus, enjambe le précipice sur lequel elle jette 
un large pont naturel. Par un sentier de chcimois nous 
descendons au fond de l'entaille granitique, nous ac- 
crochant aux lianes et aux racines : nous nous trou- 
vons soudain devant la féerie merveilleuse d'un portail 
colossal tout décoré de l'architecture fantaisiste des 
stalactites aux tons d'albâtre ou d'ivoire; le long des 



162 UN TERME AU CONGO BELGE 

peurois, les stalagmites noircies peir le temps ou 
patinées par les bronzes divers des mousses et des sal- 
pêtres escaladent en amoncellements feintastiques les 
à-côtés d'une salle maiestueuse digne d'une assemblée 
de Titans. En contrebas des rocs entassés, la Kilubi ru- 
git et se presse écumante vers le sombre incoruiu d'un 
soupirail d'enfer où elle précipite ses ondes tumul- 
tueuses et disparaît pour une course souterretine. 

Passé l'arche du pont naturel qui précède le gouffre, 
le ciel fait dôme à la salle immense dont nous escala- 
dons la paroi, et, tout en haut, sur la droite, d'une fente 
ouverte en soupirail, une seconde rivière vient se dé- 
verser en cascadelles, qui bondissent immaculées de 
roc en roc, dans la Kilubi elle-même, après en avoir 
franchi à ciel ouvert le cours souterrain, à quelque cent 
mètres plus loin. Nous grimpons vers TéchEuicrure à 
travers les embruns et les ruisselets de la ceiscade supé- 
rieure pour ressortir du précipice merveilleux au milieu 
du cours tranquille de la petite rivière argentée qui s'y 
vient perdre d'un seul bond. . . Puis nous marchons à 
travers la brousse pendant vingt minutes environ, pour 
aller retrouver la Kilubi à la sortie de son cours souter- 
rain. Ici nouvelle descente au fond d'un ravin plus 
large, ressemblant de très près, celle-ci, à la fameuse 
** sortie " de notre grotte de Han nationale. 

Après nous être glissés par une sorte de fente étroite 
deuîs tme chambrette rocheuse, nous trouvons un étroit 
chemin de roc en corniche le long de l'eau courante, et, 
munis de torches de paille, nous nous enfonçons déuis 
les ténèbres. La rivière ici coule calme entre les murail- 
les et sous le plEifond qui l'enserrent. Elle est hantée par 
de longs poissons qui se devinent dans l'obscurité, et 
dont quelques-uns semblent porter sur la tête, allongée 
comme un museau, un petit fanal phosphorescent. Sou- 
dain, la corniche disparaît, faisant défaut sur cinq ou 
six mètres. Il faut péisser cependant si l'on veut conti- 



MUTOMBO MUKULU 163 



nuer l'excursion souterraine. Nous faisons chercher au 
dehors une perche épaisse; cinq ou six indigènes se 
mettent à l'eau, qui leur monte aux aisselles, saisissent 
la poutre à pleines mains et, tandis qu'ils la maintien- 
nent horizontale, nous nous y aventurons en nous te- 
nant aux aspérités de la paroi, voire en cas de besoin 
aux tignasses crépues des nègres. Arrivés ainsi à l'au- 
tre bout de la corniche, nous continuons à avancer au 
milieu des rocs entrevus, à la lueur fumeuse de nos 
torches. Ici rien de bien curieux ou spécial sauf de 
temps à autre dans la voûte une énorme cheminée par 
oii descendent dans les ténèbres des rayons fantasti- 
ques de lumière spectrale, livide et bleuâtre au milieu 
desquels tournent éperdûment de grands vols de 
chauves-souris immenses et silencieuses... Au bout de 
trois cents mètres la corniche s'interrompt et il nous faut 
rebrousser chemin. Nous retournons faire un repais 
champêtre près du précipice, au bord de la rivière 
d'argent, et nous ne reprenons le chemin de Samba 
qu'après avoir jeté un dernier coup d'oeil à la magie du 
gouffre où viennent se confondre et se perdre les cou- 
rants mystérieux nés de la glauque étendue d'un lac 
africain. 

Nous nous sommes dirigés, en quittant Samba, vers 
le poste de Mutombo Mukulu, situé à six jours de mar- 
che, et nous y sommes arrivés en traversant les der- 
niers jours une sorte de désert axide et pierreux où nous 
avons dû camper loin de tout hameau, au bord de l'uni- 
que filet d'eau que nous ayons rencontré sur soixante 
kilomètres d'étape. Les seuls intermèdes intéresssuits de 
la rem donnée furent une chasse mouvementée à l'hip- 
popotame sur la Luembe, rivière qui fourmille de ces 
placides pachydermes et le passage de quelques 
** ponts de singes ", en eirgot congolais les passerelles 



164 UN TERME AU CONGO BELGE 

faites de lianes entrelacées que les indigènes jettent 
d'un bord à l'autre des rivières trop larges pour que 
le courant en puisse être franchi pai quelqu' arbre abat- 
tu en travers. Ces ponts suspendus, à claire voie, ob. 
l'on avance conune dans un long filet oscillant aux lar- 
ges mailles, sont bien faits pour donner le vertige à 
ceux qui les abordent pour la première fois. On s'y ha- 
bitue cependant, comme à toutes les difficultés de la 
vie africaine, et l'on finit par les franchir d'un pied 
léger en se riant de la balançoire mouvante. 

Mutombo Mukulu est le chef-lieu de territoire d'as- 
pect le plus avenant peut-être que j'aie rencontré dans 
mes pérégrinations. Le bon goût de l' administrateur 
actuel a fait de la plaine bsuiale que j'ai trouvée ail- 
leurs encadrée des bâtiments froidement semblables 
partout, un véritable jardin fleuri de toutes les plantes 
rustiques que produit la brousse, et plus particulière- 
ment de ces sortes de " soucis " omnicolores qui font 
aux parterres un tapis chatoyant et infiniment varié. 
Hélas, notre temps est compté et nous n'avons eu à 
passer que deux jours dans cet oasis où tout conspire ce- 
pendant à retenir le voyageur, depuis le confort des 
habitations jusqu'à l'air pur du plateau et à la préve- 
nance sans pareille du chef Kabea, l'un des seigneurs 
noirs les plus civilisés et les plus intéressants rencontrés 
jusqu'ici. 

Au sortir de Mutombo-Mukulu, nous traversons le 
Lubilash, qui n'est ici qu'une petite rivière pas bien 
éloignée de sa source d'ailleurs. A la troisième étape 
après le passage du fleuve, nous nous engageons dans 
une épaisse forêt où nous rencontrons un cours d'eau 
d'asj>ect vraiment féerique. Cette rivière se divise en 
plusieurs bras séparés par des îlots où s'épanouit la 
végétation tropicale la plus merveilleuse qui soit ; son 
onde claire coule limpide sur des fonds de rochers noirs, 
verts et vermillons ou bondit impétueusement en rapi- 



CHEZ LES KANIOKES 165 

des écumeux, que l'on franchit sur des baliveaux bran- 
lants, à peine doublés d'une licine tendue en guise de 
garde-fou... C'est au-delà de cette rivière que nous 
atteignons le grand village du chef Kayeye des Kanio- 
kes. Cette agglomération est remarquable par l'archi- 
tecture toute spéciale des huttes qui la composent. Ces 
huttes sont oblongues, en forme de ruches d'abeilles, 
mais de ruches gigantesques, dont le sommet s'élève à 
plus de six mètres de haut et qui en ont bien autant de 
diamètre intérieur de sorte qu'on y pourrait tenir un 
véritable manège, autour de l'espèce d'alcôve de deux 
mètres carrés qui en occupe le centre. Tandis que les 
plantons et les porteurs installent notre bagage dans 
une de ces bizarres habitations, nous allons visiter chez 
lui le chef Kayeye, qui, très malade, ne peut se dé- 
placer. Son Lupangu s'élève au centre du village 
entièrement clôturé d'épaisses haies de bambous dou- 
blées de nattes impénétrables. L'immense quadrila- 
tère de plus de cent mètres de côté ainsi formé est divi- 
sé en une infinité de cours intérieures communiquant 
entre elles, au milieu desquelles, comme les pions 
dans les carrés d'un damier, s'élèvent les cases des 
femmes du chef. Celui-ci nous attend, couché sur une 
natte, devant sa hutte monumentale. Le pauvre hom- 
me — qui fut jadis un des sultans les plus cruels de la 
région — est maigre et décharné à faire pitié. Il vit là 
ses derniers jours, entoiué d'une petite cour de per- 
sonnages peu rassurants, qui semblent plutôt guetter 
son dernier soupir que le soigner, et parmi lesquels 
figure en première ligne le médecin de la tribu, 
celui certainement qui fabrique à l'intention de son maî- 
tre le régiment de poupées en bois, plus ou moins ba- 
riolées, empanachées, ou couvertes de perles dont il 
attend la guérison. 

Les Kaniokes sont l'une de ces peuplades bizarres 
de l'Afrique centrale où sévit encore la polyandrie. Le 



166 UN TERME AU CONGO BELGE 

chef de la tribu monopolise à peu près à lui seul la pos- 
session de toutes les femmes. Il en offre parcimonieu- 
sement l'usufruit, si l'on p)eut dire, aux hommes qui 
veulent bien travailler pour lui... mais comme il y a 
dans le pays plus d'hommes que de femmes, on voit 
dans le village cette étrémge disposition de la case de 
" madame *' devant les trois ou quatre cases de ** ses " 
maris. 

Inutile de dire que ces moeurs ne favorisent ni le déve- 
loppement physique ni le progrès moral de la race, et 
c'est une locution courante qui en dit long chez les fem- 
mes des tribus voisines que de déclarer avec un orgueil- 
leux mépris : Me prenez- vous pour une Kemioke ! 

* 

* * 

Ce sont cependant ces populations encore parmi les 
plus barbares que les Pères de Scheut s'attachent tout 
particulièrement à évangéliser dsuis le Lomamii, oii leur 
principal établissement est la splendide mission de 
Thielen St-Jacques, vers laquelle nous nous dirigeons 
le lendemain matin. 

Entre le village du chef Kayeye des Kaniokes et la 
mission de Thielen St-Jacques, il nous reste à effec- 
tuer deux étap>es. La première est animée par la tra- 
versée du Mulungu, qui constitue une bizarrerie 
naturelle assez peu commune. Depuis trois jours, nous 
voyons l'horizon barré corrmie par une sorte de chaîne 
de montagnes assez élevées... et nous voici aujourd'hui 
au pied d'une énorme falaise presqu'à pic qui domine 
les plaines et les vaJlons environnaints de trois cents 
mètres au moins. Nous l'escaladons, croyant n'avoir 
qu'à redescendre un versant opposé, mais pendant tou- 
te une heure, en terrain plat surélevé, le chemin s'al- 
longe à travers des halliers. Ce n'est qu'au bout d'une 
longue randonnée que nous dévalons l'escarpement op- 



THIELEN ST- JACQUES 167 



posé pour redescendre dans une vallée, des hauteurs 
du formidable plateau que nous venons de traverser. 
Nous passons l'après-midi et la nuit dans un ignoble 
petit hameau, tout encombré de moustiques féroces. 
Pour comble de malheur, une partie de nos porteurs a 
pris une autre route et nos lits sont partis directement 
pour la mission. Force nous est d'improviser des cou- 
chettes sommaires avec des sommiers indigènes en 
bambou et de passer ainsi comme nous le pouvons une 
nuit plutôt dure. 

Mais, le lendemain, à peine avons-nous fait 
dans la prime aurore notre première heure de 
mau-che, que le tableau change. La route s'élar- 
git et s'humanise ; les groupements de huttes se succè- 
dent plus nombreux à chaque pas dans la plaine où 
s'étendent maintenant de vastes champs de manioc et 
de maïs. Des oratoires rudimentaires se succédant aux 
côtés du chemin, chaque toit de chaume mauve sur- 
monté d'une croix de bois brut, annoncent que nous 
avons pénétré dans le domaine où s'exerce d'immédia- 
te façon l'influence des Pères de la congrégation de 
Scheut qui dirigent la mission de Kanda-Kanda. En 
effet, bientôt dans le bouquet de feuillages épais qui 
couronne la colline la plus lointaine, se révèlent les 
taches blanches d'importantes constructions européen- 
nes et à mesure que nous avançons nous distinguons 
les deux tours jumelles d'une église d'allure romane, 
qui érigent fièrement leurs flèches de briques claires 
sur l'sizur enflammé du ciel africain. 

L'entrée à la mission est un émerveillement. L'égli- 
se majestueuse, qu'envieraient à cette paroisse con- 
golaise beaucoup de nos grandes communes rurales, im 
large et somptueux bâtiment à étage, dont la toiture 
d'étemit aligne sa mosaïque impeccable, là, où depuis 
tant de mois nos maisons ne montrent que la pourritu- 
re des chaumes délavés, des maisons de passagers co- 



168 UN TERME AU CONGO BELGE 

quettes et avenantes, entourent d'un quadrilatère soii- 
rieait une sorte de square, où les fleurs éclatantes et les 
verdures rares se marient en cascades de roses crim- 
son ou malmaison, en panaches de fougères et 
en bizarres architectures de cactus épineux ou de 
figuiers de barbarie... Sur le seuil du bâtiment principal 
un prêtre, à la barbe d'apôtre et à la stature d'athlète, 
nous tend des mains accueillantes, nous présente à ses 
collègues déjà accourus, et nous voici peu après instal- 
lés sur la terrasse supérieure de la maison, d'où la vue 
embrasse toutes les installations de la mission et toute 
l'étendue des cultures et des forêts qui l'environnent. 

Tout est surprise dans ce milieu charmant, où le 
passager est reçu avec une courtoisie et une affabilité 
exquise par le Père supérieur qui, depuis dix-sept ans, 
est l'ouvrier patient et tenace, dont le courage, l'endu- 
rance et l'idéalisme inlassables ont fait surgir du sol 
africain les installations parfaites, extraordinaires mê- 
me pour le milieu, qui y attestent la puissance de la 
volonté et de la persévérance d'un cœur enthousiasmé 
et croyant. 

On ne sait vraiment ce que l'on doit le plus admirer, 
ou l'église aux ogives animées des couleurs vives de vi- 
traux multicolores à laquelle rien ne manque de ce qui 
fait le charme et le recueillement des oratoires euro- 
péens, ou des installations modernes du couvent, avec 
son escalier monumental en bois rouge du pays, son- 
vaste réfectoire, sa salle de billard, à cheminée à 
manteau, ou des dépendances utilitaires, brasseries, 
vastes étabîes, enclos d'élevage et laiterie modèle, ou 
des avenues convergentes de grands manguiers vert 
sombre, le long desquelles se succèdent les aggloméra- 
tions heureuses de villages chrétiens. 

C'est en leur apprenant à cultiver le sol, à élever le 
petit bétail, en leur donnant l'exemple des ressources 
que procurent l'agriculture raisonnée et l'introduction 



KANDA-KANDA 1 6Q 



des bêtes à cornes, que les Pères attachent au sol leurs 
ouailles nouvelles, et civilisent peu à peu à leur contact 
direct ces âmes rustiques et brutes de nègres baîuba. 
Les résultats, certes, sont lents, mais on ne peut pas 
ne pas rester frappé d'admiration quand, au seul point 
de vue matériel de l'organisation et de l'installation, 
on compare ce qu'ont en un même laps de temps réali- 
sé des missionnaires livrés à leurs ressources indivi- 
duelles, et l'Etat, disposant dans ses chefs-lieux de 
district, par exemple, d'une organisation compliquée 
de fonctionnaires hiérarchisés et galonnés et de budgets 
soigneusement équilibrés. 

Je m'empresserai d'ailleurs d'ajouter qu'il serait sou- 
verainement injuste de mettre tous les fonctionnaires 
et tous les postes deinp un même panier. Au Congo, plus 
que partout ailleurs, les qualités individuelles et per- 
sonnelles de chacun se révèlent dans les réalisations ob- 
tenues. Et s'il faut pour le prouver signaler un exemple 
de poste modèle, c'est sans nul doute au chef-lieu du 
territoire de Kanda-Kanda, distant de trois heures seule- 
ment de la mission de Thielen, que nous l'aurons trou- 
vé, après deux journées excellentes passées en compa- 
gnie des R.R. P.P. de Scheut. 



Kanda-Kanda est, il est vrai, un poste d'occupation 
ancien déjà, qui, avant d'appartenir au district du Lo- 
mami, dépendait de la zone du Kasaï, l'une des plus 
fortement occupées du temps de l'Etat Indépendant du 
Congo. Ainsi, l'effort s'y est poursuivi depuis nombre 
d'années, d'une façon constante, dans la voie du per- 
fectionnement des installations et de l'administration 
des populations indigènes. Chose doublement rare en 
ce pays du provisoire et de l'inachevé, Kanda-Kanda 
a eu les chances combinées de conserver pendant cinq 



170 UN TERME AU CONGO BELGE 

années consécutives à la tête de son administration xtn 
fonctionnaire d'élite, qui fut vraiment selon l'adage 
anglais, The right man in the right place. 

L'oeuvre ici réeJisée témoigne une fois de plus d'une 
façon éclatante de l'excellence du principe de la conti- 
nuité de l'effort et de l'incohérence du système d'inter- 
changeabilité des hommes et des situations trop souvent 
en honneur dans notre colonie. 

Dès que l'on entre au poste de Kanda-Kanda, 
on ne peut pas ne pas être frappé peir l'im- 
pression d'ordre, de méthode, d'achèvement dans 
tous les détails qui se manifeste à chaque peis. 
Les routes d'accès sont soignées, cyclables sur de 
longs parcours, les marais asséchés ou traversés par Je 
solides digues ; les ruisseaux et les rivières franchis par 
de vrais ponts solides et durables. Au p>oste les gran- 
des allées droites ombragées de manguiers ou bordées 
de citronnelles, rayonnent du mât de pavillon vers les 
villages indigènes, les installations commerciales, les 
camps de la police territoriale ou des travailleurs. Aux 
côtés de la place centrale les bâtiments de brique, aux 
toitures soignées, aux menuiseries achevées, s'alignent, 
sjonétriques, solides et durables. Lorsqu'on y pénètre 
on reste émerveillé de voir ce que l'ingéniosité d'un vrai 
colonial peut avoir tiré des ressources naturelles du pays 
pour se créer un intérieur où rien ne manque vraiment 
du confort, voire même du style familier qu'on aime à 
retrouver dcuis l'curibiance de la vie. Telles photos d'un 
coin de bureau ou de fumoir improvisé par l'adminis- 
trateur de Kanda-Kanda donnent vraiment l'illusion 
d*Tin intérieur de style de chez nous. 

Ce ne sont là naturellement que des signes extérieurs, 
immédiatement tangibles pour le passager, des récJisa- 
tions que peut obtenir le travail patient et l'effort conti- 
nu d'un homme mûri par l'expérience. Il est d'autres 
manifestations cependant de nature plus spéciale qui 



UN COl.ON BELGE 171 



montrent immédiatement en combien de domaines 
divers peut s'exercer dans la colonie l'initiative person- 
nelle. 

En trois ans, le territoire de Kainda-Kanda, sous 
l'impulsion de son chef, est devenu l'une des circons- 
criptions congolaises qui produit les plus fortes quanti- 
tés de pommes de terre du Congo belge... Cela n'a 1* air 
de rien, et cependant on ne peut s'imaginer la difficulté 
qu'il y a à introduire chez l'indigène une culture nou- 
velle de ce genre, et les résultats économiques qu'em- 
porte pour une région du centre africain la réussite 
d'une expérience de ce genre. La pomme de terre, qui 
ne pénétrait jadis que dcins un faible rayon de Boma, 
où elle s'importait en caisses venant d'Europe ou d'An- 
gola, est exportée maintenant par les commerçants de 
Kanda-Kanda, jusqu'à Kinshassa, par la voie du Ka- 
saïe, et la production en a été si bien poussée qu'elle 
s'achète siu: place à l'indigène entre vingt-cinq et cin- 
quetnte centimes le kilo selon la saison. Une produc- 
tion d'iuie vingtaine de kilos suffit au noir pour assurer 
le paiement de son impôt... Il en résulte qu'il ne doit 
plus sacrifier aux nécessités fiscales les fruits de son 
élevage de petit bétail, qu'il s'attache à la terre produc- 
trice et noiuricière, et, qu'apprenant à tirer parti des 
bénéfices de ses cultures pour acquérir les articles divers 
que le commerce des factoreries eiuopéennes offre à sa 
convoitise, il devient une unité de production et de con- 
sommation, unité de rapport celle-ci povu la colonie, au 
lieu d'être un élément de frais en tant que seule matière 
administrable. 

Il faut reconnaître d'ailleurs poiu* être juste que le sol 
de la région de Kanda-Kanda est d'une fertilité toute 
spéciale et, pour tout dire, assez rare dans l'état actuel 
de l'expérience agricole congolaise. On en trouve d'ail- 
leurs une preuve nouvelle encore lorsque, à trois lieue« 
environ du poste, sur la route du retour vers Kabinda, 



172 Ui\ TERME AU CONGO BELGE 



on traverse les vastes pâturages naturels où un colon 
agriculteur belge a installé une ferme d'élevage de gros 
bétail. 

Cet homme, isolé au milieu des solitudes afri- 
caines, a eu le courage d'ériger des bâtiments d'habi- 
tation, de construire des kraals, de réunir les éléments 
d'un troupeau de bêtes à cornes, d'en sélectionner et 
d'en perfectionner les produits; il en est arrivé à se con- 
stituer aujourd'hui, après quelques années de dur la- 
beur certes, mais combien attachant pour le "ter- 
rien " convaincu, un troupeau de près de trois cents 
têtes de bétail dont la valeur sur place atteint une bonne 
soixantaine de mille francs, et qui dès maintenant est 
susceptible d'une augmentation annuelle d'un quart 
pour le moins. C'est un spectacle presqu'émouvant de 
voir, tandis qu'on savoure le lait frais de la ferme, sur 
la barza de l'habitation de M. D..., onduler dans le rejîli 
des vallons verts l'immense marée du troupeau bigarré, 
ramené au kraal par les bouviers noirs. Les bêtes d'ail- 
leurs ne sont pas sauvages le moins du monde; elles 
connaissent le blanc qui peut sans crainte évoluer au 
milieu de la forêt des cornes acérées des taiureaux indi- 
gènes, et parmi cette vivante richesse, on trou- 
ve encore l'impression d'un progrès futur, certain et 
assuré. L'éleveur a malheureusement dans ce pays 
deux ennemis assez redoutables : la foudre et le lion. 
En saison des pluies, les grandes tornades, qui bondis- 
sent à travers la savane, surprennent souvent le trou- 
peau au pâturage et parfois la foudre laisse une héca- 
tombe de viande morte, souvent même inutilisable, là 
où quelques instants auparavant les belles vaches rous- 
ses ou noires lissaient de leurs leingues râpeuses le mu- 
fle hiunide de leurs veaux résignés... D'autres fois une 
famille de fauves, attirés par ces proies placides, vient 
cantonner dans les ravins boisés des environs. 11 n'est 
pas rare qu'ils enlèvent par-dessus les palissades de 



UN COLON BELGE 173 



troncs d'arbres les mieux dressées, trois ou quatre bêtes 

chaque nuit, jusqu'au jour où, soit quelque piège sa- 

Vcint, soit le coup de fusil du fermier met fin à Jeurs 

exploits. 

* , 

Il est une autre difficulté, d'ordre économique celle- 
ci, avec laquelle doit lutter le colon éleveiu: dans ces 
régions. Sans doute chaque cumée qui vient augmente 
les naissances dans le troupeau et développe partant 
son capital..., mais d'autre part l'écoulement des sous- 
produits de l'élevage est plutôt malaisé dcins ces ré- 
gions. La nature même de l'exploitation exige de vas- 
tes étendues et se concilie difficilement avec le voisina- 
ge d'ime cité africaine un peu importante... Comment, 
dès lors, trouver des débouchés pour le beurre, le lait, 
les œufs, dont la vente doit assurer le roulement de 
l'entreprise et tout au moins couvrir les frais d'exploi- 
tation ? C'est un problème difficile à résoudre, mais ur- 
gent cependant, si l'on ne veut se trouver dans la situa- 
tion du malheureux isolé qui meurt de faim en étrei- 
gnant un bloc d'or vierge. 

Encore une fois s'affirme ici le principe qu'en toute 
matière coloniale d'ordre économique la question du 
progrès matériel ne peut se solutionner que par la mul- 
tiplicité des voies de communication : C'est vers le dé- 
veloppement des routes, des chemins de fer, des biefs 
navigables du splendide réseau fluvial que doit tendre 
l'effort constant de ceux qui veulent le progrès de notre 
colonie. C'est à la vitesse d'une progression mathéma- 
tique que s'accroîtra la valeur économique du Congo 
belge à raison directe du nombre de kilomètres de voies 
utiles qui seront ouvertes au transport de ses produits. 



CHAPITRE VI. 

Dans la région du Lubilash 

Vers les grandes chejferies du Lomami. — En " ty- 
poïe". — Attaque d'éléphants. — Goie Bukp\o. — 
Le Miramho. — hes grands villages. — Mutombo 
Katshi. — Un Néron noir? — Grande palabre, — 
Plaidoiries. — Enquêtes. — Les difjicultés de la jus- 
tice coloniale. — Le Marché des Bena Kalombo. — 
Accident en Brousse. — Anxiétés. — Où nous quit- 
tons le Katanga. — Pania Mutombo. — Vers le Bas 
Congo. "^ 

Après quelques semaines de séjour à Kabinda, il 
faut une fois de plus se remettre en chemin : Des dis- 
sentions intestines entre suzerains et vassaux se sont 
produites dans plusieurs des gremdes chefferies qui s'é- 
chelonnent le long du Lubilash, dans la partie nord- 
ouest du District du Lomami. Il en est résulté entre fac- 
tions indigènes des rixes graves et sanglantes qui néces- 
sitent sur place une série d'enquêtes judiciaires. Comme 
il s'agit de peurcourir cette fois la région la plus intéres- 
sante, la plus peuplée, la plus riche et la mieux orga- 
nisée du territoire, ma femme s'est laissée tenter par 
l'attirance du voyage en brousse. On se sert au Lomami, 
pour éviter, spécialement aux dames européennes, la 
fatigue des étapes trop prolongées, d'une sorte de ha- 
mac articulé, en jonc tressé, de fabrication indigène : 



176 UN TERME AU CONGO BELGE 



Ce véhicule, suspendu à un long bambou dont les extré- 
mités reposent sur les épaules de deux nègres solides, 
constitue une sorte de chaise à porteurs assez confor- 
table, dont une toiture légère de toile à voile protège 
l'occupante contre les rayons ardents du soleil. Quatre 
étapes nous mènent ainsi aux rives du fleuve qui devient 
le Sankuru, grand affluent du Kasaï, à sa sortie du 
District du Lomami et porte le nom de Lubilash depuis 
sa source pendant tout son parcours dans notre terri- 
toire. Un seul incident a marqué cette première partie 
du voyage : à la troisième étape au début de la nuit, 
nous sommes réveillés dans notre premier sommeil par 
la clameur épouvantée de tout le peuple du village. Je 
me précipite hors du gîte d'étape en pyjama, mon mau- 
ser à la main, et je vois accourir mon planton, la figure 
décomposée, le teint cendré, une bayonnette d'Albini 
au poing et criant: Gejul Geju!... comme s'il était 
poursuivi par une nuée de démons ! Geju c'est l'élé- 
phant... et le gaillard, un peu rassuré à ma vue, expli- 
que que quatre formidables pachydermes sont occupés à 
s'offrir un souper parmi les plantations entoiirant les 
cases situées à la lisière du village. Ils menacent de faire 
à travers les frêles bâtisses de pisé une incursion plutôt 
désastreuse. Avec quelques-uns de mes soldats d'escor- 
te, je rne dirige vers l'endroit où les mâles guerriers 
du village, d'ailleurs soigneusement défilés derrière 
tous les abris possibles, exécutent un charivari endia- 
blé dans le but d'effrayer les indésirables visiteurs : Les 
éléphants sont là, à vingt mètres peut-être ; nous glissant 
de hutte en hutte, nous apercevons leur masse infor- 
me qui s'agite pesamment, mi-enfouie dans les buis- 
sons de manioc, ombres plus épaisses se mouvant dans 
l'ombre de la nijit : Ils sont pour l'instant fort occupés 
à achever de démolir une paillotte qui les gène dans 
leurs déprédations : Cinq fusils se sont abaissés, cinq 
éclairs ont jailli, cinq explosions ont déchiré le silence 



GOIE BUKOKO 177 



qui tout-à-coup venait de s'abattre autoiu: de nous... Et 
maintenant on n'entend plus que le fracas lointain de la 
galopade des monstres qui crèvent les taillis en débou- 
lant vers le prochain ravin : L'ennemi est en fuite et les 
indigènes saluent sa retraite d'une clameiu: enchantée 
pendant que je regagne le gîte où ma femme m'attend, 
un peu inquiète tout de même ! . . . Le lendemain matin 
en quittant le village nous voyons parmi les foulées for- 
midables et les étendues de meinioc écrasé, de larges 
flaques de sang attestant que l'un ou l'autre des pachy- 
dermes * ' en tient " . Le chef et ses chasseurs sont déjà 
partis sur la piste : On mangera de la viande au village ; 
car pour l'indigène, bête blessée est bête prise, dût-il la 
poursuivre pendant des journées et des nuits. 



« 

« m 



Nous sommes arrivés hier matin dans la capi- 
tale du chef Goie Bukoko, le premier de la série des 
grands ** Burgraves " nègres des bords du Lubilcish. Sur 
la route large et toute bordée de bananiers et de ha- 
meaux depuis plusieurs kilomètres, le chef, selon l'usa- 
ge, est venu à notre rencontre au milieu du cortège de 
ses dignitaires, porté deins un heunac de peaux de léo- 
pard, accompagné de chanteurs et de tapeurs de gong 
et de tam-tam. Il nous a conduit ainsi à l'habitation de 
passagers construite au milieu de son village par les 
Pères de la mission de Thielen-St- Jacques : C'est une 
confortable maison en brique, à deux places et large ve- 
reuida, élevée au milieu d'un potager garni, à front de 
route et en face de l'école chapelle, bâtiment imposant, 
elle aussi, s'il en fut. Sitôt arrivés, des théories de fillet- 
tes et de jeunes filles apportent peu- douzaines les larges 
calebasses où rutilent sous une couche vernie et oran- 
gée d'huile de palme les énormes boules de pâtée de 
manioc qui constituent la ration des porteurs : Les gail - 



178 UN TERME AU CONGO BELGE 

lards s'en donneront à cœur joie, car il y a double part 
pour chacun et dans l'énorme jarre enfumée que deux 
hommes apportent liée sur un bâton, une chèvre entière 
mijote encore dans son bouillon graisseux. Pour nous, 
le chef présente deux moutons, des corbeilles entières 
d'oeufs frais, des arachides, du vin de palme et des 
fruits : Nous sommes au pays de l'abondance et de la 
bonne chère ! 

Le chef Goie Bukoko dirige d'ailleurs son petit 
royaume d'une main ferme et aussi juste qu'on peut 
le demander à un roitelet centre-africain. On ne 
rencontre pas chez lui cet esprit d'opposition 
cauteleuse qui caractérise un grand nombre de ses 
congénères : Dans l'après-midi d'hier et la matinée 
d'aujourd'hui mes enquêtes et mes interrogatoires ont 
été achevés. Les coupables d'infractions diverses com- 
mises en ces derniers temps deuis la région ont été gros- 
sir ma caravane sous la gcu-de des soldats d'escorte. 
Vers le soir, Goie Bukoko est écrive à notre résidence 
en grand costume de cérémonie: Sur sa tête aux traits 
accentués et fiers il a planté ime houppe vermillon de 
plumes de perroquet ; il porte à l'épaule la hache de 
commandement à manche de cuivre et fer ouvragé; 
son torse puissant d'athlète n'est habillé que de ses 
tatouages et de la médaille à chaîne d'argent où b' 
l'Etoile Coloniale; ses reins sont ceints d'un pagne étin- 
celcint, cousu de larges bandes de velours noir et de 
soie éccirlate, bordé de frainges jaunes. Tout son 
orchestre de xylophones, de gongs, de cloches et de tam- 
bourins l'accompagne et, pendant une heure le chef, 
sa soeur et ses enfants, trois délicieux petits négrillons 
aux yeux luisants comme des perles de jade brun vien- 
nent nous distraire de leurs danses sauvages et primiti- 
ves... A l'heure exquise où la pleine lune nimbe de sa 
clsurté opaline les leu-ges éventails que la brise nocturne 
agite au sommet des borassius aux fûts élancés et polis, 



MUTOMBO KATSHl 179 



nous avons, ma femme et moi, été nous promener dou- 
cement sur la route principale du village, s'étenda -• 
sur plus de trois kilomètres entre les rangs multiples de 
cases espacées... Pourquoi dans cette ambiance déli- 
cieuse les chansons du pays sont-elles montées à nos 
lèvres au milieu de la solitude apparente, peuplée ce- 
pendant par la curiosité craintive des indigènes qui nous 
observent et nous écoutent derrière chaque haie d eu- 
phorbe ou de cactus?... Ils s'enhardissent peu à peu 
cependant et bientôt, à distance jresp^tueuse, 
toute la jeunesse de l'endroit nous accompagne 
en un cortège silencieux d'ombres aux formes sculptu- 
rales, qui s'égaillent comme un vol d'oiseaux effarou- 
chés lorsque nous nous arrêtons au seuil de notre gîte 
pour admirer une dernière fois la splendeur du ciel 
étincelant d'étoiles . . . 

# * « 

Depuis deux jours notre caravane a défilé sur une 
greuide route le long de laquelle hcuneaux et villages 
s'échelonnent en agglomération quasi continue. La po- 
pulation de ces régions est d'une densité et d'une vita- 
lité peu communes. Tout le long du chemin des théories 
de gamins et gamines galopent aux côtés des porteurs 
de hamac, scandant le pas en frappeuit dans leurs 
mains sur un rythme régulier et les jeunes filles, dont 
les formes saines, fortes et gracieuses, n'ont pour tout 
voile qu'un carré de calicot bleu, sont certes les plus 
endiablées et les plus curieuses de dévisager aussi 
longtemps que possible la "dame blanche aux longs 
cheveux " ! 

Chose étrange, dans ce pays surpeuplé le gi- 
bier paraît abondant : Au passage d'un ruisseau, entre 
deux hameaux j'ai surpris ce matin un troupeau d'anti- 
lopes dans lequel trois coups de carabine ont fait trois 
victimes. Sans doute les bêtes sont-elles attirées par les 



180 UN TERME AU CONGO BELGE 

splendides pâturages que leur présentent les immenses 
cultures de maïs et d'arachides qui couvrent les plai- 
nes et les coteaux. 

Ce matin de bonne heure, nous sommes arrivés au 
centre du village du chef Mutombo Katshi l'un des su- 
zerains les plus puissants et les plus redoutés de la con- 
trée. Ce n'est pas la personnalité de ce géant tout ha- 
billé de blanc, aux traits épais et aux bajoues néro- 
niennes que de petits yeux à la fois trop malins et trop 
fuyants éclairent d'une lueur im peu troublante, qui a 
motivé mon déplacement judiciaire. Cependant c'est 
contre lui que j'ai vu introduire aujourd'hui la palabre 
la plus impressionnante rencontrée jusqu'ici au cours 
de mes déplacements : Au milieu du village de Mu- 
tombo Katski tout comme à Goie Bukoko, les mission- 
naires de Scheut qui catéchisent la région, ont édifié 
une jolie maison de peissagers en matériaux durables, 
dont la véranda ouvre sur un vaste enclos recteuigu- 
laire, clôturé d'une palissade basse de bambous tres- 
sés. A quelque cinquante mètres de là, la maison du 
chef, imposante construction indigène relevée d'un 
étage, s'érige à front de route devant la haute barrica- 
de qui encercle les bâtiments où logent ses quelque 
trois cents femmes. Tandis qu'installé sur la harza je 
débrouille tous les petits conflits d'intérêt local que les 
plaideurs viennent me soumettre, profitant de mon 
passage, un individu se présente, la mine altière, le re- 
gard perçant, la barbiche héroïque, qui de suite se 
lance en un discours pathétique que traduit au fur à 
mesure avec d'inénarrables cuirs et des coquilles ébou- 
riffantes, mon interprète Damien Mabokwakanga : 
"Juge nous savons que tu viens ici pour rendre la jus- 

"tice envers nous tous, pour protéger le faible contre 
"le fort, et faire régner la loi des blancs. J'avais un 

"frère que j'aimais : C'était un homme sage et digne, 
"encore vigoureux malgré son âge, sage parmi les an- 



UNE GRANDE PALABRE 181 

"ciens des Bena Kaloshi(*). Il avait trois fils déjà for- 
" mes, douze femmes et ses biens étaient nombreux; 
"pour son malheiu: ses pères lui avaient légué les plus 
"beaux colliers de Kypoies (perles anciennes de pierre 
"polie de grande valeur) qui existassent dans la con- 
"trée. Or Dibwe le féroce, celui que vous, blancs, nous 
"avez imposé comme chef, convoite les trésors de tous 
"ceux qu'il oppresse: Il a voulu forcer mon frère à lui 
"vendre ses perles. Comme il s'y refusait il a défendu 
"à tout autre qu'à lui-même et à ses favorites le port 
"des colliers de Kypoies. Dès lors plus aucune vexa- 
"tion ne fut épargnée à mon frère. Chaque fois qu'il 
"rencontrait le chef, la palabre ressuscitait. Un jour 
"qu'avec ses fils mon frère houait son champs à l'orée 
"du village, il vit venir vers lui Dibwe accompagné 
"d'un de ses satellites: — "Fuyez, mes fils, s'écria mon 
"frère, épargnez vos jeunes vies: cet homme nous veut 
"du mal" et, cachés dans les buissons environnants 
"les jeunes gens assistèrent alors à cette scène affreuse: 
"Le chef interpelle leiu: père: Une fois de plus revit 
"l'étemelle discussion à propos des perles rares. La 
"dispute s'envenime, les invectives éclatent et sou- 
"dain fou de rage Dibwe saisit la houe de mon frère, 
"l'assomme de la lourde massue de bois rouge, excite 
"son acolyte, qui lui aussi rametsse une des houes à la 
"tête noueuse abandonnées par mes neveux, et tous 
"deux, s'achamant sur leur victime, brisent à coups re- 
"doublés le crâne de mon frère, qui expire en les mau- 
"dissant!... Juge, Dibwe a commis bien des crimes 
'que d'autres n'osent te dévoiler : Devant toi, moi je 
'l'accuse d'avoir tué mon frère Kapepula !" 

Ayant terminé d'une haleine ce réquisitoire terrible, 
l'accusateur se tait et, les deux bras farouchement, 
croisés sur sa poitrine de bronze, attend ma décision. 



(*) Nom générique des habitants du pays. 



182 UN TERME AU CONGO BELGE 

Evidemment la dénonciation est formelle. Je sais 
trop cependant quelles convoitises, quelles jalousies, 
quelles passions fermentent dans l'entourage des 
grands chefs africains, pour ne pas, en pareilles circon- 
stances, me montrer extrêmement circonspect : Je 
n'ignore pas, tout particulièrement, que Dibwe Mutom- 
bo Katshi a remplacé de par la volonté de l'Etat son 
frère aîné, légitime héritier du chef défunt, convaincu 
d'opposition à l'influence européenne : Longtemps dé- 
porté, celui-ci a pu, il y a quelques mois, réintégrer la 
chefferie et déjà recommence, dit-on, à intriguer contre 
son successeur. . . 

J'interroge le dénonciateur : Il se nomme Kaboka- 
Tanda; c'est un homme inféodé au prétendant Luton- 
ga, mais d'autre part il cite des témoins, détermine l'em- 
placem.ent de la tombe de la victime : "les fils de Kape- 
" pula se sont mis à l'abri chez le chef voisin Bayo Ka- 
" tompe, ils seront ici dans une heure, car ta présence 
" les protège, juge "... 

En tout cas une enquête approfondie s'impose et je 
fais appeler le chef Dibwe : Il arrive, certainement 
instruit par les gens qui, sans cesse, rôdent autour du 
gîte d'étape sans portes ni fenêtres, de la dénonciation 
qui vient d'être portée contre lui: Devant la terréisse de 
la maison ses nyampara, casqués de plumes rouges, 
ses familiers et ses capita se sont rangés silencieux. Il 
s'assied impassible et c'est à peine si un sourire d'iro- 
nie méprisante s'estompe sur sa lèvre lourde lorsqu'il 
répond à mon interrogatoire: "Juge, tout cela ce sont 
"des palabres de chef : Un homme veut m'abattre, me 
"perdre dans la confiance des blancs et se mettre à ma 
"place, c'est lui qui provoque et qui soudoie ces calom- 
"nles... que veux-tu que je te réponde?" 

J'insiste évidemment : "Kapepula est-il un être ima- 
"ginaire... une victime simulée?... — Non, c'était un 
"de mes sujets; il est mort et c'est bien sa tombe que 



UNE GRANDE PALABRE 183 



"l'on t'a montrée. — Alors quelle fut sa maladie ?... des 
"gens l'ont vu mourir, l'ont soigné ?... — Non, il s'est 
"absenté trois jours et est revenu seul de la contrée voi- 
"sine malade de dyssenterie; nul ne l'a approché sauf 
"moi son chef et celui que l'on accuse de complicité. Il 
"est mort la nuit même et a été enseveli immédiate- 
"ment... 

Diable ! cela n'est pas très clair et la défense est mai- 
gre... Mais voici que s'amènent les fils de la prétendue 
victime: Tremblants, devant Dibwe qui se borne à se- 
couer la tête avec dédain, ils confirment mot pour mot 
le récit de Kaboka-Tsuida. . . 

Sur ces entrefaites, le populaire a envahi la place: 
deux ou trois cents noirs sont là, massés, curieux, atten- 
dant en silence l'issue du drame qui se joue derrière les 
murailles aux yeux béants, où je siège, arbitre de leur 
sort ; car il y a là certes autant d'adversaires que de 
partisans du chef et selon ma décision les uns ou les 
autres seront opprimés ou vainqueurs. Soudain, pen- 
dant que j'interroge sans en pouvoir rien obtenir de 
précis le vague comparse qui, dit-on, accompagnait le 
chef dans son expédition meurtrière, une voix s'élève 
à l'extérieur dans les rangs des capita : "Juge, écoute 
"moi, je suis Tomboshi, frère de Dibwe, et je veux t'ap- 
"porter mon témoignage !" 

Sur un signe mes policiers laissent entrer l'interrup- 
teur : C'est un jeune honmie au regard perçant, aux 
dents de loup, dans un profil assez pur d'arabisé, dont 
les traits accusent pourtant sa proche parenté avec le 
chef. C'est à Dibwe qu'il s'adresse lorsque d'un geste 
je l'ai autorisé à parler: "Dibwe nous avons eu le 
"même père, et tu le sais, quand notre père est mort, 
"moi Tomboshi, je t'ai sauvé : Alors comme aujour- 
"d'hui, nos oncles craignaient ta force déjà peu commu- 
"ne et ta finesse déjà célèbre. Ils ont voulu te perdre: Ils 
"ont été chez le juge de Kabinda de ce temps-là et 



184 UN TERME AU CONGO BELGE 

"t'ont accusé d'avoir fait ensevelir selon les rites em- 
"ciens vingt femmes vivantes dans la tombe que tu 
"avais creusée à notre père dcUis le lit détourné d'un 
"ruisseau... Tous t'accablaient. Moi seul alors ai dé- 
"nonce leur mensonge et déjoué la trame qui s'our- 
"dissait. iMais aujourd'hui mon cœur éclate: depuis 
"trop longtemps hi tyrcuinises tes sujets: Il n'y a plus 
"ici de sécurité, plus de justice, plus d'honneurs, plus 
"de fortune que pour les seuls valets de tes caprices. Et 
"maintenant la vie même de tes gens n'est plus sacrée 
"pour toi: La moindre résistcince à ta volonté arbitraire 
"dicte leur arrêt et tu te fais toi-même leur bourreau. 
"Dibwe, tu as tué Kapepula... Dibw^e tu as voulu m'of- 
"frir un bœuf entier pour payer mon silence! Dibwe 
"malheur sur toi, meurtrier de tes sujets innocents !.. " 

Devant cette véhémente apostrophe, Mutombo- 
Katshi n'a pas bronché: Dans son masque épais d'em- 
pereur décadent, ses yeux sont restés baissés impertur- 
bablement. Au moment où son frère termine son im- 
précation dramatique en le touchcint presque du doigt, 
il relève les paupières, plcinte droit son regéu-d aigu 
dans le sien et prononce en haussant les épaules: "An- 
ka Kilombo na m'fumu..." Tout cela c'est de la politi- 
que !... Peut-être... 

Il y aurait en tous cas un moyen bien simple d'obte- 
nir une preuve décisive et de confondre accusateiu^ ou 
accusés: Ce serait de faire exhumer les restes de la vic- 
time et d'exciminer si son crâne est défoncé par les 
coups comme le prétendent les dénonciateurs ou intact 
comme il doit l'être, si l'individu est mort de dyssente- 
rie ou d'autre maladie. 

Oui... mais, si la thèse de l'accusation se trouve ainsi 
irréfutablement prouvée, je ne puis différer d'arrêter 
Dibv^e sur-le-champ. Or il est le seul qui ait en ce mo- 
ment la poigne assez vigoureuse pour maintenir dans 
l'ordre ses milliers de sujets. S'il vient à disparaître 



DIFFICULTÉS DE LA JUSTICE COLONIALE 185 

brusquement, ses nyampara favorisés, appuyés par 
ses partisans vont infailliblement en venir aux mains 
avec Lutonga et sa faction... Ce sera le trouble, la guer- 
re civile, la dévastation et la ruine de la région la plus 
matériellement prospère du district. 

Il importe en tout cas, avant d'en venir à des extré- 
mités pouvant entraîner pareilles conséquences d'as- 
surer le maintien du calme et de la paix publique par 
des mesures prises de concert avec les autorités du 
District. J'ai annoncé mon départ pour le lendemain 
matin et comme Dibwe ajoute soudain que lui aussi 
peut encore produire les témoignages de deux femmes 
qui sont jusque demain au marché voisin, je saisis la 
balle au bond pour décider que l'enquête continuera à 
Kabinda où j'emmène les témoins actuels et où les 
autres me seront expédiés... 

Et, tcindis que le chef se retire avec son allure tou- 
jours égale d'indifférence hautaine et cauteleuse, tan- 
dis que la foule s'écoule un peu déçue semble-t-il de ne 
pas voir à cette palabre sensationnelle la solution im- 
médiate espérée ou redoutée selon les partis, le groupe 
des plaignants qui sait sans doute à quoi s'en tenir sur 
la sécurité que cache pour lui le calme apparent de Mu- 
tombo Katshi et de sa suite, s'en va prudemment cam- 
per dans le quartier où le sergent Kayamba a installé 
les policiers de mon escorte ! 

C'est rentré à Kabinda de façon plutôt inopinée, 
après avoir vu notre beau voyage arrêté par une triste 
épreuve que je reprends, après une interruption assez 
longue, le récit de mon séjour au Katanga. 

J'ai voulu dès le début de la série de ces relations, 
peindre telle qu'elle est, telle que je l'ai vécue, la vie 
colonieile au Congo Belge. . . On aura peut-être jugé jus- 



186 UN TERME AU CONGO BELGE 

qu'ici le tableau aissez riant; je ne puis, désireux avant 
tout d'être sincère et vrai, éviter d'exposer aussi les 
conséquences des risques spéciaux auxquels ont à faire 
face ceux qui vivent la vie d'Afrique : 

En quittant la capitale de Mutombo Katslii, nous 
nous étions dirigés vers Musungaïe, nous rapprochant 
du fleuve et compteuit camper dans un hameau à mi- 
chemin des deux chefferies. Je ne sais quelle erreur d'iti- 
néraire nous fît brûler l'étape projetée, de telle sorte que 
nous marchâmes cinq heures durant pour êurriver, vers 
le milieu du jour, en plein marché de Bena Kabombo, 
à vuie demi-heure du village de Musungaïe. Un gîte d'é- 
tape en terre battue nous y offrant un abri eissez conve- 
nable, nous nous y établîmes poiir le déjeûner de midi, 
décidés à achever notre chemin vers le coucher du 
soleil. 

Après un repos bien mérité, nous visitons le mar- 
ché qui est certes l'un des plus importants que l'on puis- 
se trouver dans tout le district : Sur vm plateau de six ou 
sept cents mètres de côté, situé un peu à l'écéirt des 
quelques huttes qui forment le hameau, une foule grouil- 
lante d'au moins deux mille indigènes, venus de toute 
la région environnante, traite à grand renfort d'inter- 
minables discussions, l'achat et la vente des produits 
les plus hétéroclites qui soient. L'ordre cependant est 
pcirfaitement respecté dans cet immense nn arche où par 
rayons vraiment les vendeurs exposent sur des nattes 
étendues à même le sol, les articles qu'ils offrent à la 
convoitise des amateurs : Il y a le rayon des tissus et 
des toilettes pour dames — combien sommaires ! — 
celui des fers et outils indigènes, celui des poteries, 
celui des animaux vivants, de la boucherie, des 
céréales... que sais-je encore et cela fait un ta- 
bleau chatoyant et animé au milieu duquel le passage 
du " juge " et de la " madame " bleoiche ne manque 
pas d'exciter une curiosité parfois si indiscrète qu'il 



ACCIDENT EN BROUSSE 187 

nous faut par moment recourir aux bons offices de mes 
plantons pour faire éloigner le cercle de nos admira- 
teurs 1 

Pourquoi le destin voulut-il qu'en quittant ce marché, 
l'attention de ma femme fut attirée ce jour-là par la 
bicyclette de mon interprète, une machine de dame s'il 
vous plaît, appuyée au bord du chemin contre la paroi 
d'une case indigène ? 

Le soleil descendant vers l'horizon s'adoucissait sur 
la route large et plane, au bout de laquelle pointaient 
les palmeraies de Musungaïe : peur jeu ma femme se 
mit en selle et partit en avant, pédalant légèrement, 
vers le gîte d'étape tout proche... 

Dans ce gîte où, suivant à pied, j'arrivai un quart 
d'heure plus tard je la retrouvai, étendue sur un lit 
indigène, grièvement blessée à la suite d'une chute 
terrible qu'elle avait faite à l'entrée du village. 

Après les premiers soins tirés de la pharmacie de 
secours qui nous accompagne dans tous nos déplace- 
ments, je dépêche un courrier rapide au médecin de 
Kabinda lui demandant de venir me rejoindre de toute 
urgence. Il y a d'ici au chef-lieu six étapes normales 
que mon courrier indigène promet d'abattre en deux 
jours et deux nuits... Pendant quatre jours j'attends, 
on peut penser dans quelle angoisse un symptôme d'a- 
mélioration dans l'état de la blessée et, comme au soir 
du quatrième jour la situation pcu^aît plutôt s'aggraver, 
il faut bien se résoudre à se rapprocher coûte que coûte 
du secours attendu. 

Le lendemain matin, ma femme aussi confortable- 
ment installée que possible dans son hamac, nous nous 
remettons en route dans la direction de Kabinda. Trois 
heures de marche lente nous conduisent à la rive du 
Lubilash : La malade, dans son hamac, déposée avec 
d'infinies précautions au fond de l'étroite pirogue du 
passeur, nous traversons heureusement le fleuve large 



188 UN TERME AU CONGO BELGE 



à cet endroit de plus de trois cents mètres. Après une 
heure encore de route à travers les hautes herbes et les 
marigots qui tapissent le fond de la vallée, nous arri- 
vons à Kassongo Mule, petite agglomération de pê- 
cheurs où j'ai cru pouvoir camper pour la nuit : Héleis, 
le village est déserté ; les vivres manquent ; il y fait ime 
température d'étuve et l'atmosphère marécageuse pro- 
met pour la tombée du jour des nuées de moustiques. 
Après une légère collation prise sous la tente, hâtive- 
ment dressée à l'ombre d'un bouquet de bambous, il 
faut, malgré l'anxiété et la fatigue, se remettre en route 
et escalader les premiers contreforts de la vallée, pour 
gagner le grand village de Goie Mukaba, perché sur 
une crête à dix kilomètres plus à l'Elst... 

Il est cinq heures du soir lorsque nous arrivons, par 
des sentiers de chèvres, à la maison de passagers de 
Goie Mukaba. Une nuit terrible suit cet effort, mais 
heureusement une eimélioration sensible dans l'état de 
la malade se manifeste le lendemain et nous pouvons 
nous remettre en route le jour suivsmt. Lorsque nous 
rejoignons enfin au village de Gonzo, à deux jours de 
Kabinda, le médecin qui, de son côté, a fait toute dili- 
gence, il peut, après avoir prodigué à la blessée les 
soins les plus dévoués, décWer que tout dcinger est 
écarté. . . 

Nous sommes rentrés à Kabinda le 22 décembre, 

heureux comme on peut l'imaginer de retrouver après 

ces jours d'épreuve le calme et le repos du home 

colonial. 

* . 

Plus de deux mois se sont écoulés depuis notre ren- 
trée au chef-lieu du district du Lomami dans les péni- 
bles conditions ci-dessus exposées... et nous voici, en 
ce cinquième jour de mars (*) , déjà bien loin de Kabinda 

(*) Mars 191 8. 



ou NOUS QUITTONS LE KATANGA 189 

sur le pont du steamer qui, par le Sankuru, le Kasaïe et 
le fleuve du Congo, nous mène vers Kinshassa et la voie 
du retour en Europe ! 

Vers le 15 janvier je me suis vu à nouveau obligé, 
par les nécessités d'une enquête judiciaire, de me ren- 
dre dans le territoire de Tshofa. J'ai fait, en quinz» 
jours aller-retour, la route assez beinale qui sépaire Ka- 
binda de cette dernière localité. Au départ, j'avais laissé 
ma femme en bonne voie de guérison, mais encore ali- 
tée. Je la retrouvai, fin janvier, sur pieds, mais tou- 
jouis dans un état de faiblesse extrême, et le médecin 
ne me dissimula plus, qu'après la rude secousse éprou- 
vée, il ne pouvait guère escompter un complet réta- 
blissement sous le climat tropical. Mes enfants, de leur 
côté, depuis quelque temps, commencent à accuser 
eux aussi les effets du séjour africain : les deux plus 
jeunes se trouvent fréquemment en proie à des accès 
de fièvre, et les garçons, prenant l'habitude de l'enn- 
pire absolu du blanc sur les noirs, se révèlent chaque 
jour d'im caractère plus difficile et plus rétif. Ainsi, au 
moment où la maladie et le surmenage viennent acca- 
bler les parents, la charge de l'éducation des enfants, 
que nul secours étranger ne peut ici vous aider à diri- 
ger, se fait plus délicate et plus lourde. 

Dcins cette occurrence, une seule solution s'imposait: 
le retour en Europe. Sur les instances du docteur et 
après un échange de radiogrammes avec Elisabethville, 
j'obtins le 21 février l'autorisation de reconduire ma 
famille à Londres. 

C'est ainsi que douze jours plus tard, nous reprenions 
en caravane la route de Pania Mutombo. Le voyage, 
cette fois, fut tout à fait heureux et les étapes, dont je 
redoutais un peu la fatigue nouvelle pour ma femme 
toujours fort cinémiée, furent enlevées avec brio. Il est 
vrai que nous avons tous maintenant l'expérience du 
voyage en brousse et que nous venons de traverser une 



190 UN TERME AU CONGO BELGE 

contrée riche, accueillante et facile pax une route dont je 
connsds presque tous les détours ! 

Arrivés hier au poste de Pania où nous avons été 
reçus d'une façon charmante par l'administrateur, nous 
étions à table le midi sous la véranda ombragée d'un 
lattis de bambous découpés, lorsque le son grave d'une 
sirène et les cris enthousiastes des nègres qui hurlent : 
Ollélé... Ollélé... sont venus nous surprendre: C'est le 
Luxembourg, le steamer du Kcisaï qui doit nous emme- 
ner. Il est arrivé plus tôt que nous ne l'attendions et, 
aussitôt un avis du capitaine nous informe que nous 
devons noue embarquer d'urgence, le bateau devant 
redescendre à Lusambo le lendemain à la première 
heure. Nous avons passé l'après-midi à embarquer nos 
bagages, à aménager les trois cabines qui nous sont 
dévolues pour le trajet de quinze jours, nous séparant de 
Kinshassa. . . et ce matin, aux premiers rayons du soleil 
levant, tsuidis que les bleuies du poste, envoyaient leur 
dernier adieu aux partants, le bateau se détachait lente- 
ment de la rive et prenait le milieu du courant en sa- 
luant de trois coups de sirène la terre du Katanga que 
nous venions de quitter. 

Nous voguons maintenant sur les eaux majestueuses, 
entre les hautes falaises sanglantes du Sankuru Vers le 
Bas-Congo. 



CHAPITRE VII 

Vers le Bas-Congo 

Le Luxembourg. — Lusambo. — Niengele et la Con- 
due. — La correspondance pour Luebo. — Les dia- 
mants du Kasaïe. — Dima la belle et la C. K. — 
Le Kwango. — Kwamouth et le jleuve Congo. — 
Arrivée à Kinshassa. — Léopoldoille. — La Croix- 
Rouge. — Le pays de l'imprévu. — Séparation. — 
La famille au Congo. 

Le Luxembourg, spécialement affecté au service des 
passagers du Sankuru-Kasaïe, est l'un des steauners les 
plus confortablement eiménagés et les mieux agencés 
de toute la flotille de la marine coloniale : c'est un navi- 
re à fond plat, propulsé de l'eirrière par deux roues à 
aubes jumelées. Le bateau est à deux ponts; on pour- 
rait dire à deux étages, ces ponts se superposant symé- 
triquement. Au rez-de-chaussée se trouvent les machi- 
nes, les cuisines, les cabines du personnel et les instal- 
lations volantes des passagers noirs. L'étage supérieur 
est entièrement consacré aux passagers blancs sauf 
l'extrême avant réservé au capitaine et à la timonerie 
Douze cabines à deux couchettes, suffisamment spa- 
cieuses, éclairées à l'électricité, s'ouvrent sur le pont- 
promenade. Un large spardeck, au centre du vapeur 
sert à la fois de lieu de réunion et de place à manger 
pour les passagers. Des salles de douches sont installées 
à l'arrière et tout le pont est protégé contre le soleil tro- 



1 92 UN TERME AU CONGO BELGE 



pical par une épaisse toiture. Par cette matinée radieuse 
nous demeurons installés dans nos fauteuils pliants, 
SUT le pont du steamer où va se confiner notre vie pen- 
dant les quinze jours que prend la descente du Sankuru 
et du Kasaïe. Le bateau file bon train au gré du courant 
t2mdis que les rives du fleuve déroulent devamt nos 
yeux leur panorama chatoyant et lumineux. Ce sont tein- 
tôt d'inextricables forêts dominées pai les géants de la 
sylve tropicale dont les racines noueuses et formidables 
baignent dems le fleuve même. Plus souvent ce sont des 
falaises abruptes largement éclaboussées d'ocre et de 
carmin rutilant, grêlées d'une infinité de petits trous 
noirs d'où sortent en sifflant des vols aigus de perro- 
quets gris. 

Parfois, aux endroits où des palmeraies décè- 
lent un village perché sur les hauteurs, quelques piro- 
gues sveltes s'abritent craintivement sous les dômes 
feuillus de la rive... Nous dépassons Batempas, où les 
constructions nombreuses d'une importcinte factorerie 
de la Compagnie du Kasaïe érigent leurs toits de chau- 
me fignolés dans une clairière évidemment défrichée 
à la hache au milieu de l'enserrante ceinture des bois 
épais. Plus loin, sur des hauteurs dénudées, le camp mi- 
litaire de la Moamba domine le cours du fleuve de ses 
maisons claires ; c'est l'tm des centres de cantonnement 
de la force publique coloniale, installé à proximité de 
Lusambo, chef-lieu du District du Sankuru dont nous 
apercevons bientôt et successivement les villages indi- 
gènes et l'importante agglomération européenne. 

Il est deux heures lorsque le Luxembourg accoste au 
beach où il va statiormer jusqu'au lendemain midi pour 
prendre cette fois son plein de passagers. Sous l'intelli- 
gente impulsion de son Commissaire de District actuel, 
Lusambo, en ces toutes dernières années, a pris un déve- 
loppement considérable. Chef -lieu de District, siège 
d'un tribunal de P* Instance, d'une école profession- 



LUSAMBO 193 



nelle de la colonie, cette localité concentre en outre 
presque toute l'activité commerciale des deux districts 
voisins : Lomami et Kasaïe, Un grand nombre de facto- 
reries s'y sont établies et y prospèrent splendidement. 
C'est beaucoup mieux qu'un poste, une petite ville à 
l'aspect riant et animé. De larges avenues ombragées 
de mainguiers se bordent de charmantes villas de brique 
rouge ceinturées de jardins fleuris. C'est presque un 
boulevard qui, entre le fleuve et les courts de tennis 
soigneusement dessinés, mène au parc, au milieu du- 
quel s'élève la coquette habitation à deux étages du 
Commissaire du District. Il n'y a plus ici de maisons de 
pisé ou de briques sèches coiffées de leur épais matelas 
de paille brune. Toutes les habitations de fonctionnai- 
res sont en matériaux durs gaiement couvertes de tuiles 
rouges, et les intérieurs aménagés et meublés cepen- 
dant avec les ressources locales ne laissent pas grand* 
chose à envier au confort européen. J'ai vu de là cer- 
tains mobiliers, que l'on aiurait pu croire importés en 
droite ligne de chez Waring et Gillows, tout simplement 
réalisés en bois naturels du pays à l'école* profession- 
nelle locale des Frères de la Charité. 

Plus de vingt ménages de fonctionnaires sont actuel- 
lement installés à Luscimbo dont la population blanche 
s'élève à une centaine de résidents européens. Les con- 
ditions climatériques y sont relativement bonnes, et le 
confort aidant, chacun se plait beaucoup dans la cité 
nouvelle. Le quartier commerçant est extrêmement ani- 
mé. A côté des grandes factoreries de compagnies com- 
me l'Intertropicale et l'Alberta de nombreux belges sont 
installés pour leur compte personnel : On y trouve même 
le café avec jeux de quilles à l'instcu: de chez nous. Des 
firmes portugaises et grecques y exploitent également 
des établissements importants. Ici ce ne sont plus les 
installations approximatives de l'intérieur où le séchoir 
à caoutchouc et le dépôt de noix palmiste occupent la 



194 UN TERME AU CONGO BELGE 

plus grande place : Ce sont des magasins bien montés 
dont les rayons et les comptoirs se chargent des pro- 
duits de consommation les plus variés et où " Mada- 
me " peut aller faire ses courses comme dans une 
de nos bonnes villes belges... 

A la soirée toutes les cabines du Luxembourg ont re- 
çu leurs occupants. Mais ce n'est que le lendemain 
midi que le steamer démarre. Nous avons à bord le 
Procureur du Roi et l'Adjoint supérieur de Lusambo 
et leur famille qui descendent à Luebo. Plusieurs ca- 
marades de l'endroit nous accompagnent jusqu'à Nien- 
gele, station située à une heure plus bas sur le fleuve 
où nous attend une des surprises les plus étonnantes que 
j'ai rencontrée au Congo. 

Le poste de Niengele n'est guère renseigné sur les 
cartes officielles: C'est tout uniquement l'instcJlation 
commerciale de deux négociants français associés pour 
la récolte des produits africains et la vente des articles 
d'importation. Je ne m 'attendais guère à le trouver fort 
différent du grand nombre de factoreries de l'intérieur 
ou du fleuvp, rencontrées siu- mes routes. Cependant, le 
steamer n'a pas encore accosté que nous sommes frap- 
pés par l'élégance des jardins en terrasse, peu: le quai 
en brique, aux balustres de ciment modelé, par le petit 
bassin à front de courant où se balance un gracieux 
canot à moteur: Nous voilà loin de la plage étroite et 
boueuse où l'on aborde généralement par la passerelle 
faite d'une planche branlante. Sur la rive les sacs '^e 
coconut symétriquement rsuigés attendent l'embarque- 
ment et le bateau sitôt arrêté, le propriétaire de l'instal- 
lation monte à bord et nous invite à visiter sa résidence : 
Par vme allée bordée de roses et d'hibiscus écarlates 
nous nous trouvons soudain menés devant le plus 
merveilleux des châteaux... en Europe — sinon en 
Espagne — que pût rêver ime imagination de broussard 
fin de terme ! 



NIENGELE 195 



Imaginez la plus délicieuse villa <de style moderne 
que vous rappellent vos souvenirs des cités jardins 
d'Angleterre ou des grandes stations balnéaires; tel 
s'avère le castel des factoriens de Niengele perdu dans 
une anse solitaire d'un grand fleuve Centre-Africain. 

Une large baie, ouvrant sur la terrasse nous 
introduit dans un vaste hall rotonde modem- 
style, décoré avec im raffinement artistique du 
meilleur goût : Divan-bibliothèque, encoignures d'in- 
timité savcmte, portières luxueuses de lourdes soiries 
orientales, lustres électriques, salonnets délicieux en 
alcôves, large loggia en retrait voilée d'un rideau de 
glycine, tout dans cet intérieur étonnant de confort et 
de luxe concoiurt à donner l'impression d'im décor par- 
fait de quatrième acte de comédie dernier bateau... 

Et que l'on n'aille pas croire que ces merveilles soient 
obtenues par une dure exploitation des ressources indi- 
gènes : L'installation commerciale de Niengele dont, 
légitimement fiers, les propriétaires nous font les hon- 
neurs détaillés tandis que les tonnes de palmistes s'em- 
pilent dans les cales du Luxembourg, est organisée en 
véritable phalanstère: A côté des magasins de gros et de 
détail il existe des écoles pour adultes et pour enfants 
où les travailleurs de la maison sont instruits par les 
soins de leiurs patrons, les camps d'ouvriers noirs sont 
installés selon les principes d'une hygiène irréprocha- 
ble; si l'on s'est payé le luxe d'édifier un barrage sur 
un clair ruisselet voisin pour faire tourner la roue de 
moulin actionnant la dyneimo qui fournit l'énergie élec- 
trique à tout le poste, où en a profité pour créer en 
même temps un large et clair bassin de natation où les 
travailleurs peuvent s'ébattre sans craindre les crocos 
du fleuve... Mais la sirène nous rappelle: Il faut quitter 
cet oasis d'où nous emportons une fois de plus l'im- 
pression que le travail personnel, l'initiative et l'intelli- 
gence peuvent transformer en bien peu de temps (la 



196 UN TERME AU CONGO BELGE 



factorerie de Niengele telle qu'elle existe aujourd'hui 
date de cinq ans au plus) les pires conditions locales, et 
produire des résultats incomparables sur le sol tropical, 
parfois si ridiculement décrié ou malmené par ceux qui 
n'ont ni les qualités ni la volonté indispensables pour y 
réussir. 

Une heure plus teurd nous faisons une courte escale 
au poste de la Condue, centre d'exploitation de la so- 
ciété des Plantations Lacour. Nous embarquons ici 
d'énormes paniers de légumes eturopéens et de fruits 
tropicaux. Les plantations de la Condue produisent 
actuellement un café exquis dont la réputation s'étend à 
travers toute la colonie et qui se transporte en ballots de 
jonc bien tressés jusqu'à Elisabethville et Kinshassa. 
Les plantations de la Condue mériteraient une visite 
détaillée; malheureusement l'horaire de navigation est 
là, inflexible, et le steamer doit, avant la nuit tombante, 
accomplir son parcours déterminé. A l'heure où s'allu- 
ment les premières étoiles nous stoppons au milieu du 
courant; l'ancre est jetée et le Luxembourg s'arrête 
au milieu du fleuve. Malgré la pleine lune la naviga- 
tion dans les passes constcuriment modifiées par les 
bancs de sable mouvants est trop dangereuse pour pou- 
voir être continuée sans risques d'échouage. Ainsi cha- 
que nuit se passe au repos dems l'immensité calme du 
fleuve dont le silence n'est troublé que par la chanson 
monotone des grenouilles et le mugissement lointain 
des hippos qui s'ébattent au clair de lune dans les pâtu- 
res marécageuses de la rive. 

Trois jours de navigation nous mènent à l'embouchu- 
re du Sankuru. Nous entrons dcins les eaux du Kasaie 
en face du poste de Basongo. Les deux fleuves se con- 
fondent à cet endroit en une nappe majestueuse cou- 
pée d'une multitude d'îlots verdoyants. Ceux de nos 
compagnons qui se rendent à Luebo, chef -lieu du dis- 
trict du Kcisaïe débarquent ici pour s'installer à bord de 



LES DIAMANTS DU KASAIE 197 

la "délivrance" qui les attend au débarcadère. Les 
" délivrances " sont de petits vapeurs à fond plat, de 
tonnage minime et de faible tirant d'eau qui font le ser- 
vice des biefs navigables secondaires. Basongo est ce 
que l'on appelle en argot de brousse un " poste à mous- 
tiques ' ' . Aussi après la visite que nous font à bord le 
chef de poste et sa charmante femme, qui paraît d'ail- 
leurs supporter vaillamment ce séjour peu agréable, 
nous ne faisons pas long feu sur le pont ce soir-là : 
L'abri de la moustiquaire: même dans la cabine sur- 
chauffée, s'impose absolument contre les attaques 
incessantes des essains des maudites bestioles. 

De grand matin les deux vapeurs se sépairent 
et nous saluons une dernière fois nos cEunara- 
des qui s'enfoncent vers l'intérieur tandis que 
nous continuons, nous autres, vers les régions plus 
civilisées. C'est dans l'extrême sud du District du Ka- 
saï, à Tshikapa, que la société Forestière et Minière a 
commencé depuis cinq ans l'exploitation des premiers 
gisements de diamants découverts au Congo belge. 
Les prospections ont accusé dans la plus grande partie 
de ce territoire la présence de la pierre précieuse. Des 
dicimants ont été trouvés jusque dems les jardins de la 
mission de Luebo, et trois des grandes compagnies 
dont les concessions s'étendent dans ces régions, la 
Compagnie du Kasaïe, celle du Chemin de fer Bas- 
Congo-Katanga et la Forminière déjà nommée pour- 
suivent avec activité les prospections à la recherche de 
gisements exploitables. Il sera peut être vrai un jour 
de dire que le Chemin de fer Bas-Congo-Katanga aura 
été construit sur et avec les diamants du Congo Belge. 

En attendant la Forminière seule, jusqu'à présent a 
ouvert des mines dont la production progresse chaque 
année et a peissé de quinze milles carats en 1913 à cent 
milles carats environ au cours du dernier exercice. Les 
diamants de deux à trois carats du Kasaïe sont absolu- 



198 UN TERME AU CONGO BELGE 

ment parfaits. Le plus gros dieimeait découvert à ce jour 
atteignait le poids de quatorze carats ; il a été offert ré- 
cemment à Sa Majesté le Roi. 

Il m'est revenu que les prospecteurs fondent les plus 
grandes espérances d'avenir sur les champs diaman- 
tifères de la région dont la production pourrait attein- 
dre un jour vingt-cinq millions de francs suivant des 
avis très autorisés. Malheureusement la guerre en 
rendant extrêmement difficile les importations de 
machinerie et en arrêtant le recrutement du personnel 
technique indispensable est venue entraver pour long- 
temps peut-être le développement de l'exploitation 
de cette nouvelle Golconde... Il n'en reste pas 
moins établi qu'un vaste champ s'y ouvrira un 
jour à l'activité de nos ingénieurs et de nos tech- 
niciens de tous rangs. Espérons que les Belges se 
ront nombreux dans la pléiade de ceux qui consacre- 
ront leurs forces et leur science à faire jaillir cette 
richesse latente du sol colonicil. 

Nous venons de citer le nom de la Compagnie du 
Kasaïe, l'une des plus anciennes et des plus connues 
des grandes sociétés qui ont inauguré l'exploitation 
méthodique de notre domaine africain. C'est à Dima, 
OUI nous parvenons vers le dixième jour de notre voyage 
fluvial, que se trouve installée la direction centrale 
d'Afrique de cette importainte entreprise dont les facto- 
reries couvrent toute la région occidentale limitée par 
le Lubilash, le Sankuru et le Kasaïe. 

Dima étale au bord du fleuve la magnificence 
de ses jardins fleuris, peuplés d'orangers, de 
limoniers et de cocotiers, que nous rencontrons 
ici pour la première fois. Au milieu du poste 
un énorme massif d'arbustes torturés s'émaille de 
fleurs porcelainées qui ressemblent à de grands gar- 
dénias odorants. Vers la maison du directeur, dont les 
deux étages sont presqu'enfouis dans les roses grim- 



LE KWANGO 199 



pantes, une allée de splendides élaïs forme une ogive 
naturelle de palmes vertes impénétrable aux rayons du 
soleil. Les maisons d'agents disséminées dans le parc 
sont avenantes et gaies, et temdis que le Luxembourg 
charge les produits amassés sur la rive les agents de la 
C. K. paraissent achever gaiement leur dîner dans le 
mess en rotonde qui domine le fleuve. Lx>rsque nous re- 
partons, c'est au milieu des vivats de tout un peuple de 
négresses dont les pagnes bigarrés et étincelants met- 
tent sur la rive luie floraison de couleurs plus vives 
parmi les massifs fleuris de Dima la Belle ! 

A partir de Dima le fleuve prend un aspect vrai- 
ment majestueux: Ses rives s'effacent au lointain hori- 
zon, à peine plus bleues sur le bleu infini du ciel. N'é- 
taient-ce les lagunes de sable d'or tapissées d'herbes 
hautes, les îlots rocheux étreints de frondaisons exu- 
bérantes, on se croirait par moment sur quelque lac 
immense. Nous croisons maintenant ifréquemmeni 
d'autres steamers, appartenêint à la Citas, à la Cie du 
Kasaï, aux Huileries du Congo Belge, Ils saluent au 
passage le Luxembourg de trois coups de sirène et s'é- 
loignent comme poussés par la cascade d'écume étin- 
celante que les propulseurs accrochent à leur arrière. 

Dans l'après-midi nous arrivons à l'embouchure du 
Kwango, gros affluent du Kasaïe dont nous remontons 
le cours une heure durant, paissant devant les bâtiments 
importants de la mission de Wombali pour aborder à 
Bandundu, chef -lieu du District du Kwcingo. Ce 
poste où nous nous arrêtons peu de temps, seulement 
pour prendre le courrier d'Europe, ne parait pas très 
attrayant. Quelques factoreries sont alignées le long de 
la rive et nous y trouvons, luxe inconnu depuis long- 
temps, des confitures et des pralines qui font, comme 
on le pense bien, la joie des enfants. 

Nous passons la nuit de ce jour dans un petit poste de 
bois au-delà de Mushie. On sait en effet que les stea- 



200 UN TERME AU CONGO BELGE 

mers du fleuve sont actuellement encore chauffés au 
bois : Les coupes se font dans le^ forêts riveraines et ds 
trois heures en trois heures environ le bateau s'arrête 
pour se ravitailler en combustible à l'un ou l'autre des 
postes de ventes où les décastères de bûches équarriés 
attendent alignés au bord de l'eau. A la première heure 
nous nous remettons en route à travers les gorges de 
Kwa où le Kasaïe resserre entre deux murailles de 
rochers la masse de ses eaux avant de se voir absorbé à 
Kwaimouth, oii nous arrivons vers dix heures, dans 
l'étendue du fleuve Congo. Nous entrons dans le Congo, 
à l'endroit où il sert de frontière entre les possessions 
belge et française de l'Afrique centrale. Le petit poste 
de Kwamouth — deux ou trois maisonnettes blanches 
et vertes, construites à flanc de coteau sur la pointe ro- 
cheuse faisant coin au confluent des deux grands fleu- 
ves Congolais — fait face à la rive montagneuse du 
Congo français qui dresse ses contreforts épais à trois 
kilomètres de l'autre côté du Zaïre : C'est un point im- 
portant qui concentre tout le transit entre les régions du 
Haut Kasaïe et celles du Haut Congo. Aussi y faisons- 
nous une longue station pour débarquer voyageurs et 
marchandises à destination de Stcmleyville, et ce n'est 
que le lendemain vers dix heures du matin que nous 
débouchons au milieu de l'immensité du Steuiley Pool 
dcins lequel le fleuve s'étale en un lac miroitant avant 
de bondir d'un seul jet dems les défilés titanesques de la 
région des cataractes. 

Après une heure de navigation sur la nappe étin- 
celante du Pool, étalée entre les hauts sommets bleuâtres 
de ses lointains rivages, nous voyons briller dans 
les frondaisons encore distantes, du bord vers lequel 
nous nous dirigeons, les toitures des deux aggloméra- 
tions jumelles de Kinshassa et de Léopoldville, et celles 
plus espacées sur la rive droite de leur sœur freinçaise : 
Brazzaville. 



ARRIVÉE A KINSHASSA 201 

Vue du Pool, Kinshassa où nous abordons bientôt, 
présente l'aspect d'un bouquet touffu de verdure 
sombre dans les feuillages duquel se dessinent 
de grandes villas claires. Bientôt le pont du 
Luxembourg est envahi par les porteurs et les prison- 
niers qui viennent chercher les bagages des passagers. 
Sur la rive les pousse-pousse, fauteuils d'osier montés 
sur un châssis à une large roue pneumatique et allègre- 
ment propulsés par deux noirs dont l'un tire et l'autre 
pousse la légère machine, attendent les dames et les 
enfants et nous mènent en deux minutes, par une large 
allée de Baobabs énormes et chenus, à l'Hôtel de 
l'A. B. C. Il faut avoir vécu deux eins dans les installa- 
tions plus que sommaires de l'intérieur, pour ressen- 
tir pleinement le bien-être que l'on éprouve à se voir 
transporté tout à coup dans un grand hôtel moderne 
où rien ne fait défaut de ce qui constitue le confort euro- 
péen le plus complet : L'hôtel de la Compagnie Com- 
merciale et Agricole du Bas Congo est sans contredit 
l'une des plus belles constructions existant actuellement 
dcins le moyen Congo. C'est un élégant bâtiment de plus 
de soixcinte mètres de façade, tout en poutrelles, briques 
jaunes et ciment armé. Au rez-de-chaussée s'ouvrent à 
front d'avenue, les bureaux et les magasins dont les 
larges vitrines garnies présentent l'aspect coquet et at- 
tirant des étalages européens. Deux escaliers extérieurs 
conduisent au bel-étage où s'ouvrent de chaque côté 
du grand hall d'entrée les salles du bsu" et du restau- 
rant meublées des petites tables coquettement dressées 
qui attendent les dîneurs. Aux deux étages supérieurs 
les chambres de voyageurs ouvrent leurs vastes baies 
sur de larges terrasses circulaires dont la face postérieu- 
re domine par dessus des jardins en gradins, le mer- 
veilleux panorama du Stanley-Pool. Après les longues 
pérégrinations de ces derniers mois, nous nous sentons 
si heureux de trouver enfin une installation ne laissant 



202 UN TERME AU CONGO BELGE 

en rien à désirer que nous décidons de passer à Kins- 
hcissa la quinzaine qui nous sépare de l'époque du dé- 
part de V Albertville. 

Le steamer de la C. M. B. C. quittera Mata- 
di, nous dit-on, vers le cinq ou le six avril. 
Nous passons la journée du lendemain, dimzin- 
che, dcins l'animation joyeuse du grand hôtel où rési- 
dent en ce moment beaucoup de passagers des- 
cendus de tous les points de la Colonie pour prendre 
eux aussi la voie du retour vers l'Europe. A l'heure 
oti la brise du soir ramène la fraîcheur, il y a foule sur 
la grande terrasse du Bar où les habitants de Kinshassa 
viennent se mêler aux passagers : On retrouve des ca- 
marades, les cercles se forment, les joueurs évoluent 
autour des billiards, au piano un amateur esquisse la 
valse à la mode et parmi les groupes joyeux les toilettes 
claires des dames — très nombreuses à Kin — mettent 
une gaité nouvelle : On se croirait plutôt dans quelque 
casino d'une station d'été qu'à la terrasse d'un des éta- 
blissements d'une cité neuve congolaise, n'étaient-ce 
les boys plus noirs dans leurs livrées blanches qui ser- 
vent les "demis " et les gobelets de cheimpagne. 

Nous nous embarquons de bonne heure le lende- 
main matin dans le train-tramway de la Compagnie du 
chemin de fer du Congo qui, plusieurs fois par jour, fait 
la navette entre la métropole commerciale du Congo et 
Léopoldville, siège des services administratifs du Dis- 
trict du Moyen Congo et capitale de la nouvelle provin- 
ce du Congo-Kasaïe : C'est la journée des visites offi- 
cielles qu'il convient de faire aux collègues et aux 
hauts fonctionnaires locaux lorsque l'on est de passa- 
ge dans un centre colonial. Ce n'est d'ailleurs que tout 
plaisir à Léopoldville, où nous rencontrons un accueil 
charmant tant auprès des membres du Tribunal de Ire 
Instance que de la part des hauts magistrats du Tribu- 



LA CROIX-ROUGE 203 



nal d'Appel de Borna en ce moment en session dans 
cette localité : Bien plus, tandis que chacun s'ingénie 
à faire fête à nos enfants qui ont, je ne sais comment, 
conquis la sympathie générale, voici que gerrne l'idée 
de me retenir dans ce milieu si cordial : Le parquet du 
Substitut du procureur du Roi de Léopoldville est dé- 
pourvu de titulaire depuis plusieurs semaines : Cette si- 
tuation ne peut se prolonger deuis un centre de telle im- 
portance; d'autre part je devrais encore faire cinq 
mois de service pour effectuer mon terme régulier; le 
cheingement d'air, le repos absolu du voyage sur le 
fleuve ont apporté une amélioration considérable à 
l'état de santé de ma femme qui est en bonne voie de 
complet rétablissement. Pourquoi ne pas terminer 
notre séjour dans le milieu chaurmant et dans le confort 
de cette grande station et où la présence d'une organi- 
sation médicale de premier ordre offre les garanties les 
plus sérieuses... Après mure réflexion, nous prenons 
le pcurti le plus sage : Celui de nous en référer à la dé- 
cision des autorités médicales et c'est ainsi que le lende- 
main je présente tout mon monde à l'examen du méde- 
cin chef de service de la Croix Rouge de Léopoldville. 
C'est à Léopoldville en effet, point d'intersection et de 
réunion de toutes les voies de pénétration vers les dis- 
tricts intérieurs, que se trouve installé l'Hôpital central 
de la Colonie : Déuis le vaste bâtiment clair dominant 
le plateau de Léo, tous ceux qui, sur ordonnance médi- 
cale se voient forcés de quitter leurs postes lointains, 
subissent un dernier exeunen qui décide de leur main- 
tien en service ou de leur envoi en congé de maladie. 
Deux médecins, hommes de science et de dévouement 
s'il en fut, sont chargés de ce service important et dis- 
posent pour l'hospitalisation et les soins, des installa- 
tions et du matériel le plus moderne : Vaste labora- 
toire, salles d'opération et de visite montées sur le mo- 
dèle des plus parfaites cliniques européennes, salles 



204 UN TERME AU CONGO BELGE 

d'isolement et de repos où veille sans cesse la sollici- 
tude maternelle d'admirables religieuses. 

C'est là que fut prononcé l'arrêt de la faculté décré- 
téint que si je consentais à rester au service colonial jus- 
qu'à fin août, il était plus sage de laisser retourner en 
Europe pour s'y refaire complètement des épreuves tra- 
versées, ma femme et mes enfants... Et je m'arrêterai à 
cette solution, acceptant une courte séparation nouvelle, 
puisqu'aussi bien il n'y avait plus guère maintenant de 
difficultés à la poursuite du voyage et que dans ces con- 
ditions je pouvais difficilement me dérober au devoir 
professionnel. 

Ainsi, une fois de plus, les circonstances se jouaient 
des projets les mieux cirrêtés comme il en est le plus 
souvent d'ailleurs, dcins ce pays de l'imprévu... 

Le lendemain nous transportions nos pénates de 
Kinshassa à Léopoldville où le Commissaire général 
voulait bien mettre à la disposition temporaire de ma 
famille le vaste et coquet pavillon réservé aux hauts 
fonctionnaires de passage. Quatre jours plus tard je re- 
cevais la commission m'appelant au siège du ministère 
public près le Tribimal de Léopoldville et le six avril 
à sept heures du matin j'installais ma feimille dans le 
train à destination de Thysville et de Matadi où toutes 
les dispositions étaient prises pour son embarquement à 
bord du courrier d'Europe... 

Certes, on éprouve toujours un chagrin profond, un 
déchirement douloureux, lorsque l'on perd la douce 
ambiance de ses plus chères affections... 

Pourquoi ne l'avouerais-je pas cependeoit, puisque 
j'écris ce journal de ma vie Congolaise pour l'édifica- 
tion et l'enseignement de ceux que tentera à leur tour 
la carrière coloniale, lorsque j'eus consommé ce 
sacrifice momentané, je conservais au milieu du cha- 
grin inévitable de l'heure, la réconfortante impression 
d'avoir réparé Terreur commise en croyant possible de 



LA FAMILLE AU CONGO 205 

faire partager sans trop grands risques et inconvénients 
la vie coloniale à des enfants en pleine formation 
physique, intellectuelle et morale. 

Si des centres comme Elisabethville — dont l'orga- 
nisation à ce point de vue est d'ailleurs unique dans la 
colonie jusqu'à présent — peuvent présenter aux fa- 
milles entières des opportunités un peu plus favora- 
bles, il est certain que les conditions normales de la vie 
Congolaise ne sont pas actuellement appropriées à 
l'immigration des enfants européens. 

J'ai vu pour ma part s'effriter presque dès le premier 
mois de séjour de ma famille à Kabinda les illusions 
que je m'étais forgées à ce sujet. La constitution robus- 
te des miens a évité toute conséquence néfaste à cette 
expérience... peut-être plus tard le souvenir de leur sé- 
jour en Afrique ramènera-t-il mes enfants vers les car- 
rières coloniales : Ils ne retourneront en tout cas au 
Congo que lorsqu'ils auront acquis la résistance physi- 
que et la formation scientifique nécessaires pour abor- 
der avec chances de succès la voie où je les aurai précé- 
dés en leiu: y faisant faire prématurément, un premier 
pas ! 



CHAPITRE Vin. 

Deux mois au Stanley-Pool 

Installation. — La vie à Léo. — Le tribunal. — La Ma- 
rine du Haut-Congo. — A l'école primaire. — Braz- 
zaville. — Kinshassa métropole commerciale. — Les 
grandes entreprises. — Une " cause célèbre ". — 
Excursion aux rapides du Congo. — Session en 
brousse. — La mission de Kisantu. — Madimba. — 
Commerce local. — Où nous tuons un éléphant. — 
Rentrée à Léo. — Toujours V Imprévu I 

L'agglomération urbaine de Léopoldville s'étend 
sur trois plateaux, séparés par deux ravins profonds. 
Ces plateaux sont disposés en hémicycle au fond de la 
dernière crique du Stanley-Pool, précédant immédia- 
tement le large couloir par où le fleuve se précipite vers 
le Bas-Congo en rapides torrentueux. 

La gare, terminus du chemin de fer de Matadi au 
Pool, où l'on débarque en arrivant de Kinshas- 
sa est située sur le premier plateau, en pleine 
ville commerciale, entre les deux grandes cités 
indigènes de Village Belge et Kilimani : Cet 
endroit, la topographie locale se dénomme le 
faubourg de Galièma. La mission des R. P. de 
Scheut, l'église paroissiale et les écoles primai- 
re et professionnelle, des Frères de la Doctrine 
Chrétienne sont installées sur la seconde éminence ; 
dominée par les bâtiments clairs de la Croix-Rouge, la 



208 UN TERME AU CONGO BELGE 

ville officielle, résidence des fonctionnaires et siège des 
services administratifs, niche ses maisons blanches 
dans les bouquets de verdure accrochés aux flancs de 
la troisième colline. De chacune des trois hauteurs, 
descendent de larges avenues qui viennent aboutir à ce 
que l'on pourrait appeler la Marine parade, vaste 
terre-plein ombragé d'énormes cocotiers, entouré d'hi- 
biscus verts aux grandes fleurs écarlates, qui s'étalent à 
front des quais, des débarcadères et des entrepôts du 
port de Léopoldville. 

A mi-côte de l'avenue centrale de la ville officielle, 
se font face aux deux côtés d'un vaste square ombragé, 
le pavillon du vice-gouverneur de la province et le Pa- 
lais de Justice, 

Les habitations des magistrats et des médecins de la 
Colonie occupent le haut du plateau : Ce sont des mai- 
sons coloniales sans étages, en briques et ciment, en- 
tourées d'une large véranda et d'un jardin clôturé, 
confortablement meublées à l'Européenne : Ma demeu- 
re est située à front d'avenue, tout à côté du bâtiment 
du Parquet où du matin au soir défile le peuple des 
plantons, des policiers, des témoins et des justicia- 
bles. 

Indépendamment des territoires de l'intérieur, les 
deux agglomérations de Kin et de Léo ressortissent 
au Parquet local. Elles sont toutes deux placées sous 
la surveillance d'un Commissaire de police de carrière 
et dans des milieux à population européenne et noire 
aussi dense et aussi disparate, on peut penser si les in- 
fractions journalières sont nombreuses. 

Nous sommes maintenant en pleine période de tran- 
sition de la saison des pluies à la saison sèche : En cet- 
te fin d'Avril, il fait au Pool une chaleur humide et 
lourde que la tornade journalière seule vient abattre 
un moment sous le balai de ses rafaJes, Sous la chape 
de plomb de cette atmosphère écrassuite, l'immobilité 



LA VIE A LÉO 209 

même laisse perler la sueur à tous les pores de la 
peau... Inutile de dire que je trouve, au début, la com- 
paraison plutôt pénible avec le climat relativement 
doux des hauts plateaux du Katanga; mais on s'habi- 
tue vite à cette ambiance, dont pour ma paurt je n'ai 
vraiment souffert que pendeint trois ou quatre après- 
midi superlativement torrides... et puis la saison 
fraîche va venir. 

En attendctnl on fait son possible poiu: abattre le ma- 
ximum de sa besogne pendant les heures oîi la tempé- 
rature matinale adoucit l'atmosphère. Il serait d'ail- 
leurs difficile à Léo de faire grasse matinée ! A cinq 
heures et demie du matin la puisseinte sirène des ate- 
liers de la Marine hurle le réveil à travers toute la sta- 
tion. A six heures précises la fanfare endiablée de la 
Compagnie de la Force publique entonne de tous ses 
cuivres, sous mes fenêtres, des harmonies violentes 
dcois lesquelles on reconnaît par moment des lam- 
beaux de " Scimbre et Meuse " ou de " Vers l'Ave- 
nir "... La matinée se passe au travail qui reprend à 
deux heures et demie après la sieste sacro sainte sous 
ce climat. Puis après cinq heures, c'est la promenade 
vers Galiéma, ou les hauteurs dominant les rapides ; ce 
sont les réunions d'amis e^ les soirées de bridge ou de 
longues causeries entre camarades : On vit à Léopold- 
ville par groupes professionnels, dans un excellent es- 
prit de confraternité, d'amitié et d'entr'aide mutuelle, 
et les passages continuels de collègues et de fonction- 
naires amis descendant des districts lointains ou rega- 
gnant leur poste contribuent énormément à l'anima- 
tion et à la diversion des réunions et des soirées. 

Comme je l'ai déjà dit, Léopoldville est siège d'un 
Tribunal de première instance : Ce tribunal est sans 
doute après celui d'Elisabethville le plus important de 
la Colonie : La proximité du centre commercial et in- 
dustriel de Kinshassa lui amène en effet un grand 

15 



210 UN TERME AU CONGO BELGE 

nombre de causes civiles aussi remarquables par les 
problèmes juridiques qu'elles soulèvent que par les in- 
térêts souvent considérables dont elles décident. Detix 
avocats, installés l'un à Kinsheissa, l'autre à Brazza- 
ville y plaident régulièrement et les audiences y sont 
tenues avec tout l'appareil des prétoires européens. 

Mais il est à Léo un organisme qui, plus que tous 
les autres, donne à la ville sa caractéristique propre. 
C'est la Direction du service de la Marine du Haut 
Congo. Léopoldville est tête de ligne et port d'attache 
de tous les bateaux de l'Etat, assurant par les multiples 
voies navigables de la Colonie les treinsports et la pé- 
nétration européenne jusque dcins les districts les plus 
éloignés. 

Le long des quais du Pool trois ou quatre grands 
steamers à double pont sont toujours stationnés déchar- 
geant leurs cargaisons de noix palmiste, de caoutchouc 
ou de copal, empilant dans leurs cales les caisses de 
ravitaillement, les sacs de sel ou les ballots de tis- 
sus... Sur les slipways des équipes de nègres halent au 
cabestan, en cheintant leurs complaintes monotones, de 
petits vapeurs en réparation; sur les voies de ma- 
nœuvre, les locomotives trament avec de longs halète- 
ments grues et wagons plats; sur les chémtiers de 
radoub les carcasses de tôle des chalands et des balei- 
nières résonnent du matin jusqu'au soir sous les mar- 
teaux des riveteurs. Les Ateliers de la Marine de Léo 
font principalement le montage et la réparation de tout 
le matériel de navigation arrivant d'Europe le plus gé- 
néralement en pièces détachées. Ils occupent tm nom- 
bre considérable de travailleurs indigènes, de nom- 
breuses équipes d'ouvriers noirs, charpentiers, méca- 
niciens, forgerons, dirigés eux-mêmes par une vingtai- 
ne d'artisans blancs et tout lui cadre de contremaîtres, 
chefs de chantiers et ingénieurs techniques. 

C'est dans .des organismes de ce genre que les bons 



A l'École primaire 211 

ouvriers mécaniciens, ajusteurs, travailleiurs des bois 
et métaux trouvent l'emploi de leur activité au Congo, 
Ils ont vite fait s'ils ont ime vie saine et le sens du tra- 
vail de s'y élever au-dessus de la situation qu'ils pour- 
raient espérer dans les milieux industriels de la mère 
patrie, et même dans les postes de débuts dont les ap- 
pointements ne sont d'ailleurs jamais inférieurs à 
6,500 frs. ils jouissent dans la vie coloniale d'une con- 
sidération et d'un confort qui leur seraient demeurés in- 
connus en Europe: Les habitations des artisans mariés 
qui s'alignent pour la plupart le long de l'avenue con- 
duisant aux maisons, constituent un queirtier de la cité 
européenne qui n'en est pas le moins coquet. 

Lia mission de Léopoldville occupe, comme je l'ai 
déjà dit plus haut, le plateau central de l'agglomération: 
Elle est dirigée par Monseigneur Van Ronslé, Evêque 
et Préfet apostolique du Moyen-Congo et l'un des vété- 
rans de l'œuvre africaine. Tout à côté se trouve l'instal- 
lation des Frères de la Doctrine Chrétienne, chcirgés 
de la direction de l'école primaire officielle et de 
l'école professionnelle de la Colonie. La guerre ici 
comme partout est venue entraver l'installation de ce 
dernier organisme : Les bâtiments restent inachevés 
faute de matériaux et l'outillage indispensable ne peut 
s'obtenir de l'étranger en ce moment... J'ai visité en 
compagnie du frère Directeur les cinq classes primaires 
où l'instruction française est dispensée dans chacune à 
une cinquantaine de jeunes noirs à la mine éveillée : 
C'était jour d'examen et de distribution des récom- 
penses mensuelles. Je dois dire que j'ai été émerveillé 
des résultats obtenus par les frères-instituteurs à tous 
les degrés de leur enseignement. Ce qui est le plus frap- 
pant et ce qui fait le mieux honneur au dévouement et 
à la méthode des professeurs, c'est la moyenne généra- 
le des résultats obtenus. On ne vous présente pas dans 
les classes un jeune prodige nègre dépassant ses con- 



212 UN TERME AU CONGO BELGE 

disciples de cent condées en intelligence et en applica- 
tion... non. Interrogez les quatre cirquièmes des élèves: 
vous constaterez que tous atteignent le même niveau 
moyen et se sont assimilé au même titre les uns 
que les autres, les matières enseignées, de telle sorte 
qu'au bout de la cinquième année d'études tous par- 
lent et écrivent correctement le français, connaissent 
l'arithmétique et sont au courant des notions fonda- 
mentales des matières ressortisscint au progreimme de 
l'instruction primaire : La plupart trouvent en quit- 
tcint l'école des postes de clercs dans l'administration 
ou le conunerce. Lorsqu'à côté de ces ** lettrés " indi- 
gènes, l'école professionnelle poiunra former des 
ouvriers manuels de tous métiers, l'institution des Frè- 
res de la Doctrine Chrétienne de Léopoldville sera cer- 
tainement l'un des meilleurs centres de civilisation et 
de progrès de la Colonie. 

Il n'existe pas de communication directe constante 
entre Léo et Brazzaville, la cité-sœur dont les toits ar- 
gentés miroitent dzuis la verdure sombre sur l'autre rive 
du Pool. Un service de navigation régulier est assuré 
toutefois par les steamers de la Compagnie Citcis entre 
Kinshassa et la capitale de l'Afrique Equatoriale fran- 
çaise, et de temps à autre le remorqueur de la marine 
coloniéile fait, pour raisons de service, la traversée du 
Stanley Pool. Par une matinée de clair soleil nous nous 
embarquons, deux de mes collègues et moi, sur ce gra- 
cieux vapeiu- à hélices qui nous mène en vingt minutes 
au débarcadère de Brazzaville. Nous quittons le remor- 
queur belge au pier de la marine, courte jetée en pou- 
trelles de fer le long de laquelle dorment quelques tout 
petits steamers fluviaux de très cincien modèle. Par 
une route sablonneuse où court la voie étroite d'un De- 
cauville, nous gagnons en quelques minutes le centre 
de la cité, vaste place quadrangulaire, ombragée d'ar- 
bres en quinconces, entourée de factoreries et à l'un des 



BRAZZAVILLE 213 



angles de laquelle s'élève un marché couvert pour le 
moment rempli d'euiimation et coloré de toute la gamme 
des pagnes éclatants de * ' mesdames noires ' * en mal 
d'emplettes. De ce point centrcd rayonnent à travers un 
vaste plateau de grandes avenufes bordées de haies fleu- 
ries le long desquelles se succèdent, très Icirgement 
espacés au milieu de jardins bien dessinés, bâtiments 
officiels et demeures particulières. Rien d'ailleurs de 
bien caractéristique deins la capitale française, sinon 
son immense étendue. Aussi bénissons-nous l'heureu- 
se inspiration de nos collègues, magistrats de la Répu- 
blique, qui après avoir fait à notre visite le plus char- 
mant accueil, mettent à notre disposition leurs pousse- 
pousse, pour regagner l'embarcadère de Kinshcissa. . . 
La route, longue de plus de trois kilomètres, traverse 
les terrains du camp militaire, en passant devant l'ha- 
bitation du maire de Brazzaville et la somptueuse rési- 
dence du Général commemdant les troupes colonieJes 
de l'Afrique Equatoriale. Lorsque nous eirrivons au 
Pier après ime course endiablée, la sirène du bateau 
de la "Citeis " annonce le départ et nous débarquons 
une demi-heure plus tard à Kinshassa, heureux tout 
de même de ne pas avoir négligé cette excursion en 
territoire allié. 

Heureux... et vraiment aussi un peu fiers car on ne 
peut se défendre d'un légitime sentiment d'orgueil na- 
tional lorsqu'arrivant de la capitale de la colonie voi- 
sine on se retrouve au milieu de l'animation de Kins- 
hassa, métropole industrielle et commerciale de notre 
Congo. 

Sortez de la gare de Kin : Tous les bâtiments qui 
entourent la place sont de grands magasins suiimés 
par l'afflux incessant des acheteurs et où s'étalent les 
marchandises les plus diverses; parcourez les artères 
de la cité parmi le va-et-vient continuel des passants 
affairés : Chaque construction porte sa firme, factorerie 



214 UN TERME AU CONGO BELGE 

dont la réputation s'étend jusque dans le Haut-Congo, 
ou maison-mère centralisant l'activité des succursales 
de la brousse qui récoltent pour elle les produits les 
plus divers ; suivez ce rail qui enserre la ville de sa 
boucle circulaire : plus de dix raccordements s'en déta- 
chent qui relient à la ligne de Matadi les établissements 
des grandes entreprises coloniales sur lesquelles se fon- 
de la prospérité actuelle et l'avenir économique de 
notre Colonie... et il n'est pas jusqu'à la cité indigène 
elle-même, qui ne bourdonne incessamment de l'acti- 
vité de ses dix mille habitcints noirs, pour le plus grand 
nombre travailleurs aux gages des établissements lo- 
caux. 

En fait, la ville européenne de Kinshassa s'est for- 
mée de la juxtaposition des grandes concessions com- 
merciales et industrielles autour du noyau central des 
quelques bâtiments officiels et des nombreux magasins 
de particuliers. 

Il serait difficile sans doute d'énumérer toutes les 
raisons sociales dont les installations font de Kinsbas- 
sa la métropole commerciale du Congo et dont l'ac- 
tion, pénétrant souvent jusqu'aux régions les plus loin- 
taines de l'intérieur, exerce une influence directe sur 
toute la vie économique de la colonie. Il en est cepen- 
dant qui méritent une mention parce que leur institu- 
tion a marqué un progrès très net dans l'exploitation 
industrielle ou commerciale de la colonie qui n'en est 
plus, grâce à des initiatives heureuses, au temps où le 
caoutchouc et l'ivoire faisaient le seul fonds de sa 
richesse. 

Si nous suivons de gauche à droite le rail circulaire 
qui entoure la cité commerçante de Kinshcissa, nous 
rencontrons en premier lieu les bâtiments, dépôts et 
ateliers du "Syndicat d'Etudes et d'Entreprises au Con- 
go ", société au but à la fois technique et commercial 
dont l'activité est dévouée à l'étude et à l'insteillation de 



LES GRANDES ENTREPRISES 215 

tous ateliers ou usines susceptibles de s'établir au Con- 
go : Actuellement, les bureaux techniques de la société 
font surtout l'entreprise générale de construction, mais 
ils sont en voie de réaliser très prochainement l'éta- 
blissement complet de plusieurs industries locales tel- 
les que scieries mécaniques, industrie du meuble, char- 
penterie, tonnellerie, ateliers de répeu-ations pour mo- 
teurs et machines industrielles diverses, chantiers na- 
vals et slipways pour le radoubage des steamers et 
embarcations de navigation intérieure. A côté de cette 
activité technique la section commerciale de la société 
s'intéresse tout spécicdement à l'importation des ma- 
tériaux de construction des machines, moteurs et ma- 
chines-outils, de tous les produits utilisables déins l'in- 
dustrie; de telle sorte qu'après avoir fourni de toutes 
pièces des installations appropriées à l'exploitation des 
ressources locales à ses premiers clients, le syndicat se 
maintient en mesure d'assurer leur ravitaillement en 
tous produits nécessaires à leur industrie, à quelque 
point du Congo qu'ils aient fixé leur instédlation. 

L'importance d'une pareille entreprise est tout spé- 
cialement soulignée par les récentes mesures que vient 
de prendre notre gouvernement colonied en envoyant 
au Congo plusieurs missions techniques, dirigées par 
des spécialistes industriels belges de tout premier 
remg, dans le but d'étudier la possibilité d'établir sur 
place des usines d'exploitation des produits coloniaux : 
Il n'est pas sans intérêt de constater que l'initiative pri- 
vée des industriels et financiers belges a prévu des pos- 
sibilités que l'on n'aurait psLS même osé soupçonner il y 
a dix ans et s'est préoccupée dès lors de procurer un 
orggmisme spécialement adapté aux nécessités locales 
à ceux qui auront l'audace de tenter au Congo l'éta- 
blissement d'industries telles qu'on en trouve de si flo- 
rissantes dans les régions les plus septentrionales de 
l'Union Sud- Africaine. 



216 UN TERME AU CONGO BELGE 

Après celui du Syndicat d'Etudes nous trouvons un 
autre raccordement se dirigesint vers les établissements 
de la firme fondée il y a plusieurs années déjà par le 
D"" Dryepondt, un de nos coloniaux de la première 
heure dont les factoreries d'achat de produits et de 
vente de mcirchandises importées sont installées dans 
la région du haut fleuve. 

Plus loin, voici les installations de la puissante Com- 
pagnie Anglo-Belge des Huileries du Congo, fondée 
récemment encore par Sir William Lever, dont les 
postes de récolte couvrent les immenses concessions 
du Kwcmgo, de l'Equateur, de l'Aruwimi et des Bein- 
gala. Déjà, les steamers des Huileries du Congo Belge 
sillonnent le Congo et le Kasaï, apportant aux établis- 
sements de Kinshassa la palmiste précieuse dont l'hui- 
le en grandes futailles s'exporte régulièrement par 
chaque navire à destination de l'Eiuope. 

Citerons-nous encore la Banque du Congo Belge qui 
tient guichets ouverts dans de splendides bâtiments co- 
loniaux qui comptent parmi les plus beaux de Kinshcis- 
sa, et qxii apporte l'aide indispensable de son appui, 
de son crédit et de ses opérations à tous les commer- 
çants de la colonie tout en assurant la gestion de la 
comptabilité gouvernementale. 

Plus loin s'étend la concession de la "Comfina**, 
dont l'activité s'intéresse spécialement à toutes les 
opérations de commerce et de commission destinées à 
favoriser, aider et soutenir le commerçeint isolé de l'in- 
térieur : C'est d'ici que les factoriens privés tirent la 
plupart des marchandises qu'ils débitent dems les pos- 
tes lointains, c'est ici qu'ils écoulent sans grands ris- 
ques ni difficultés les produits récoltés dans l'intérieur 
à leur initiative. 

Voici enfin les chémtiers navals de la *' Citas ", Com- 
pagnie de transit et de navigation, dont les steamers 
réguliers vont chercher aussi loin que se réunifient les 



LES GRANDES ENTREPRISES 217 



voies navigables tous les produits d'exportation et por- 
tent aux commerçants de l'intérieur les denrées néces- 
saires à leur commerce... 

Parmi ces compagnies et ces sociétés j'en passe cer- 
tainement qui mériteraient une mention à côté de cel- 
les que je cite. Autour de ces puissantes sociétés, gra- 
vite toute la constellation des entreprises dont l'acti- 
vité s'étend à des districts déterminés et qui, presque 
toutes, ont à Kinshassa un siège ou un représentant : 
L'Alberta, la Compagnie du Lomami, La Belgica, la 
S. A. B., la C. C. C... Combien d'autres encore... 

Et puis, c'est la légion des maisons portugaises, les 
" Valle ", les *' S' Anna et Pinto ", les ** Ferreira et 
Viegas " pour citer seulement les plus importantes, et 
les quelques maisons particulières que soutiennent l'in- 
telligence et l'initiative personnelles de leurs chefs qui 
n'ont voulu s'inféoder à aucun groupement. 

Parmi ces derniers on rencontre deux figures mar- 
quemtes dont l'esprit avisé a fait réaliser au commerce 
colonial de sérieux progrès et a démontré une fois de 
plus que l'idée est l'un des principaux facteurs de dé- 
veloppement et de succès dzins tous les domaines : 
L'un, c'est le chef de la maison Ferreira Viegas, cé- 
lèbre sous le nom de Mampesa, en langue indigène. 
Alors que dans les temps héroïques du commerce con- 
golais on ne jetait sur le marché indigène que les 
indigo drill, les américains et les cotons imprimés tels 
qu'ils sortaient des ateliers de Belgique, d'Allemagne 
ou d'Angleterre, ce commerçant avisé sut trouver dans 
les manifestations plus ou moins artistiques de la vie 
native les genres de dessins qui convenaient au goût 
de nos populations noires : Il sut aussi les imposer à 
ses fournisseurs et lancer dems tout le Congo commer- 
cial du temps ces pagnes Kitenge que les négresses 
s'arrachent dans les factoreries de préférence à tous 
les produits du goût européen et qui ont rendu popu- 



218 UN TERME AU CONGO BELGE 

laire dams toute la population noire de la colonie le nom 
de leur inventeur presque à l'égal de celui du Boula- 
Matari. 

La seconde de ces figures bien populaires du com- 
merce local de Kinshassa c'est celle de M. Fabre, fa- 
bricant d'eau gazeuse, de limonades, de glace natu- 
relle, importateur de produits comestibles frais, entre- 
preneur de spectacles cinématographiques et initiateur 
des relations intimes entre les rives françaises et belges 
du Stanley Pool : Il y a six ans encore, en 1912, Braz- 
zaville, capitale française, était presqu'aussi complè- 
tement isolée de ses soeurs belges Léo et Kin que si elle 
se fut trouvée aux antipodes. Bien peu d'Européens se 
risquaient alors dans les rares pirogues indigènes qui 
osaient la traversée du Pool ; plus tard, lorsqu'une balei- 
nière ou quelque petit vapeur de société passait de la 
rive française à la rive belge, c'était un événement mar- 
quemt... et il en coûtait pour le moins cinquante francs 
par pEissager : C'est alors que M. Fabre fit venir d'Eu- 
rope une petite chaloupe à vapeur qui fit régulièrement 
le service de Brazzaville à Kinshassa moyennant un ta- 
rif modéré. Hélas, le joli vapeur fut trop vite victime 
d'un accident. Mais la démonstration était faite, le ser- 
vice régulier créé et aujourd'hui il y a entre Braizzaville 
et Kinshassa quatre traversées par jour et un mouve- 
ment de passagers qui témoigne à lui seul de l'impor- 
tance des relations d'affaires qui se sont créées entre 
les deux cités. 

Comme on le voit, il ne méinque pas de place à Kins- 
hassa tant poiu* les individualités entreprenantes que 
poiu* les candidats aux postes administratifs ou techni- 
ques que le développement constant des entreprises lo- 
cales ouvre chaque jour à nos nationaux. 

On comprend sans peine que les nombreux repré- 
sentants, dirigeants et employés des firmes importcmtes 
dont nous venons de donner un relevé forcément in- 



UNE CAUSE CÉLÈBRE 219 

complet, sont arrivés à faire de Kinshassa en même 
temps que le centre économique, le premier noyau de 
vie sociale et d'opinion publique indépendeuite de la 
Colonie. Depuis quelques coinées, il s'est créé à Kins- 
hcissa une Chsimbre de Commerce présidée par M. Hau- 
zeur, Directeur de la Citas, qui, dans ses réunions et ses 
rapports sait aborder de front l'étude des questions 
économiques et des intérêts généraux. Les chefs des 
entreprises privées importantes de Kin et de Matadi 
ont d'ailleurs été invités à faire partie du Conseil du 
gouvernement qui, depuis le début des hostilités euro- 
péennes, supplée à Boma le Conseil Colonial de Bru- 
xelles dans l'impossibilité de se réunir efficacement. 

Cependant, dans ce milieu européanisé, par la force 
magique de l'impulsion économique, l'un ou l'autre 
événement surgit encore de temps à autre qui rappelle 
le voisinage immédiatement proche encore de la bar- 
barie ambiante : Ce serait par exemple une erreur de 
croire que, parce qu'ils nous ont emprunté le faux 
col et le complet veston des dimanches, nos " frères 
noirs" employés de Chemin de fer ou travailleurs de 
grandes firmes ont abandonné complètement leurs su- 
perstitions primitives, abdiqué leurs haines de races 
ou trcinsformé leurs conceptions sauvages de la loi du 
talion. 

Nous l'avons pu constater encore au cours d'une af- 
faire judiciaire sensationnelle qui, pendant mon séjour, 
a £imené devant la Chambre correctionnelle du tribu- 
nal de Léopoldville, plus de trente-cinq prévenus: Pour 
les beaux yeux d'une fille de Lusambo, répondant 
d'ailleurs au nom très chrétien d'Henriette, Gongo, 
jeune mécanicien Batetela, fils d'un chef du Kasaï, 
s'est colleté avec un quelconque charpentier Baluba 
dont, au cour du combat singulier, il a — horresco re- 
jsrens — déchiré la culotte!... La jeunesse Baluba du 
" village belge " a décidé de demander a Gongo répa- 



220 UN TERrviE AU CONGO BELGE 

ration, pécuniaire bien entendu, de cet outrage : En 
bcuide, le lendemain, ils se rendent chez Gongo, qui, 
prévenu, les attend, entoiuré de nombreux pcurtiseuis : 
Une bagarre générale éclate et lorsque les fez rouges 
cirrivent, Gongo a déjà été transporté très mal arrangé 
dcuis son chimbèque. Malheureusement, son adversai- 
re de la veille est resté, lui, inanimé sur le terrain : 
Trois camarades le croient mort et n'ont d'autre idée 
que de le venger sur-le-champ. Tandis que la police 
emmènent les vagues comparses de la bagarre, ils vont 
droit à la case de Gongo. Tous les mâles ont fui à l'ap- 
parition des policiers et seules quelques femmes entou- 
rent et soignent le blessé. Elles refusent d'ouvrir aux 
forcenés. Alors, d'un seul effort, on brise le châssis de 
la fenêtre qui s'ouvre juste au-dessus du lit de Gongo 
et l'un des Baluba, d'un seul coup de casse-tête, fracas- 
se le crâne du blessé étendu sans connaissance. 

Les débats de cette affaire qui a passionné tous les 
milieux indigènes de Kinshassa ont été suivis par des 
groupes nombreux de ** délégués " des deux races ri- 
vales et il y eut dans le public de sourdes protestations 
lorsque l'assassin de Gongo ne fut condcimné qu'à la 
détention perpétuelle, ses comparses encaissant pour 
leur part un total coquet d'années de prison. Le 
nègre, même frotté de civilisation, mettra quelques 
générations encore à comprendre les principes en vertu 
desquels nous l'administrons et le jugeons... 

Nous ne pouvons trop nous en étonner si nous réflé- 
chissons un instant. Ceux-là qui, pour première mani- 
festation de civilisation, se bornent à singer l'extérieur 
des blancs n'ont-ils pas vu de leurs yeux leurs pères 
assiégeant Stanley dans son camp du mont Léopold, 
dont les vestiges dominent encore aujourd'hui le pro- 
montoire qui sépare la dernière crique du Stanley Pool 
des premiers rapides de la région des Cataractes ? 

Nous avons profité du passage à Léo d'un de nos 



EXCURSION AUX RAPIDES DU CONGO 22 1 

collègues se rendant dans un poste du Haut fleuve, 
pour organiser, par un des premiers dimanches de sai- 
son sèche, ime excursion corsée de pique-nique aux 
rapides du Congo. On quitte Léo par la route longeant 
les bâtiments de la Croix-Rouge et la prison, tout au 
haut du plateau. Le chemin traverse le camp militaire 
où, par cette belle matinée dominicale, nos guerriers 
khaki au repos se paient un doux jar niente devant le 
seuil de leurs chimbèques. La route bientôt se change 
en un sentier indigène comme j'en ai foulé temt dans le 
Lomami. Nous traversons un petit hameau de pêcheurs 
où, devcuit leurs cases primitives, les hommes s'occu- 
pent à tresser des nasses en lamelles de bambou et nous 
débouchons au bout d'une heure de marche au milieu 
du chaos le plus étormant de blocs basaltiques qui se 
puisse concevoir. Les formidables cubes de ciment ar- 
mé que l'art de nos ingénieurs entassent pêle-mêle au 
pied des jetées extérieures abritant les rades de nos 
ports sont des fétus auprès des rocs noirs que la fureur 
millénaire du fleuve arrache à son lit trop déclive et 
superpose sur ses bords en murailles fantastiques ou en 
champs étendus que la décrue révèle à la saison sèche. 
Dans le chenal central coupé d'un îlot rocailleux où 
tremblent quelques eirbustes éternellement secoués di- 
rait-on par l'assaut des remous et des lames, la masse 
des eaux du Pool entraînée à une vitesse vertigineuse se 
presse et se cabre, se heurte et se retourne, jaillit et 
fuse, en vagues, en montagnes, en cascades, en jets 
étourdissants : sur la fange limoneuse d'un gouffre qui 
se creuse, s'abat le manteau d'hermine d'une lame 
écroulée; dans la cuvette glauque d'un tourbillon qui 
fuit une envolée d'embruns retombe en pluie de gem- 
mes multicolores... Il semble que le tonnerre règne en 
maître perpétuel sur ce bouillonnement d'enfer. On ne 
se lasse pas de ce spectacle de force incommensurable, 
indomptée et inutile. Toujours semblable à lui-même 



222 UN TERME AU CONGO BELGE 

dcins l'ensemble mais varié infiniment dans les détcdls 
et le mouvement, il capte et retient l'attention, asservit 
la pensée, comme le spectacle infini de la mer... Nous 
avons dressé notre table swc un monolithe planté, à 
l'ombre d'un grand arbre jailli on se demamde com- 
ment d'entre les blocs granitiques de la rive. A nos 
pieds, séparée du torrent f mieux par une muraille de 
blocs entassés sur une lagune sablonneuse, le calme 
d'une petite crique miroitauite, contraste étrangement 
avec le tourbillonnement éperdu des rapides... 

Dans l'après-midfi, nous avons traversé non sans 
peines, glissades imprévues et bains forcés, cette cri- 
que d'ailleurs peu profonde et nous avons longue- 
ment vagué parmi les blocs erratiques, à l'extrême 
bord du torrent inlassable, fouettés par les embruns e'c 
parfois surpris par l'escalade imprévue d'une vague 
sournoise. Puis, vite séchés au grand soleil qui recuit 
les rochers écroulés, nous avons repris la route de Léo 
enchantés de cette excursion à l'un des sites les plus 
étonnants qu'il me fut donné d'approcher au cours de 
ma traversée d'Afrique. 

Un mois et demi s'est écoulé depuis mon installa- 
tion à Léopoldville. Nous sommes arrivés au 15 mai 
et la température a changé du tout au tout depuis quel- 
ques jours : On s'éveille le matin dans le brouillard qui 
voile de son ouate humide le panorama de lac italien 
du Pool, et s'évanouit vers neuf heures en accrochant 
des écharpes légères au sommet des grands cocotiers 
jaunissamts. Pendant la journée, l'ardevir du soleil est 
tempérée par la permanence de nuages qui ne se résol- 
vent plus en pluies et les soirées doucement caressées 
par une brise fraîche deviennent délicieuses : Presque 
sans transition autre que l'hypertrophie de chaleur hu- 
mide des semaines précédentes, nous sommes entrés 
en saison sèche. 

Sur ces entrefaites, le tribunal de Léopoldville s'est 



SESSION EN BROUSSE 223 



VTi dans l'obligation de fixer une session extraordinaire 
dcins le territoire de Madimba, région située sur la ligne 
de Matadi. Seulement, le rail dans ce district remplace 
les routes de caravane du Lomcimi et c'est ainsi qu'em- 
barqués le 1 7 mai au matin à Léo, dans une conforta- 
ble voiture de la Compagnie du Chemin de fer du Con- 
go, nous arrivons, le juge, le greffier et moi, à la station 
de Kisantu, vers quatre heures de l'après-midi, après 
avoir couvert une distance de près de cent trente kilo- 
mètres. 

Informé que nous devions juger une affaire indigène 
assez grave dans un village voisin, le R. P. Devos, 
Préfet Apostolique du Kwango, nous a offert l'hospi- 
talité à la mission de Kisantu, maison-mère des R.R. 
P.P. Jésuites dans la Colonie. 

Très aimablement, un des Pères de la Mission nous 
attend à la gare et nous offre, pour faire les vingt minu- 
tes de route conduisaoït au couvent, de prendre place 
dans un petit char rustique tiré peir deux boeufs ner- 
veux et trapus, aux cornes acérées — véhicule assuré- 
ment original, mais en tout cas extrêmement pratique. 
Nous arrivons ainsi tels des mérovingiens de la bonne 
époque, par une allée de palissandres aux minces fûts 
gris d'argent et de crotons aux feuillages jaspés de 
mille teintes, devant la façade latérale du cloître, vaste 
bâtiment de style sobre mais de ligne et de conception 
impeccables. Bientôt nous sommes installés dcins les 
chambres aus^ères sans doute mais claires et agréables 
qui nous ont été réservées et, après le repas, pris au 
réfectoire de la communauté, la journée se termine par 
le coup de cloche qui appelle les missionnaires à l'ora- 
toire après l'heure de récréation que nous avons passée 
en excellente causerie sur la terrasse du cloître. 

Nos devoirs judiciaires accomplis, nous avons visité 
en détail le lendemain les installations de Bergeyck-St- 
Ignace, (nom officiel de la mission de Kisantu) : en 



224 UN TERME AU CONGO BELGE 

dehors des classes où l'instruction est dispensée à la 
jeunesse des environs, la mission, par l'organe de ses 
frères convers continue l'éducation et la formation de 
ses pupilles, dans ses champs d'élevage et d'expérien- 
ces agricoles et dans les ateliers divers où est réparé et 
fabriqué même le matériel nécessaire à ses nombreuses 
filiales répandues dans tout le Kwango : Imprimerie où 
se composent livres d'étude et de lecture, forge et fer- 
ronnerie, menuiserie fine où les ouvriers noirs formés 
sur place font même de la sculpture de style. 

Les Pères Jésuites sont paurtis du principe que pour 
travailler au relèvement des noirs, il faut s'intéresser 
non seulement à la vie spirituelle mais aussi à la vie 
matérielle de la race. Tout en les évangélisant ils ten- 
dent à placer leurs néophytes deins luie condition éco- 
nomique supérieure et ils vont dans cette voie de pro- 
grès général jusqu'à s'intéresser de très près à la pro- 
phylaxie des fléaux endémiques qui décimaient, il y a 
peu de temps encore, les populations sur lesquelles 
s'exerce leur influence. 

La maladie du sommeil entre autre faisait récem- 
ment encore dans ces régions de terribles ravages. Il 
semblait que ceux mêmes qui échappaient à la conta- 
gion directe voyaient se tarir en eux les sources de la 
vie tant la natalité était effroyablement réduite dans 
le bas Congo. 

Depuis que les missionnaires du Kv^ango ont appor- 
té leiu" dévouée collaboration à la lutte contre le ter- 
rible fléau ses effets néfastes sont en constante dégres- 
sion dans la contrée. Nous en avons fait la remarque 
singulièrement édifiante en assistant le lendemain 
dans l'Eglise de Kisantu à la Grand'Messe de Pente- 
côte. Sur deux ou trois cents jeunes femmes chré- 
tiennes qui suivaient avec recueillement l'office, age- 
nouillées sur les dalles de la nef, il en était peu qui ne 
fussent pas chargées du doux fardeau d'im tout petit 



LA MISSION DE KISANTU 225 

— car au Congo on ne laisse pas bébé à la maison — et 
je vous cissure que le spectacle est frappant pour celui 
qui a vu, après les pépinières d'hommes du Lomami, 
les agglomérations stériles des centres et les villeiges 
morts d'autres régions du Bas-Congo. 

Ce souci d'amélioration scientifique de la race, nous 
l'avons encore retrouvé dans toutes les installations 
du couvent tout voisin des Sœurs de Notre-Demne où 
ces religieuses élèvent et instruisent tout un pensionnat 
de jeunes négresses. Là, aussi, nous retrouvons à côté 
des classes, des salles d'apprentissage de couture, des 
buanderies et ateliers de repassage, de la ferme-laiterie 
modèle, installés selon les méthodes les plus modernes 
et les principes d'hygiène les plus rigoureux, le dispen- 
saire où ne manque ni la pharmacie complète, ni la 
balance de précision, ni même le microscope... et où 
le cahier d'examen renseigne le processus sanitaire de 
chacune des pensionnaires dont l'évolution physique 
est médicalement étudiée et suivie pas à pas. 

Les religieuses de Kisantu pratiquent même à leur 
dispensaire l'œuvre de la " Goutte de lait", et c'est 
chez elles que les jeunes mamans des environs vien- 
nent s'initier aux règles de l'hygiène infantile. 

Ainsi dans la collaboration étroite des deux missions 
se préparent les éléments d'une race saine et forte, 
solidement instruite dans les divers métiers et travaux 
agricoles et dont les générations successives peupleront 
dans l'avenir les terres amendées du Kwango et du 
Kwilu de familles dociles et laborieuses. 

Ce n'est pas ici que l'on sacrifie l'avenir à l'appât 
fallacieux des réalisations immédiates Beaucoup de 
fonctionnaires pourraient prendre d'utiles leçons chez 
les Pères de Kisantu... 

Dans l'après-midi, nous allons sous la conduite d'tm 
de nos aimables hôtes, visiter le jardin botanique et 
d'essai de la mission, dont la création, le développe- 



226 UN TCRME AU CONGO BELGE 

ment et la réputation dcins le monde des sciences tro- 
picales sont dûs à l'incesscint labeur du R. F. Gillet, 
qm a su, au cours d'une longue Ccirrière eifricaine, réu- 
nir une des collections les plus complètes qui soient 
de la flore et de la sylviculture équatoriéile. Malheu- 
reusement, le F. Gillet est pour le moment en congé 
en Europe. Nous n'avons donc pu qu'admirer les ba- 
naneraies aux espèces variées, l'orangerie, les allées 
de mandariniers, les plantations d'essai d'arbres frui- 
tiers européens, les cultures maraîchères, les avenues 
de crotons qui semblent refléter le soleil dans la boule 
de letu: feuillage éclatcint, les rocailles ombragées tou- 
tes tapissées de plantes grimpantes et de fleurettes ag- 
gripées, les collections embaumées de roses, les 
champs étincelcints de cannas flamboyants ou hirsutes 
de cactus tourmentés... Nous avons cueilli des pru- 
nes fraîches, maraudé des ananas dorés et des oranges 
de Ccilifornie grosses conune des têtes d'enfant, secoué 
l'arbre à pain et fait jaillir l'eau cristalline du tronc du 
palmier-source. . . 

Et nous avons quitté ce Paradis terrestre avec le 
seul regret de ne pouvoir emporter dans notre moisson 
de fruits rares que la mémoire des couleurs et le sou- 
venir des parfums de ces floralies africaines. 

La température de la région de Kisantu est absolu- 
ment idéale. Nous sommes ici à moins de cinquante 
kilomètres de Thysville, qui est le point culminant par 
où la ligne du Chemin de fer du Congo franchit la 
chaîne des Monts de Cristal . Une excursion champêtre 
a été organisée pour le lundi de Pentecôte et de bon 
matin nous voici en route dans trois de ces charrettes 
à boeufs qui ont fait notre étonnement le jour de l'ar- 
rivée. Nous filons à vive allure, chaque char conduit 
par un missionnaire qui a l'expérience du mode de 
traction. La route large le long de laquelle nous ren- 
controns des plantations d'arachides, de riz et de coton. 



MADIMBA 227 



nous conduit à travers un pays assez accidenté de pâtu- 
rages roux où sont disséminés sur les hauteurs, de» 
Kraals abritant, en troupeaux de vingt à trente têtes ^ 
les élevages de bêtes à cornes de la mission. Dans no» 
charrettes solides qui dévalent les ravins, bondissent à 
travers les cours d'eau et escaladent les pentes, nous 
ressentons par moment des impressions sans doute £is- 
sez semblables à celles qui s'imposent aux occupants 
héroïques des Tanks du front occidental... Mais le 
véhicule retrouve toujours son assiette et continue im- 
perturbablement sa route au milieu de la cohorte 
des élèves des pères, qui nous accompagnent en beinde 
joyeuse et fièrement ingambe. Nous eurivons ainsi vers 
onze heures à une ancienne ferme où la table est dres- 
sée, la cuisine installée et notre festin rustique accueilli 
avec une faveur d'excursionnistes affcimés. L'après- 
midi nous organisons des concours sportifs entre les 
enfants qui s'y récréent follement et nous rentrons à la 
nuit tombante après une excellente joiu-née de fête. 

Mais les meilleurs séjours doivent avoir une fin. Au 
matin du lendemain force nous est de quitter l'hospi- 
talière maison de Kisantu où nous avons reçu un si 
charmant accueil et vers neuf heures du matin nous 
nous rembarquons à la station dcins le train qui doit 
nous ramener dans la direction de Léo, à Madimba, 
où nous sommes rendus deux heures plus tard. 

Madimba * * en langue \ikpngo signifie " les 
trous " et vraiment, le mot fait image. Le poste est éta- 
bli le long de la ligne du chemin de fer sur luie crête 
étroite entre des ravins profonds et abrupts. Une mai- 
son en brique où sont réunis les bureaux du territoire, 
les logements de l'administrateur et de son adjoint; 
ime masure en pisé qui tient l'emploi de maison de 
passagers, occupée en ce moment par le Commandant 
de la Force publique du Moyen-Congo à la recherche 
d'un emplacement de camp militaire dans les envi- 



228 UN TERME AU CONGO BELGE 

rons ; quelques huttes de soldats et de travailleiirs : 
Voilà tout Madimba officiel. Ajoutez-y les installations 
de deux commerçants belges et de deux trafiquants 
portugais et la gare du chemin de fer : C'est toute l'ag- 
glomération. 

Heureusement la température y est exquise : nous 
sommes encore ici sur l'un des points de la ligne de 
faite qui sépare le versant du Pool de celui de la mer. 
Nous plantons donc nos tentes à l'ombre d'un bou- 
quet de manguiers au sommet du plateau, et c'est 
là que, durant huit jours, sous les grands arbres rap- 
pelant les sessions de St-Louis ou du Roi Pausole, 
nous rendrons la justice en audience publique — c'est, 
ou jamais, le cas de le dire ! 

Le jeudi il y a grand marché à Madimba, et ce mar- 
ché qui fait d'ailleurs la fortune des conmierçants 
installés sur place est d'un genre tout spécial : c'est 
là que se traite presque tout le ravitaillement en Chi- 
J^wangue des agglomérations indigènes de Kinshassa 
et de Léopoldville. La chiJzwangue de Madimba se 
vend sur place sous la forme d'un pain rond, de farine 
de manioc bouillie, entouré de feuilles maintenues par 
des cordelettes de fibre. Chaque boule pèse environ 
trois kilogs et dès le mardi de chaque semaine les fem- 
mes de toute la contrée les apportent par charge de six 
à huit boules dans les dépôts de Madimba. Le jour du 
marché les commerçants locaux achètent tout l'arriva- 
ge qui est imm.édiatement chargé sur des wagons que 
le premier train amène vers Kinshassa; la presse 
des vendeurs indigènes est telle que l'on a dû, comm.e 
jadis à certaines stations de tramways de Bruxelles, 
conshtuer des couloirs en chicane pour canaliser l'af- 
flux des porteurs devant les wagons de transport. Ache- 
tée à Madimba vingt-cinq centimes environ, la chik- 
wajigue se revend à Kin et à Léo plus du double. Com- 
me il s'agit de ravitailler une population de plus de 



ou NOUS TUONS UN ÉLÉPHANT 22Q 

15.000 traveiilleurs dont ce produit est la bstôe alimen- 
taire, on peut juger du bénéfice que rapporte ce trafic 
très simple. 

Des commerçants avisés trouveraient en bien 
d'autres régions du Congo le moyen d'instaurer 
avec succès un commerce analogue de produits indi- 
gènes, sans grever leur capital des risques inhérents 
aux ciff aires d'outre-mer : Le riz, les huiles de palme et 
d'arachide, le poisson séché, les pommes de terre, le 
maïs et les haricots sont autant de produits naturels qui, 
abondants dans certaines régions m*anquent absolu- 
ment dans d'autres. 11 est vraiment bizcirre de consta- 
ter comme beaucoup de coloniaux sont au point de vue 
commercial * * moutons de Pcuiurge " : Si le caoutchouc 
rapporte tout le monde fait du caoutchouc... On a con- 
nu et on connaît encore en ce moment la folie de la noix 
palmiste... Seuls quelques sages trouvent sur place un 
petit filon personnel qui fait tout tranquillement leur 
fortune. Il y a là cependant un exemple fructueux qui 
mériterait d'être suivi mieux que celui de ces agents et 
traiteuits des grands centres qui connaissent souvent 
les chutes vertigineuses après les enivrements d une 
première réussite. 

L'avant-vellle du jour fixé pour notre départ, 
comme je suis à ma toilette dsins ma tente, de 
bon matin mon attention est attirée pair un grand bruit 
dans les plauitations voisines et nos policiers viennent 
tout courant nous avertir qu'un âéphant solitaire rava- 
ge les champs de maïs d'un des commerçants de 1 en- 
droit et se trouve à la limite de la concession, occupé à 
démolir consciencieusement les cases des travailleurs. 
Nous saisissons nos carabines et nous nous dirigeons 
vers l'endroit où se trouve la bête. Elle est visiblement 
en furie, achevant d'écraser les restes d'une paillotte; 
dix, douze coups de feu crépitent et l'éléphcint, en agi- 
tant les larges éventails de ses oreilles, prend la fuite 



230 UN TERME AU CONGO BELGE 

vers un ravin en barisséint lugubrement. La piste n'est 
pas difficile à suivre : l'animal trace lui-même à travers 
les taillis arrachés et foulés une route de deux mètres 
de Icirge. Le voici qui tente péniblement de regrimper 
l'autre versant du ravin. Mais il a été touché à plusieurs 
endroits et une derrière balle bien placée fait écrouler 
sa masse pesante dans le lit étroit du torrent. 

Bientôt, toute la population bleinche et noire du poste 
entovu-e l'énorme cadavre gris et ridé qui barre le ruis- 
seau de son bloc formidable. Déjà soldats et travailleurs 
s'acharnent à coups de hache et de machette sur le cuir 
épais. Ils vont débiter la bête et il y aura au poste une 
fameuse fête de viande ! . . . Une heure après on nous 
apporte les deux défenses pesant environ vingt 
kilogs chacune. Selon les règlements, elles sont 
remises à l'administration, mais nous conservons la 
trompe, curieux d'expérimenter pour notre compte la 
légendaire méthode de cuisson décrite par tous les 
Robinsons et que notre cuisinier nous affirme savoir 
mettre en pratique : Un large trou, profond de la lon- 
gueur de l'appendice, est creusé dans le sol, rempli de 
braises ardentes pendant trois heures, puis on y place 
la trompe d'éléphant et l'on recouvre d'un feu qui brû- 
lera toute la nuit. Le lendemain, notre maître-queue 
nous apporte victorieusement des tranches circulaires 
d'une viande rougeâtre qui ressemble à de la langue 
de bœuf en boîtes et fait un met très acceptable, sinon 
aussi succulent que le disent les auteurs légendaires... 
Enfin, le mardi 28 mai, nous reprenons le train pour 
Léopoldville. Dans le wagon où nous montons à la 
gare de Madimba nous avons le plaisir de rencontrer 
un collègue qui se dirige vers im poste du Haut-Con- 
go. Nous apprenons les dernières nouvelles de Boma et, 
non sans surprise, je m'entends annoncer que le magis- 
trat de Matadi aj^ant dû rentrer précipitamment en 
Europe pour cause de santé, je suis désigné pour aller 



TOUJOURS l'imprévu I 231 

eissurer temporairement l'intérim de ce poste. Toujours 
bien l'imprévu de la vie coloniale... En effet, en arri- 
Vcmt le soir à Léopoldville, je trouve les instructions 
adéquates du Parquet Général. Encore im déménage- 
ment ! 

Allons-y gaiement; aussi bien ne vaut-il pas 
mieux vivre une vie vsuriée et pouvoir étudier des mi- 
lieux divers p>endant les trois derniers mois qui me sé- 
parent encore de la fin de mon terme ? Mon seul regret 
sera de laiisser à Léopoldville un milieu confraternel 
d'excellents amis parmi Itesqfuels j'ai fait un séjour 
dont je garderai le meilleur souvenir... 



CHAPITRE IX. 

Dans le Bas-Congo 

Le Chemin de jer du Congo. — Thysviîle. — Arrivée 
à Matadi. — En " popote ". — Excursion à Ango- 
Ango. — Le Chaudron d'enjer. — La Pipe-Line. 

— Noqui, Poste portugais. — L'Hôpital de KinJ^an- 
da. — Les installations de la Compagnie du Chemin 
de jer du Congo. — Palaballa et la Vallée de la 
M'Pozo. — En lorry. — Matadi port de mer. — 
Les " bateaux d'Europe ". — Fin de terme. — Le 
départ de V " Anversville " . — Deux jours à Borna. 

— L'estuaire du Congo. — En route !... 

Voici venu le jour du départ. Le train qui doit me 
mener en deux étapes à Matadi quitte le quai de la 
Marine de Léopoldville à sept heures du matin. Mes 
bagages sont prêts et dès la pointe du jour une équipe 
de prisonniers est venue les enlever pour les porter au 
débarcadère. La principale préoccupation dans cet em- 
barquement est de bien loger la cantine, et sur la plate- 
forme arrière de la voiture de chemin de fer la caisse où 
rafraîchissent sous quelques blocs de glace les mets et 
les boissons destinés aux deux repas de la journée qu'il 
faut assurer par ses propres moyens. Les amis, les hau- 
tes autorités de Léo, sont venus selon l'usage me saluer 
au départ et, bientôt, toutes les formalités remplies, les 
adieux cordiaux échangés, le train siffle et s'ébranle 
vers Kinshassa. Ici d'autres voyageurs s'embarquent à 



234 UN TERME AU CONGO BELGE 

leur toiu au milieu des effusions et des *' au revoir " de 
ceux qui restent... enfin, nous voici définitivement en 
route vers le Bas-Congo. 

Quatre cents kilomètres séparent Léopoldville de 
Matadi ; le rail qui réunit ces deux points fut le premier 
posé dans la colonie comme chacun le sait et il n'est 
nullement exagéré de dire que le Chemin de fer du 
Congo est l'œuvre qui a le plus largement contribué au 
développement de l'ancien Etat Indépendant. Ce fut 
la première solution proposée au problème que toute 
terre féconde mais vaste pose à l'exploitant : *' Don- 
nez-moi des voies de conmiunication ; je vous donnerai 
la richesse ". Avant l'établissement du rail, la route des 
caravanes qui franchissait les Monts de Cristal au milieu 
des pires difficultés et du climat le plus meurtrier met- 
tait le bief maritime du fleuve à vingt jours de dur et 
rude portage du premier bief navigable du Congo supé- 
rieur. Aujoxurd'hui, six trains par jour circulaint dans 
chaque sens smr la voie unique suppriment toute diffi- 
culté et réduisent à deux jours la durée du trajet. 
Le chemin de fer du Congo est à voie étroite, à écarte- 
ment de 0.90 m., malgré les dimensions restreintes que 
cette nécessité technique impose au naatériel roulant, on 
doit reconnaître que les voitures de l""® classe qui, cha- 
que lundi et chaque vendredi constituent le train direct 
de voyageurs, sont aussi confortables qu'il est possible 
de le désirer en ce moment. Chaque voiture comporte 
douze places; six larges fauteuils de cuir, devant cha- 
cun desquels peut se relever une table plieinte, sont dis- 
posés aux deux côtés d'un petit couloir central, et un 
cabinet de toilette occupe l'extrémité du compartiment. 

Nous sommes huit dans la voiture qui m'emporte ce 
jour-là vers Thysville et comme la meilleure confra- 
ternité réunit généralement les " Congolais " — pour 
autant du moins qu'ils viennent de points différents de 
l'Afrique — nous faisons vite bon ménage. En mettant 



THYSVILLE 235 



en commun conversation, livres, jeux et provisions, on 
en arrive à faire une petite fête de ce long voyage d une 
journée qui n'est dur cependant qu'aux heures méri- 
diennes où le soleil chauffe d'aplomb le compartiment. 
La première partie du trajet n'est pour moi que la ré- 
édition de la route effectuée pour me rendre récenunent 
à Kisantu. Le panorama est si grandiose cependant à 
certains passages qu'on le revoit avec im vrai plaisir. 
A cinqucinte kilomètres environ du Pool, la voie fran- 
chit un premier col et redescend en lacet au flanc d'une 
montagne qui domine tout le pays environnant à plu- 
sieurs lieues à la ronde. Elle suit ensuite pendant la 
plus grande partie du trajet la vallée de la Lukaya, pe- 
tite rivière mi-voilée sous d'épaisses frondaisons et 
coupée de rapides en miniature. Ce n'est guère qu'au- 
delà de Kisantu, une fois franchi le pont qui enjambe 
d'ime seule travée l'inkissi, large rivière séparsint le 
Moyen du Bas-Congo, que le chemin de fer commence 
à escalader les dures reimpes qui doivent le mener à 
Thys ville. 

De très loin on aperçoit sur le plus haut som- 
met des environs l'agglomération européenne de Thys- 
ville, mais ce n'est qu'après une longue heure pendant 
laquelle la voie serpente péniblement, s'élevant peu à 
peu, dans toutes les sinuosités de la montagne, que 
l'on entre en gare vers cinq heures du soir. Tout devant 
la station s'élève, luxueux et coquet comme à Kinshas- 
sa, le grand hôtel de l'A. B. C. dont le personnel em- 
pressé attend les voyageurs à la descente du train. En 
un clin d'oeil tous mes bagages sont treuisportés jus- 
qu à la chambre claire et confortable qui m'est réser- 
vée. L'hôtel de 1' A. B. C, est rempli d'animation les 
jours de passage des trains qui, se croisant à 
Thysville deux fois par semaine, obligent tous 
les voyageurs à y gîter pour la nuit. Eclairée à la lumiè- 
re électrique comme l'hôtel entier el toute la *' ville du 



236 UN TERME AU CONGO BELGE 

chemin de fer " , la salle à méinger avenante est remplie 
de passagers qui, le repas terminé, se répandent 
joyeusement aux terrasses du café. Nous profitons de 
la soirée niellée par une pleine lune admirable pour 
faire une bout de promenade dans la cité que ses fon- 
dateurs ont dédiée à la mémoire du Colonel Thys, 
initiateur du chemin de fer du Congo. 

Thysville est un chef-lieu de territoire, mais le poste 
de l'Etat est certes ce qu'il y a de moins important dans 
l'agglomération : Un petit bâtiment en brique pour la 
poste ; une mauvaise maison en bois pour les bureaux et 
deux de ces baraques en fer, démontables et transporta- 
bles comme on en voit trop encore dans les centres du 
Moyen et du Bas-Congo... c'est tout. A côté de cela de 
nombreuses et vastes factoreries occupent le quartier de 
la gare, mais ce qui est véritablement frappant, c'est le 
contraste existant entre cette misère officielle et la co- 
quette agglomération constituée par les trente ou qua- 
icuite jolies maisons des agents de la Compagnie du 
chemin de fer qui occupent l'autre bout de la cité : Là, 
de charmantes habitations toutes en matériaux durs 
d'Europe, plus ou moins vastes selon la situation de 
ceux à qui elles sont destinées mais toutes conforta- 
bles et gaies, éclairées à l'électricité et gentillement 
meublées, sont rangées le long de magnifiques avenues 
de manguiers. Dans le haut de la cité une plaine de 
jeux comprenant un tennis, un stand de croquet et un 
jeu de quilles est à la disposition des agents de la com- 
pagnie, Thysville, station de relai de la ligne possède en 
effet un atelier importcuit de réparation de matériel et 
est le siège du service des voies et travaux de la compa- 
gnie du chemin de fer: Une trentaine d'agents blancs y 
résident continuellement et la Société a justement com- 
pris que le confort est en Afrique une des principales 
conditions qui donnent aux coloniaux un bon moral et 
les prédispose au travail ; aussi va-t-elle jusqu'à leur 



ARRIVÉE A MATADl 237 

fournir d'une façon permanente la viande de bouche- 
rie à un prix extrêmement réduit et la glace quotidienne 
absolument gratuitement. Aussi la petite Colonie de 
Thys ville — Chemin de fer — vit-elle dans les plus 
heureuses conditions... Il faut ajouter que le climat 
sur ces hauteurs ne ressemble en rien à celui des bords 
du fleuve ; En ce moment, début de saison sèche, il 
fait franchement froid par cette belle nuit et même au 
plus fort de la saison chaude la température de Thys- 
ville reste absolument idéale comparativement à celle 
des deux extrémités de la ligne. On avait songé un mo- 
ment à profiter de cette heureuse circonstcince pour y 
édifier un sanatorium, mais la guerre est venue arrêter 
la réalisation de ce projet dont l'étude sera sans dou- 
te reprise un jour. 

Notre train repart le lendemain dès six heures tren- 
te du matin, au milieu d'un brouillard intense qui se 
dissipe à mesure que nous redescendons l'autre ver- 
sant de la montagne. Nous traversons pendant la ma- 
tinée une vaste plaine au milieu de laquelle s'élève 
un formidable massif montagneux abrupt que nous 
contournons. Aux stations de Tumba et de Kimpese 
des négresses offrent en vente des fruits variés parmi 
lesquels dominent cependant oranges et mémidarines 
d'ailleurs succulentes... puis ce sont de nouveau des 
rampes, des lacets, des courbes fantastiques à travers 
des montagnes rouges et des défilés sans nombre et 
vers cinq heures de l' après midi nous arrivons, après 
une descente vertigineuse de près d'une heure, au pont 
de la M'Pozo, à dix kilomètres de Matadi : Vingt mi- 
nutes plus tard nous débouchons dans l'immense val- 
lée du fleuve Congo par une étroite route en corniche 
surplombant de plus de cinquante mètres le courant 
majestueux enfermé entre les hauts sommets des rives 
et vers six heures, au jour tombant, nous entrons en 
gare de Matadi. 



238 UN TERME AU CONGO BELGE 

Il est un fait assez frappant dans ces voyages Afri- 
cains : C'est l'apparence compliquée des questions de 
transports, de colis, de bagages, et par une heureuse 
antithèse, la simplicité avec laquelle elles se résol- 
vent : On se met en route avec des multitudes de colis 
plus hétéroclites les uns que les autres. On s'épouvante 
par moment de voir avec quelle appeirente négligence 
tout cela est empilé à terre, sur un queii d'arrivée ou de 
départ, entassé à fond de cale d'un steamer ou dans un 
wagon... et puis on arrive, ou passe son bulletin à un 
agent de transports... et une demi-heure plus tard on 
voit cirriver à l'hôtel que l'on a choisi ou dans sa mai- 
son, la file de prisormiers enchaînés qui apporte fidèle- 
ment toute la série des colis sous la garde d'un policier 
noir. 

C'est encore à l'hôtel de la Compagnie Commerciale 
et Agricole d'Alimentation du Bas-Congo que je m'in- 
stalle provisoirement pour mes premiers jours de rési- 
dence à Matadi : L'établissement, comme ses deux 
maisons sœurs de Thysville et de Kinshcissa est fort 
agréablement agencé avec sa grande terrasse suréle- 
vée, sa salle à manger claire et avenante et ses cham- 
bres en poiutour sur la véranda du second étage : 
Nous y passons avec les amis que je retrouve à Mata- 
di une soirée exquise qui n'est interrompue que par 
l'extinction réglementaire de l'électricité à dix heures 
du soir... 

Ce qui forme la raison d'être de Matadi, en cause et 
en justifie la vie et l'activité bourdonnéinte, c'est le fleu- 
ve Congo dont l'estuaire navigable, accessible aux 
grands navires de mer s'y arrête. C'est lui, c'est le 
large Zaïre à la nappe de métal gris, glissant irrésistible 
et lente entre les montagnes noires et les rochers roses 
qui l'enchâssent, que l'on domine de partout et dont 
on admire la majestueuse grandeur dès les premiers 
rayons du soleil matineJ. 



MATADI 23Q 

Contre la berge du fleuve s'allonge la longue car- 
casse métallique du pier de débarquement où viennent 
accoster les grands navires. Puis ce sont les entrepôts 
massifs ; les voies multiples de la gare et les rames de 
wagons au repos ; les ateliers métallurgiques où se mê- 
lent du matin au soir le souffle puisseuit des chaudiè- 
res, le ronron des moteurs, les stridences des machi- 
nes outils et la cadence rythmée des marteaux retom- 
bant sur les plaques de tôle. De là des routes en lacet 
taillées à coups de mines et de pics aux flemcs de la 
montagne en escaladent les contreforts. Le long de ces 
chemins dallés de rocs équarris ou feutrés de sable 
orangé, des maisons blanches, grises, roses, étonnam- 
ment orientales, avec les persiennes discrètes qui en 
voilent fenêtres et terrasses, se hissent, juchées sur 
d'énormes pilotis de maçonnerie qui, du côté du vide, 
en soutiennent les assises, ou s'encastrent dans des lo- 
gements nivelés pour elles aux verséints des rochers. 
Au centre de cet amphithéâtre dont les rues successi- 
ves s'étagent en gradins, le drapeau national flotte fiè- 
rement sur son mat gigantesque, au milieu d'un square 
fleuri de plantes ornementales, devant le bâtiment à 
arcades, colossal pour l'Afrique, où sont concentrés 
en ime façon " d'hôtel de ville " cubique et gris, tous 
les services de l'administration locale... 

Il fut un temps, paraît-il, où Matadi n'était qu'un roc 
nu et brûlant auquel quelques baraques de tôle ou de 
bois donnaient un aspect de champ de foire carbonisé... 
Aujourd'hui des ombrages ont grandi, des arbres ont 
poussé, des buissons sauvages sagement préservés se 
sont étalés en bouquets plus touffus, et leur verdure 
sombre ou claire atténue l'éclat des ocres et des vermil- 
lons rutilants de la géologie locale. 

Dans ce milieu dont il contribue à aviver la cou- 
leur, évolue un peuple de commerçants européens aux 
costumes clairs, de femmes noires en robes multicolo- 



240 UN TERME AU CONGO BELGE 

res, enturbannées de soies vives; de métisses de St. 
Paul enveloppées de vrais burnous de linges bleincs ou 
roses, de sénégalais en calottes de velours sombre et 
amples robes flottantes de voile bleu pâle ou de satin 
noir. Sous les balcons en surplomb des casa portugaises, 
des tailleurs noirs coupent et piquent à la machine les 
costumes fantaisistes qu'ils étalent svu: une corde ten- 
due; des sculpteurs d'ivoire fouillent d'un ciseau pares- 
seux les pointes d'éléphants ou les défenses d'hippos et 
le va et vient coloré des femmes paiabreuses, des tra- 
vailleurs en guenilles étonnantes, anime d'un m.ouve- 
ment perpétuel les escarpements qui sont les rues de ia 
cité... 

Plus loin, les hauteurs environnantes se piquent des 
chimbèques lépreux des agglomérations de travail- 
leurs indigènes, serrés comme des champignons, et de 
jolies habitations isolées, blanches, à volets et contre- 
vents verts, qui semblent avoir poussé d'un jet plus 
sain dans l'air plus vif de la montagne. 

Telle se présente en Juin 1918 la ville de Matadi, 
sous des aspects avenants et gais, qui ne répondent en 
rien aiix tableaux quasi infernaux qu'en rapportent 
beaucoup de ceux qui ont jadis séjourné dans le bas 
Congo. 

Il faut d'ailleurs pour être vrai, nous hâter d'ajou- 
ter que nous sommes maintenant en pleine saison 
fraîche et que ces mêmes roches caressées à cette épo- 
que par une brise continue, irradient paraît-il en Fé- 
vrier-Mars des chaleurs de soixante degrés !... Evidem- 
ment il faut admettre qu'à ces moments là l'ambiance 
n'est plus aussi agréable ! 

J'ai trouvé dans cette petite ville chatoyante et exo- 
tique une résidence des plus agréable : Ma maison est 
un chalet de bois à quatre places, surélevé sur de lar- 
ges piliers de maçonnerie ; elle est entourée de méin- 
guiers qui l'ombragent à souhait et tout en face, sur 



MATADI 241 

la seule esplanade peut-être de la cité, est installé 
l'unique court de tennis de Matadi dominant le spec- 
tacle graindiose du fleuve toujours animé du psissage 
des barques ou des pirogues amenant les indigènes de 
la rive opposée. C'est là, qu'après une journée labo- 
rieuse comme elles le sont toutes et peirtout au Congo, 
on se délasse de cinq à sept, en une partie endiablée et 
toujours cKau dément disputée. 

Il ne manquerait aux agréments du Matadi de bonne 
saison qu'un "Club ", s'il n'avait été remédié d'heu- 
reuse façon à cette lacune par une petite association 
privée entre camarades d'affinités sympathiques : 
Dans la somptueuse et vaste maison du médecin de la 
Compagnie du Chemin de fer, résidence qui ferait très 
bonne figure à l'Avenue de Tervueren à Bruxelles, pour 
rappeler des lieux qui nous sont chers, nous nous réiuiis- 
sons à cinq ex-étudiants de facultés diverses en un vrai 
ménage estudiantin qui nous rappelle les plus beaux 
jours de Liège ou de Louvain : Un cuisinier choisi nous 
y mijote des repas qui tirent au mieux parti des res- 
sources locales d'ailleurs généralement abondantes et 
les soirées s'y passent en parties de billard, en jeux, 
lectures ou conversations, toujours animées et variées 
par les visites de camarades qu'y attirent volontiers 
notre cercle de bons vivants : Inutile de dire qu'on y 
reçoit aussi les eimis de passage, si bien que " la 
popote " — puisqu'il faut l'appeler par son nom — 
est en passe de devenir célèbre depuis Boma jusqu'aux 
Stanley Falls... 

Nous n'y sommes d'ailleurs guère casaniers et pres- 
que chaque semaine une excursion s'y organise à l'un 
ou l'autre des sites intéressants des environs. C'est 
ainsi que nous avons consacré le premier dimanche 
de mon séjour à Matadi à une expédition vers Ango- 
Ango et Noqui, poste frontière portugais, localités tou- 
tes deux situées en aval de Matadi. A cinq, munis de 

17 



242 UN TERME AU CONGO BEl.GE 

provisions variées, soigneusement empilées dans des 
caisses où des blocs de glace entretiennent une fraî- 
cheur précieuse nous nous embarquons à huit heures 
du matin dans une baleinière que l'effort vigoureux de 
six robustes rameurs enlève à bonne allure au fil du 
courant. 

Après avoir dépassé l'oasis de la mission Anglaise, 
dont les jolies constructions se nichent dans un bou- 
quet de verdure, nous atteignons l'endroit fameux où le 
fleuve, large jusqu'ici de plus d'un kilomètre, s'étran- 
gle soudain entre deux pointes rocheuses qui le rédui- 
sent momentanément de moitié et se précipite furieux 
de cet obstacle dans le titauiesque entonnoir de ro- 
chers roses que l'on a baptisé du nom de " Chaudron 
d'enfer" et dont il ressort en faisant un coude 
à angle droit. En saison des pluies lorsque les eaux sont 
hautes les petites embarcations doivent à cet endroit 
longer prudemment la rive. A cette époque-ci de l'an- 
née on peut sans grand danger traverser le "Chaudron" 
dans toute sa largeur; mais l'expérience n'est cepen- 
dant pas sans donner un léger frisson : Le courant for- 
midable du fleuve se résoud dans cette cuve en de lar- 
ges tourbillons qui de leur périphérie paraissent aspirer 
vers les fonds abyssins tout ce qui s'engage dans leur 
cercle fatal : On sent quelle résistance opposent à 
l'effort des rameurs les rem.ous inquiétants qui naissent 
soudain sous l'étrave de notre barque à l'endroit où il 
n'y avait un instant auparavant qu'une nappe d'huile... 
Mais nous sortons bientôt de la zone dangereuse et, 
glissant au fil de l'eau entre les deux rives montagneu- 
ses nous abordons dans une petite crique, pro- 
che du ponton et de la passerelle de poutrelles qui 
constituent le débarcadère de la Société des Pétroles 
au Congo, à Ango-Ango. 

Cette entreprise est certes l'une des plus originales 
et des plus intéressantes qui se soient installées dans le 



LA PIPE-LINE 243 



Bas-Congo dans les toutes dernières années qui ont pré- 
cédé la guerre européenne: Dans le but de fournir le pé- 
trole, combustible industriel, aux vapeurs qui font le 
service du haut fleuve et aux ateliers et usines d'ex- 
ploitation que l'avenir verra se multiplier sans doute 
dans le Haut-Congo, la Compagnie a installé entre ses 
réservoirs du port naturel d'Ango-Ango et Kinshassa 
une conduite tubulaire ou Pipe-Line de quatre cents 
kilomètres dans laquelle le pétrole est refoulé par des 
stations de pompage échelonnées le long de la ligne du 
chemin de fer du Congo. Ainsi les pétroliers de haute 
mer peuvent éimener à Ango-Ango leurs pleins char- 
gements qui s'y trouvent automatiquement aspirés 
dans les réservoirs et directement pompés jusqu'aux 
tanlis du Stanley Pool : En 1914, grâce à l'heureuse 
initiative de la Compagnie du Pétrole toutes les locomo- 
tives du Chemin de fer du Congo et plusieurs steamers 
du haut fleuve chauffaient au combustible liquide... 
hélas, la guerre en arrêtant le trafic régulier est venue 
entraver ce progrès comme tauit d'autres : Le vapeur de 
la compagnie a été réquisitionné et ses bateaux-citerne 
restent tristement amarrés au pier de Matadi. Mais les 
installations soigneusement entretenues sont mainte- 
nues prêtes à fonctionner dès que les relations normales 
avec les centres pétroîifères pourront être renouées, et ce 
jour-là le long serpent noir de la Pipe-Line qui suit 
dans ses méandres le rail vers Kinshassa, portera 
sans répit le fluide vital à toutes les machines motri- 
ces de la Colonie. 

Après avoir visité la station de pompage, où chau- 
dières et machineries compliquées luisent de tous leurs 
cuivres malgré l'inaction forcée du moment, nous esca- 
ladons les raidillons en lacets qui mènent aux habi- 
tations des ingénieurs de la Compagnie érigées dans 
les hauteurs de la rive: Nous y retrouvons le confort, 
voire même le luxe que les grandes Sociétés Colo- 



244 UN TERME AU CONGO BELGE 

niales belges dispensent si généreusement et si intelli- 
gemment à leurs agents. Puis après le déjeuner organisé 
sur la terrasse supérieure de la maison directoriale d'où 
la vue embrasse le cours du fleuve depuis le * ' Chau- 
dron d'enfer " jusqu'au coude de Noqui, nous repre- 
nous notre canot pour descendre au fil de l'eau jusqu'à 
la i>etite ville frontière portugaise. 

A partir de Noqui, la rive droite du Congo appar- 
tient à la Colonie de l'Angola. Noqui est un poste re- 
lativement ancien, où quelques factoreries et les bâti- 
ments de l'administration locale se groupent autour du 
drapeau vert et rouge au fond d'une anse verdoyante 
du fleuve. Les constructions bariolées de couleurs vives 
y ont cet aspect méridional dont la patine et le négligé 
font le pittoresque des régions méditerannéennes. 
C'est d'ailleurs un poste peu important, la colonie voi- 
sine possédant plusieurs ports ouverts à l'Océan. Après 
une visite à l'Administrateur de la République, avec le- 
quel les autorités de Matadi entretiennent tout naturel- 
lement des relations fréquentes et excellentes, nous re- 
montons, plus lentement cette fois, en ceinot jusqu'à 
Ango-Ango où nous passons une bonne peurtie de la 
soirée. Puis, la nuit venue, par un clair de lime mer- 
veilleux, nous nous mettons en route à pied cette fois 
pour regagner à travers la montagne, l'hôpital de Kin- 
kanda où nous attendent des moyens de transports 
adaptés à la route carossable qui redescend à Matadi. 
A l'hôpital où nous prenons un moment de repos nous 
trouvons véhicules et montures : Deux d'entre nous 
s'installent dans une petite voiture attelée d'une mule, 
les autres se distribuent une motocyclette, un vélo, un 
cheval et même un placide baudet, et c'est de la sorte 
en cortège funambulesque, que nous regagnons le chef- 
lieu par la route blanche et claire sous la brise fraîche 
de la nuit tropicale. 

La promenade vers l'hôpital de Kinkanda est l'une 



l'hôpital de kinkanda 245 

des plus agréable des environs immédiats de Matadi et 
l'érection de ce véritable Scinatorium sur la hauteur la 
plus élevée de la pointe qui fait face au * ' Chaudron 
d'Enfer " a été l'une des mesures qui ont le mieux 
contribué à faire du Matadi d'autrefois terriblement 
dénommé * * le cimetière des blancs ' ' une résidence où 
les conditions hygiéniques et climatologiques ne sont 
plus inférieures à celles des autres agglomérations co- 
loniales. 

Dans un centre où les conditions matérielles du trafic 
imposent à la grande majorité des employés blancs le 
travail au pier, aux entrepôts, aux ateliers de la rive 
du fleuve, il importait d'avoir à proximité un endroit 
réunissant les éléments de salubrité indispensables 
pour assurer dans les meilleures conditions possibles 
les soins, la guérison et la convalescence de ceux qui 
montrent de temps à autre une moindre résistance au 
climat ambiant de la saison chaude. La Compagnie dti 
Chemin de fer l'a parfaitement compris. Alors qu'en 
1911 encore ses agents étaient logés dans de grands 
caravansérails au fond de l'entonnoir de Matadi, elle 
a depuis cette époque créé de toutes pièces sur les pre- 
miers contreforts des hauteurs encerclant la cité, ce 
que l'on est convenu d'appeler la *' ville haute " où 
de charm.antes maisons, modèles d'architecture colo- 
niale, abritent le long de spacieuses avenues ses fonc- 
tionnaires, employés et ouvriers. Chaque jour, matin, 
midi et soir, un vaste char-à-banc automobile fait le 
service entre les installations de la rive et la ville haute 
supprimant ainsi pour les travailleurs toute autre fati- 
gue que celle de leur l^esogne même. 

L'érection de l'Hôpital de Kinkanda qui fut achevé 
en 191 4 au début même de la guerre, est venue complé- 
ter cette œuvre splendide de prophylaxie pratique : 
Avec sa salle d'opération et son laboratoire, ses cham- 
bres de malades et ses installations conçues selon les 



246 UN TERME AL' CONGO BELGE 

exigences les plus modernes, cet établissement qui est 
peut-être le plus beau de l'Afrique CentraJe, serait à 
sa place dans le plus élégant centre de cure européen, 
et c'est très justement qu'il fait l'orgueil du D"^ Deprez, 
médecin chef de service de la Compagnie, qui s'y con- 
sacre avec une inlassable activité depuis six ans aidé 
par d'admirables Soeurs de la Charité dont la Supé- 
rieure a célébré, l'an dernier, son vingt-cinquième 
anniversaire d'Afrique et de dévouement à nos colo- 
niaux souffrants. 

Les résultats obtenus sont bien faits d'ailleurs pour 
satisfaire pleinement ceux qui ont uni leurs forces en 
vue d'améliorer les conditions de la vie à Matadi, et 
en cet ordre d'idées il serait injuste de ne pas faire paît 
aux intelligentes initiatives de l'Administration territo- 
riale du Bas-Congo qui ne néglige aucun effort pour 
cissainir l'agglomération et ses environs et livrer une 
lutte sans merci aux moustiques propagateurs de mala- 
ria. 

Le résultat heureux de ces mesures a d'ailleurs répon- 
du en tous points aux espéreinces que l'on fondait sur 
elles. En 1917, sur une population fixe de 185 Euro- 
péens, l'agglomération de Matadi n'a donné à l'hôpi- 
tal de Kinkanda que vingt-quatre cas de malaria et tous 
ont été guéris ou très améliorés... Il est certain toutefois 
que le climat de Matadi impose aux résidents de sérieu- 
ses précautions hygiéniques et qu'il leur appartient à 
eux-mêmes surtout de se soumettre à l'absolue néces- 
sité de prendre régulièrement la dose réglementaire de 
quinine et d'éviter tous excès quelconques. Moyennant 
l'observance de ces précautions on trouve actuellement 
parmi les résidents de Matadi des agents ayant un 
terme de service de plus de quatre années et qui sup- 
portent admirablement le climat. 

Je n'ai pas manqué, au cours de mon séjour 
d'aller visiter le grand atelier du chemin de fer 



LES INSTALLATIONS DU CHEMIN DE FER 247 

qui constitue avec sa salle de machines-outils 
et ses moteurs en incessante fonction l'une des 
activités industrielles les plus intéressantes de la Colo- 
nie. Quand on saura que le Chemin de fer du Congo 
emploie normalement soixante locomotives et six cent 
cinquante wagons à assurer, sur une ligne tout parti- 
culièrement accidentée, un trafic qui atteint une 
moyenne de cinq mille tonnes mensuellement à 
la descente, on comprendra pourquoi tout un 
état-major d'artisans européens, contremaîtres, ajus- 
teurs, chaudronniers, tourneurs et wagonnistes dirige 
inlassablement une pléiade d'ouvriers Sénégalais, 
Babonais et Sierra-Léonais effectuant toutes les 
réparations nécessaires à la bonne marche du service. 
L'état de guerre, en compliquant les difficultés du ravi- 
taillement industriel, est venu donner un essor considé- 
rable à l'esprit d'initiative des ingénieurs de la Compa- 
gnie se voyant obligés d'entreprendre sur place les 
travaux qui, auparavant, s'exécutaient en Europe : 
réparation de chaudières, coulage de pièces de bronze 
ou de fonte, finissage des pièces brutes. Ces travaux et 
bien d'autres s'exécutent à Matadi et très souvent à 
l'aide de matières premières d'origine indigène, ingé- 
nieuseiTient appropriées à des usages inattendus. 

Les ateliers de Matadi comprennent en outre une sta- 
tion génératrice d'énergie et de lumière électrique et 
une machine à fabriquer la glace, fournie gratuitement 
à tous les agents du chemin de fer. Même la question 
de l'eau potable a été résolue par l'emploi de wagons- 
citerne qui, tous les jours, amènent une eau de source 
claire et limpide de la vallée de la M'Pozo, située à une 
dizaine de kilomètres de Matadi. 

C'est par la vallée de la M'Pozo que la voie du che- 
min de fer, dévalant des hauteurs des Monts de cristal, 
gagne la vallée du fleuve Congo. C'est assurément la 
pcirtie la plus pittoresque, la plus impressionnante et la 



248 UN TERME AU CONGO BELGE 

plus belle du long trajet entre Léopold ville et Matadi, 
et ce sîte digne des plus beaux que nous connaissions, 
nous a paru après le passage rapide de l'arrivée, méri- 
ter une excursion touristique plus approfondie. 

C'est ainsi que par un brave dimanche, une machine 
de meinoeuvre nous hissait dans un fourgon ouvert en 
une heure et demie de dure montée, jusqu'à la station- 
halte de Palaballa, d'où la voie s'enfonce en palier 
dans le massif des Monts de Cristal. Le village de Pal- 
laballa, siège d'une chefferie importante, des plus 
ancienne du Bas-Congo, est situé au point culminant 
de la contrée à une altitude de plus de 550 mètres. De 
la station, un sentier de chèvres, on pourrait même dire 
un escalier, ébauché dans le roc y mène en une ascen- 
sion ininterrompue dfune demi-heure. Lorsque l'on 
arrive au sommet de la montagne, on domine toute la 
gorge de la M'Pozo et les hauteurs successives jusqu'à 
celles qui forment la muraille derrière laquelle se cache 
Matadi. Le pic Cambier autour duquel se déroulent les 
méandres de la ligne et dont l'arrête aiguë frappe le 
nouvel arrivant, disparaît dans le tableau, et se fond, 
dominé, avec les sommets qui l'entourent. Le village 
de Palaballa catéchisé par les missionnaires protes- 
tants, présente avec ses avenues ornées de fleurs, ses 
longues cases en bambou tressé, régulières et symétri- 
ques, un aspect heureux et avenant. On sent que les 
missionnaires qui se sont donné charge de relever ces 
populations s'y occupent à la fois de la culture physi- 
que et de la culture morale de leurs ouailles. 

Le chef de Palaballa est encore cependant un vieux 
de la vieille à la figure dure, au poil grisonnant, portant 
aux pieds de lourds anneaux de métal blanc et sur le 
crâne une calotte garnie de griffes de léopards... mais il 
nous reçoit dignement, nous fait installer sous l'auvent 
du gîte d'étapes, table et chaises, et nous offre un vin de 
palme de choix : on est presque surpris de retrouver la 



PALABALLA 249 



brousse tout à côté du rail et de la vie européenne. Au 
milieu du village, dans un enclos de palissandres élan- 
cés plantés côte à côte, reposent, dans un cimetière 
correctement tracé les anciens chefs de l'endroit : sur 
un bloc de terre battue la piété des héritiers a accumulé 
les ustensiles les plus luxueux du ménage des défunts : 
pots, bassins et fusils, y voisinent en manière d'ex-voto 
sous la toiture en tôle ondulée qui abrite la tombe... 
Mais la grande curiosité de Palaballa c'est le point de 
vue étonnant que l'on a sur toute la contrée environnan- 
te du haut des rocs granitiques, sorte de Dolmens situés 
à l'est du village sur l'arête même du plateau qui 
domine de cent mètres au moins à pic le premier con- 
trebas de la montagne. De cet endroit la vue embrasse 
près de quarante kilomètres de la voie ferrée serpentant 
à travers une mer de collines et de montagnes dont les 
crêtes moins élevées moutonnent jusqu'à l'horizon le 
plus lointain. A travers la brume très légère qui en 
estompe et en bleuit les contours, ces mamelons pren- 
nent des tons d'opale où les rayons du soleil tamisé 
mettent de longues stries roses et, dans les replis du ter- 
rain, la forêt étend la mousse vert et sombre de ses 
épaisses frondaisons. De-ci. de-là, les stations et haltes 
du chemin de fer, plantées à l'ombre de manguiers qui 
semblent minuscules, ont l'allure de ces maisonnettes 
joujou des bergeries d'enfants. On ne se lasse point 
d'admirer cette immensité grandiose aux colorations si 
douces, et c'est à regret que l'on s'arrache à la contem- 
plation de ce panorama unique pour redescendre à la 
station. Nous y prenons pour rentrer à Matadi un 
moyen de locomotion original et peu banal. C'est le lor- 
ry, petit truck à quatre roues bas et plat, où nous nous 
installons à quatre et qui, surtout dans le paysage am- 
biant, donne la parfaite impression d'un wagonnet de 
"montagnes russes". L'appareil, placé sur la voie, libre 
le dimanche, est lancé sur la pente... et comme d'ici à 



250 UN TERME AU CONGO BELGE 

Matadi la descente de quatorze kilomètres ne se trans- 
forme en palier qu'à de rares et courts intervalles, on 
juge de l'agrément du sport. Nous dévedons à toute 
vitesse sur la voie en corniche qui domine de ses innom- 
brables lacets et de ses courbes angoissantes un paysa- 
ge d'une intense sauvagerie; sur les ponts de poutrel- 
les qui freinchissent les ravins le rail semble suspendu 
dans le vide, et, lorsque notre lorry les franchit comme 
un bolide au milieu du tapage résonnant et cadencé des 
aciers ébranlés, on a l'impression d'occuper une secon- 
de une nacelle d'aéroplane. Nous arrivons ainsi en 
moins de dix minutes au bas de la rampe de Palaballa 
et franchissons à toute allure le pont de la M'Pozo. En 
contrebas, la rivière aux eaux d'un bleu intense se 
démène et s'agite entre les gréinds rochers gris qui ten- 
tent vainement de faire obstacle à son cours écumant. 
Entre les murailles étroites de la vallée, tachetées de 
vert sombre dans tous leurs replis, la M'Pozo hâte ses 
détours tumultueux jusqu'à l'embouchure proche où la 
gorge qui l'étreint s'ouvre et se confond dans la large 
vallée du fleuve Congo. C'est elle que nous suivons 
maintenant par un chemin d'une Hardiesse presque 
téméraire qui, taillé dans le roc vif, fait juste place au 
passage du train accroché à cent mètres à pic au-dessus 
du fleuve immense. Puis les rives s'abaissent un peu, se 
découpent en promontoires de rochers bordés de grèves 
minces de sable blanc et, soudain, passé un dernier cap 
de pierre noire, on se trouve au miheu des voies multi- 
ples de la gare de Matadi : même par ces journées de 
dimanche, les locomotives de manœuvre déplacent les 
longues rames de wagons chargés de sacs et de barils 
qu'ils dirigent vers le pier où les mâts de charge des 
navires accostés promènent nuit et jours, leurs fardeaux 
aggripés, des wagons à la cale. 

Le port de Matadi est en effet en ce moment en plei- 
ne activité. Le beau steamer ** Albertville *', de la 



LES BATEAUX D'eUROPE 251 

Compagnie Belge M£iritune du Congo est à quai depuis 
dix jours et se prépare au départ; 1* ** Afrique ", grand 
vapeur des Chargeurs Réunis, vient de nous arriver; et 
un cargo-boat belge " Princesse Clémentine '* entasse 
dans ses CcJes des tonnes d'amandes palmistes et de 
copal. 

Le séjour des navires de mer remplit toujours 
Matadi d'iuie animation nouvelle. Les hôtels regorgent 
de passagers arrivants ou rentrants qui attendent le jour 
du départ; les équipages animent le port, et comme 
mes amis connaissent de longue date les officiers des 
navires belges qui font le service régulier du Congo, 
nous avons, ces temps-là, des soirées pleines d'agré- 
ment, de variété et d'entrain. Jadis, l'arrivée et le dé- 
part de chaque steamer était l'occasion de grandes ré- 
ceptions tant chez les autorités locales qu'à bord, où 
les résidents de la station trouvaient toujours un accueil 
empressé et l'occasion de passer des heures agréables. 
Le rationnement des navires a mis fin à ces festivités 
somptuaires et officielles, et les " anciens " paraissent 
regretter vivement le temps où les fêtes du bord fai- 
saient l'un des principaux attraits de la vie locale. 

Mais le temps passe : J'ai vu repartir 1' "Albertvil- 
le", d'autres navires français ont fait successivement 
escale à Matadi, et voici que le 21 août, au jour précis 
où se termine mon premier terme de service africain, 
j'ai vu apparaître au détour du " Chaudron d'enfer", 
la silhouette du steamer * ' Anversville ' ' biscornue et 
compliquée sous son camouflage de guerre... Le grand 
navire est venu se ranger au pier; j'y ai retrouvé le col- 
lègue qui vient me relever à mon poste de magistrat. 
Dcins quinze jours, nous embarquerons et ferons route 
vers Borna et l'Europe,.. Le croirez-vous, après les mul- 
tiples difficultés surmontées d'une traversée de la moi- 
tié de l'Afrique, ce voyage vers l'Europe qui m'enchan- 
te parce qu'il va me ramener pMDur un temps vers mes 



252 UN TERME AU CONGO BELGE 

plus chères affections, paraît d'une simplicité dérisoire. 
Je vais m 'installer sur le grand navire aussi placidement 
que si je rrt' équipais poui un voyage en pirogue de deux 
jours et si j'interromps aujourd'hui ce journal jusqu'à 
l'heure du départ, c'est pour aller faire mes adieux aux 
camarades que j'espère bien d'ailleurs revoir dans quel- 
ques mois. 

* 

Le samedi 31 août, dans l'après-midi, le branle-bas 
du chargement s'est arrêté au pier. Les longues théo- 
ries de wagons où s'empilent les sacs de noix palmiste 
ou de copcil, les fûts d'huile ou les ballots de 
raf ia sont rentrées deuis les remises ; les m.âts de charge 
du bateau ont été repliés et le panache de fumée noire 
qui en couronne l'énorme chem.inée s'est fait plus den- 
se et plus pressé. Vers quatre heures des chaînes de 
prisonniers et des files de travailleurs ont aligné sur ia 
jetée, en monceaux hétéroclites les bagages des passa- 
gers puis, après la visite rapide des fonctionnaires de 
la douane coloniale qui contrôlent principalement l'ex- 
portation de l'ivoire, nous nous sommes installés à 
bord. Après un joyeux dîner d'adieux qui réunit les 
exceilents camarades que je laisse à Matadi, la soirée 
se prolongea fort tard au fumoir de 1' " Anversville 
si bien que le lendemain matin, le navire larguait déjà 
ses amarres et relevait son ancre lorsque je montai sur 
le pont. Un brouillard humide suintant d'un ciel grisâ- 
tre effaçait au panorama étage de la vilfe toutes les 
couleurs vives qui en font le charme : sur le Pier q-jc 
nous quittons, quelques noirs grelottants sous la bru- 
me s'épuisent en manifestations d'adieu à leurs frères 
emploj'és du bord. Déjà, le grand bateau vire au milieu 
du fleuve en saluant de trois coups de sirène prolongés 
le draî>eau national qui, devant le grand bâtiment cubi- 



DEUX JOURS A BOMA 253 

que des services administratifs, vient de monter fière- 
ment au mât de pavillon... Alors, c'est pendcint trois 
heures la navigation entre les rives du fleuve qui s'éloi- 
gnent et s'abaissent peu à peu, tandis que le courant se 
coupe d'îles basses mouchetées de maigres bouquets 
d'arbres et nous arrivons vers neuf heures devant Bo- 
ma, capitale du Congo Belge. 

Sous la pluie fine et persistante, une barque 
a longues vergues levantines et un petit yacht 
blanc se balsuicent mélancoliquement devant une 
rive faite d'une route morne bordée de greuids 
arbres espacés et de bâtiments sans originalité ; comme 
il est dimanche et qu'il fait mauvais temps, seuls quel- 
ques européens vêtus d'imperméables et abrités de pa- 
rapluies attendent l'envoi de la passerelle. Si bien que 
le premier aspect de notre capitale africaine s'impose 
absolument semblable à celui d'une de nos petites villes 
endormie le long d'un quelconque canal. La journée res- 
te froide et morne et s'écoule dans ce paysage banal 
SËOis que je quitte le bord où, vers le soir seulement, 
s'amène en fort contingent les habitants de Boma, heu- 
reux de trouver au bar de 1" *' Anversville '* de la bière 
fraîche et un intérieur qui rappelle nos bons cafés de 
Bruxelles ou d'Anvers. 

Le lendemain par exemple c'est bien une autre af- 
faire. L'usage et la nécessité imposent aux fonction- 
naires qui sont de passage à Boma une série de visites 
officielles aux autorités gouvernementales et de démar- 
ches variées dans divers bureaux généreusement dissé- 
minés aux quatre coins de l'agglomération. Ces devoirs 
compliqués d'attente dans les anticheimbres et de sta- 
tionnement à des guichets variés, occupent largement 
les deux journées d'escale et donnent a chacun l'occa- 
sion de ne rien ignorer de la topographie locale. De la 
rive où s'alignent la poste, quelques bâtiments officiels 
et factoreries importantes, trois avenues s'élèvent vers 



254 UN TERME AU CONGO BELGE 

le plateau central où la résidence du Gouverneur Géné- 
ral se cache au milieu d'un paie étendu. L'une de ces 
routes est bordée de petites maisons de commerce et 
d'échoppes en tôle ou en planches ; le long des deux 
autres s'alignent des constructions rectangulaires, mas- 
sives et lourdes en ciment armé, sans couleur et seois 
aspect, qui sont des habitations de fonctionnaires. Au 
plateau cependant, quelques pavillons encadrés de 
verdure prennent un aspect plus riant. Malheureuse- 
ment le trop grand nombre de maisons en tôle ou en 
planches donne à l'agglomération un aspect de provi- 
soire et d'inachevé, et le délabrement dans lequel sem- 
blent croupir depuis longtemps certains bâtiments, oc- 
cupés même par de hautes personnalités, n'est pas 
digne vraiment d'une capitale. Telle fut créée la cité, 
au temps où l'on se voyait obligé de construire vite les 
locaux nécessaires au moj'en de matériel importé, telle 
est restée la ville d'aujourd'hui... avec l'usure et la dé- 
crépitude en plus, et comme périodiquement se repose 
la question du transfert de notre capitale coloniale vers 
le centre du pays, il est assez naturel que l'Etat comme 
les particuliers reculent jusqu'à décision en cette ma- 
tière la construction d'immeubles et de monuments 
plus dignes de témoigner au seuil de notre colonie, de 
son développement et de sa prospérité. 

Il faut cependant espérer dans l'intérêt de notre 
amour-propre national que bientôt ime décision sera 
prise et que nous saurons donner un jour à notre Congo 
une capitale digne du renom artistique du peuple belge 
et qui ne soit pas plus longtemps inférieure même à 
celles de nos cités coloniales où s'est développée avec 
un si bel essor, en ces dernières années pourtant si dif- 
ficiles, l'initiative de nos grandes entreprises privées, 
commerciales ou industrielles. 

Nous avons quitté Boma au milieu d'un grand con- 
cours officiel, attiré par le départ d'une haute person- 



EN ROUIE ! 255 

nalité du monde colonial; devcuit 1* " Anversville 
cinglant vers la haute mer les rives basses et boisées du 
fleuve se sont écartées peu à peu; devant Banane nous 
avons stoppé un moment pour débarquer à bord du 
" Colonel Thys ", remorqueur de la Compagnie Belge 
Maritime, les quelque deux cents travailleurs noirs qui 
ont coopéré au chargement de notre navire... puis nous 
sommes partis vers le large, tandis que s'effacent à l'ho- 
rizon les côtes basses d'où jaillissent les eaux brunes du 
Congo, qui nous poursuivent en mer pendant toute une 
journée. 



CHAPITRE X. 

]Le retour 

A bord de /' Anversville. — Escale à Cona\ry. — 
Dollar et Corée. — En quarantaine. — La jièvre 
espagnole. — La région des sous-marins. — Dans le 
Golfe de Gascogne. — Conclusion. 

L' ** Anversville ** sur lequel nous naviguons depuis 
deux jours à travers l'Atlantique est un beau navire de 
7400 tonnes, dont les installations bien combinées per- 
mettent d'cissurer une part importante des exporta- 
tions de nos produits coloniaux tout en offrant au servi- 
ce des passagers le maximum de confort utile que l'on 
puisse trouver à bord d'un transatlantique. En ce 
temps de guerre sous-marine, le steeuner bariolé de la 
géométrie bizarre du camouflage multicolore, avec ses 
appareux truqués, la gueule blafarde de ses canons 
issant par-dessus les bastingages, a tout un faux air de 
croiseur déguisé. Sitôt franchi le clair couloir du pont- 
promenade, on entre dans la cage d'escalier d'acajou 
sculpté. Sous les verrières colorées de la rotonde le 
hall central s'enfonce avec ses balcons successifs peu- 
plés de larges fauteuils de cuir, et tout au fond la 
salle à manger très vaste étend la blancheur de ses 
décorations simples et l'éclat de son service étince- 
lant. Ici, on se trouve dans l'atmosphère d'un pala- 
ce de premier ordre... Cette impression est d'ailleurs 
encore nettement fortifiée par l'agencement impeccable 

18 



258 UN TERME AU CONGO BELGE 

des cabines. J'occupe pour ma part Tine véritable 
chambrette assez vaste, avec sofa, armoire et lit de cui- 
vre, qui ne ressemble en rien aux réduits étroits où se 
superposent des couchettes incommodes, trop com- 
muns sur beaucoup de navires... Et les jours s'écou- 
lent sans heurt et sans secousses, dans ce demi-en- 
gourdissement intellectuel, ce doux matérialisme repo- 
sant, cette abstraction quasi complète du monde exté- 
rieur qui font des longues traversées la meilleure cure 
de repos, de calme et de tranquillité du monde : Après 
la promenade de la première heure dems la fraîcheur 
de la brise matinale, où l'on arpente à grands pas le 
pont encore humide du lavage journalier, viennent le 
déjeuner, la lecture, les jeux divers au bar où l'on trou- 
ve la bière blonde qui fait les délices des bons Belges 
que nous sommes 

L'après-midi ce sont les sports de pont : decJ^ crocJ^et 
ou autres exercices d'adresse qui attirent les peissagers 
sur la vaste esplanade supérieure encadrée des silhou- 
ettes effilées des chaloupes de secours. A la soirée 
s'organisent des tables de bridge ou des concerts im- 
provisés et rien dans cette existence ne s'avère mono- 
tone ou fastidieux sous le philtre de la gremde magi- 
cienne qui porte, entoure et domine le sort de notre 
microcosme. 

L'impression d'agrément, de confort et de sécurité 
persiste pendant les neuf premiers jours de la traversée 
au bout desquels, par une matinée malheureusement 
coupée de rafales de pluie et obscurcie de la course 
échevelée de lourds nuages sombres, nous arrivons dans 
la rade de Conakry. Le tableau y est charmant pendant 
les éclaircies où le soleil se joue, à travers les échEin- 
crures du ciel tourmenté. Sur l'île verdoyante qui se 
dentelé du feuillage des élaïs et s'assombrit des Vcis- 
tes ombrages de baobabs géants les murs blancs et les 
toits roses de la ville sourient à travers les frondaisons. 



CONAKRY 259 



Un petit phare blanc domine l'extrême pointe de 
lourds rochers noirs que la mer étale frange d'écume 
argentée. Plusieurs grands steamers se balauicent au 
large, au gré d'une houle placide et la jetée de moellons 
rougeâtres s'anime du trafic inc^ssaint des canots à va- 
peur qui font la navette entre la terre et les navires. 
Une de ces rapides embarcations nous emporte bientôt 
vers la rive. Nous voici, quelques camarades et moi, en 
promenade à travers les larges avenues bordées de 
grands bâtiments clairs et bas, ombragés de l'aligne- 
ment des cocotiers et souriants des cascades de Bou- 
gainvilliers mauves qui en animent les abords. 

De petites voies Decauville desservent toutes les rues 
de la cité et chaque maison de commerce s'y trouve rac- 
cordée. Tous les transports vers la jetée et la gare du 
chemin de fer du Niger, sont ainsi assurés par les wa- 
gonnets légers que les Sénégalais en boubou clairs et 
flottants propulsent sans grande fatigue malgré les loiu:- 
des charges qu'ils déplacent. 

La ville est une immense cité jardin établie au milieu 
de la végétation tropicale la plus luxuriante qui soit et 
les quartiers indigènes même où les noirs habitent des 
maisonnettes de brique sont propres et avenauits. Après 
une promenade au jardin public, à travers des allées 
merveilleuses, vrais tunnels de verdure, nous déjeunons 
au grand hôtel de Conakry au milieu de l'animation 
joyeuse d'une salle claire et confortable où se réunit, à 
l'heure de l'apéritif et du lunch toute la " société " de 
l'endroit. Le repas terminé nous nous installons dans 
deux pousse-pousse véhiculés par des Sousous agiles et 
par une route de rêve, traversant le viaduc qui relie 
l'île de Conakry à la terre ferme entre les lagunes où 
viennent mourir les dernières caresses de la marée, 
nous gagnons, à six kilomètres de la cité, les jar- 
dins d'essai de la Camayenne, société fran- 
çaise de plantations et d'exploitation agricole. Ces jar- 



260 UN TERME AU CONGO BELGE 

dins sont de toute beauté. A côté des cultures utilitai- 
res : manioc, aracKides, sizal, bananiers, ananas, co- 
tonniers, catféiers, arbres à thé ou à latex, de vastes 
champs de roses, de bégonia, de cainna, de balsamine 
étalent leur splendide tapis de couleurs éclatsmtes et 
diverses... malheureusement, la pluie se remet à tom- 
ber et force nous est de nous mettre bien vite à l'abri 
de la capote imperméable de nos petites voitmres. Nous 
rentrons à bord à la nuit tombante, chargés d'une mois- 
son de fleurs qui feront pour cette soirée l'enchante- 
ment de notre table. 

Lorsque nous nous réveillons le lendemain matin, 
r " Anversville '* a repris sa route et seule la lointaine 
silhouette des îlots de la côte presque effacés à l'hori- 
zon, nous rappelle l'esccJe agréable de la veille. 

Le onzième jour du voyage, après quareuite-huit heu- 
res de chaleur accablante, la ligne grise de la côte se 
dessine à nouveau sur l'étendue mouvcinte et glauque. 
Ensuite, un formidable promontoire aux tons d'ocre 
jaune se découpe dans la masse confuse des terres. De 
vastes bâtiments à toits rouges s'y dessinent bientôt. 
Puis, au tournant du " Cap Vert *', car c'est ce point 
géographique que nous venons de doubler, voici 
l'île de Gorée écrasée et débordante des casernes et 
des maisons multicolores qui s'y entassent. Enfin, 
l'immense rade de Dakar peuplée de liners, de trans- 
ports, de cargo-hoats, de trois-mâts, de bricJ^s, de 
goélettes et de contre-torpilleurs sur lesquels les 
hydro-avions qui croisent dans l'azur montent une 
garde vigilante. A travers des filets en chicane, dans 
le chenal étroit et contourné des champs de mine, 
r "Anversville" avance prudemment. 

Une longue heure nous jetons l'ancre dans la 



EN QUARANTAINE 261 



rade; le crépitement incessant de rémission des ondes 
Hertziennes indique que le navire est en communica- 
tion constante avec la terre. Vers midi seulement, un 
canot à vapeur amène le médecin français et un fonc- 
tionnaire galonné et le steamer manoeuvre lentement 
pour gagner son mouillage dans la darse qui lui est 
désignée... 

Malheureusement nous apprenons en même temps 
que la *' fièvre espagnole " règne à l'état d'épidémie 
aiguë à Dakar ; que nous ne pourrons descendre 
à terre pendant toute l'escale et que le séjour cloîtré à 
bord durera quatre jours au moins, le navire devant 
charbonner et ne pouvant obtenir son stock de combus- 
tible avant le surlendemain!... Charmante perspective. 
Sitôt r " Anversville " à quai, une chaleur de plomb 
étreint le bateau et nous voilà livrés à tout le désœuvre- 
ment de la vie de bord, avec le supplice de Tantale 
des quais avenants et des allées attirantes mais hélas 
strictement défendues. L'atmosphère, dans ce bassin 
abrité, semble embrasée et lorsque le troisième jour le 
chargement du charbon oblige par surcroît à fermer 
hermétiquement tous les hublots et toutes les écoutil- 
îes, on se croirait sans trop de peine relégué dans un 
des cercles de l'enfer. 

Malgré cela la bonne humeur à bord ne perd 
pas ses droits. Nous avons, un camarade et 
moi, mis à profit les loisirs forcés du séjour pour 
composer une revuette des incidents du bord. Une 
aimable passagère a accepté de remplir le rôle de la 
commère et nous " répétons '* avec ardeur afin de 
jouer notre sketch pendant la traversée de Dakar à 
Bordeaux... Hélas, les événements subséquents vinrent 
déjouer nos intentions les mieux affirmées de concou- 
rir à dérider nos co-passagers pendant la partie dan- 
gereuse de la traversée. A peine avions- nous quitté la 
capitale du Sénégal que la maudite Flu se déclara 



262 UN TERME AU CONGO BELGE 

à bord malgré les précautions prises au port. Bientôt 
une bonne moitié des peissagers fut frappée du mal in- 
connu et il ne fallut plus songer aux concerts et aux 
fêtes... 

Nous étions entrés depuis ce moment dans la zone 
menacée pair les incursions des sous-marins allemands. 
Sur le pont supérieiu: les embarcations de sauvetage 
avaient été parées, incessamment les vigies montcdent 
une garde sévère; les artilleurs du bord se relayaient 
près de leurs canons, devant les boîtes à obus toutes 
ouvertes et nuit et jour sxu: la passerelle, trois officiers du 
bord étaient de quart sans répit. Pendant ce temps, les 
exercices de sauvetage se multipliaient, les hublots res- 
taient implacablement vissés et dès le soir tombant 
seule la salle à manger du navire demeurait éclairée, 
toutes les autres dépendances, corridors ou cabines 
étant plongées dans l'obscurité à peu près complète. 
On conçoit que ces précautions nécessaires ne fussent 
pas faites pour égayer les jours de navigation au bout 
desquels nous finîmes par apercevoir un soir, vers 
l'heure du soleil couchaoït un agile et fin destroyer 
français qui venait nous faire escorte pour les dernières 
heures de la traversée. 

Le lendemain, le feu de Cordouan nous souriait dans 
l'aube matinale et vers huit heures du matin nous en- 
trions dans la Gironde. 

* ^ 

« * 

Je suis rentré depuis plusieurs semaines auprès de 
ma famille. J'ai retrouvé mes quatre petits explora- 
teurs florissants de santé et débordants de force et de 
vigueur dans l'exquise atmosphère de la plage anglaise 
où les miens sont venus se refaire des émotions et des 
fatigues de leur année de voyage à travers le centre 
africain et de séjour colonial. 



CONCLUSION 263 



J'y ai travaillé dans la joie de la victoire atteinte 
enfin par l'héroïsme et la consteuice du monde civilisé, 
à la préparation de ce volume modeste, dans lequel 
se trouvent réunies mes notes de route, souvenirs 
d'Afrique. Différentes personnalités m'ont au retour 
posé cette même question : 

— " Quelle est votre opinion concernant notre Co- 
lonie?... 

Il est certain que semblable préoccupation, savoir ce 
qu'est devenu "notre Congo ", quel est l'état de no- 
tre Colonie après quatre années de guerre, après cette 
longue séparation d'avec la métropole, doit inquiéter 
l'esprit de tous nos concitoyens qui, demeurés au pays 
pendant la rude épreuve, ont été coupés des relations 
avec l'extérievu. 

Ce livre répond je l'espère à cette question très ac- 
tuelle et, s'il m'est permis de résumer en manière de 
conclusion les multiples impressions épinglées jour péir 
jour au cours de deux émnées de voyage à travers le 
Centre Africain, il me reste à ajouter ceci : 

Nous avons en notre splendide Colonie un champ 
d'action et d'exploitation aux possibilités quasi illimi- 
tées, insoupçonnées peut-être encore de trop de Bel- 
ges, mais entrevues et même étudiées déjà par 
nos concurrents économiques les plus redoutables. Il 
importe, il faut que ce soient le capital, l'initiative, le 
travail belge qui, dans notre Colonie belge, s'assurent 
et conservent une prépondérance absolue. 

Le pays qui a assumé et accepté les sacrifices de la 
conquête et des années de pénétration et de prépara- 
tion se doit à lui-même de recueillir les fruits de son 
labeur. La belle vitalité, la valeur inappréciable du 
Congo s'est Eiffirmée dans la résistance et les progrès 
de la Colonie au milieu des secousses de la conflagra- 
tion mondiale. Maintenant que nous avons reconquis 
notre droit au travail libre et à l'expansion nationale. 



264 UN TERME AU CONGO BELGE 

maintenant que notre puissance économique va se 
reconstituer, notre activité industrielle et commer- 
ciale se rétablir, notre pavillon glorieux ressusciter sur 
les marchés d' outre-mer, attelons-nous résolument à la 
mise en valeur économique d'iuie terre deux fois nôtre 
puisque nous avons su la maintenir inviolée alors que 
l'ennemi régnait sur le sol métropolitain... 

Qu'il faille pour cela marcher résolument dans des 
voies nouvelles, cela n'est pas douteux... 

A cet effet, le concours de personnalités adaptées 
aux nécessités et aux opportunités qui s'ouvrent actuel- 
lement dans notre Colonie est indispensable... 

J'écris ces dernières lignes avec l'espoir que les pa- 
ges qu'elles achèvent montreront aux hommes " qu'il 
faut " que la vie coloniale mérite d'être vécue. 

Bexhill-on-Sea. 
30 novembre J9I8. 



TABLE DES MATIERES 



Introduction 



Congo d'hier, colonie d'aujourd'hui. — Déve- 
loppement économique et progrès matériels. 
— Les hommes qu'il faut. — Situations et 
personnel colonial. — Pour tous les goûts et 
toutes les capacités. — Du choix d'une car- 
rière coloniale. — Les postes officiels ; le 
commerce ; l'industrie ; l'agriculture. — Où 
se renseigner?... à qui s'adresser?... — Les 
réalités de la vie congolaise. — Pour qui et 
pourquoi ces notes sont écrites 

Chapitre I 

A travers V Ajrique Australe. 

A bord du ** Kenilvvorth Castle". — Sous 
l'Equateur. — Fête nationale belge. — jeux 
sportifs. — Escale à Cape Town. — Camp 's 
Bay. — Port Elisabeth. — East London. — 
Arrivée à Durban. — Marine Hôtel. — La 
Saison. — La Rivière Umkomaas, — En 
soirée. — Le croiseur " Noord-Brabant ". — 
Le navire-écoîe belge 1'** Avenir". — La 
canne à sucre. — Les montagnes du Natal. — 



266 TABLE DES MATIÈRES 

Johannesburg. — La générosité Sud-Afri- 
caine. — Au jardin zoologique. — Le Rand 
Club. — Deep village mine. — La naissance 
de l'or, — Les chemins de fer Sud- Africains. 

— Bulawayo. — Les voyageurs de commerce. 

— Victoria Falls. — Sur le Zambèze. — La 
Rhodésie du Nord. — Five o'clock impro- 
visé. — La frontière congolaise 7 

Chapitre II 

Elisabethvilîe 

Sakania. — La capitale du Katanga. — La vie 
quotidienne à Elisabethvilîe. — Au Tribunal 
correctionnel. — Le camp militaire. — La 
Ccimpagne africaine. — Ma première chasse 
en brousse. — Les fauves. — Les usines de 
l'Union minière. — Une Conférence. — Le 
Comité national de secours. — La prison. — 
La ferme de la Munêima 47 

Chapitre III 
A travers le Katanga 

En chemin de fer. — Kambove. — Tshilongo. 

— Le "Bout du Rail". — Premier campe- 
ment. — Le pays des contr acteurs. — En 
brousse. — Sankishia. — Bukama. — En 
pirogue. — Le Lualaba. — Un coup de fusil. 

— A la belle étoile. — Kiabo. — Une aven- 
ture. — Bain forcé. — Malice de nègres. — 
Le Marie-José. — En steamer. — Dans le 
lac. — Un poste de l'intérieur. — Une soirée 



TABLE DES MATIÈRES 267 

chez Kikoiidia. — En brousse. — Le campe- 
ment. — Villages indigènes. — La danse des 
Wambudja. — Un orage tropical. — Les 
marais de Kabongo. — Kabongo. — Passage 
du Lomami. — Un five o'clock chez Kayam- 
ba. — Kapepula. — Dernières étapes. — 
Kabinda 65 

Chapitre IV 

Installation. — La vie de poste. — Le village 
de Lupimgu. — Au Tribunal territorial. — 
Les fauves et les insectes. — Les courriers. — 
Exécution capitale. — Les missions de Kabin- 
da. — Ecoles primaires et professionnelles, . 111 

Chapitre V 

A travers le Lomami 

Par monts et par vaux. — Fuamba. — Les lions 
de Pafu. — Une chasse au gros gibier. — 
Justive colonicJe. — Un feu de Noël. — Les 
surprises de la saison des pluies. — Les Wa- 
kasantshi. — Nouvel an Congolais. — La vie 
au poste. — Une investiture. — Le retour des 
vainqueurs de l'Est africain. — Diplomatie 
nègre. — Heureuse surprise. — La vie fami- 
liale au Congo. — Fête nationale. — Un 
explorateiu: de onze ans. — Samba et Kas- 
songo Niembo. — Les grottes de la Kilubi. — 
Chez les Kaniokes. — Thielen St-Jacques. — 
Kanda-Kanda. — Un colon belge. — Le pro- 
blème des communications 129 



268 TABLE DES MATIÈRES 

Chapitre VI 

Dans la région du Lubilash 

Vers les chef [cries du Lomami. — En Typoïe. 

— Attaque d'éléphants. — Goie Bukoko, — 
Le Mirambo. — Les grands villages. — 
iMutombo Katshi. — Un Néron noir ?... — 
Grande palabre. — Plaidoiries. — Enquêtes. 

— Les difficultés de la justice coloniale. — 
Le marci"ié des Bena Kalombo. — Accident 
en brousse. — Anxiété. — Où nous quittons 
le Katanga. — Pania Mutombo. — Vers le 
Bas-Congo 175 

Chapitre VII 

Vers le Bas-Congo 

Le Luxembourg. — Lusambo. — Niengele et 
la Condue. — La correspondance pour Luebo. 

— Les diamants du Kasaïe. — Dima la belle 
et la C. K. — Le Kwango. — Kwamouth et 
le fleuve Congo. — Arrivée à Kinshassa. — 
Léopoldville. — La Croix-Rouge. — Le pays 
de l'imprévu. — Séparation. — La famille 

au Congo 191 

Chapitre VIII 

Deux mois au Stanley-Pooî 

Installation. — La vie à Léo. — Le tribunal. — 
La Marine du Haut-Congo. — A l'école 



TABLE DES MATIÈRES 269 

primaire. — Brazzaville. — Kinshassa métro- 
pole commerciale. — Les grandes entreprises. 

— Une cause célèbre. — Excursion aux 
rapides du Congo. — Session en brousse. — 
La mission de Kisantu. — Madimba. — 
Commerce local. — Où nous tuons vai 
éléphant. — Rentrée à Léo. — Toujours 
l'imprévu 207 

Chapitre IX 

Dans le Bas-Congo 

Le chemin de fer du Congo. — Thysville. — 
Arrivée à Matadi. — En " popote ". — Excur- 
sion à Ango-Ango. — Le Chaudron d'enfer. 

— La Pipe-line. — Noqui, poste portugais. 

— L'hôpital de Kinkanda. — Les installations 
de la Compagnie du chemin de fer du Congo. 

— Palaballa et la vallée de la M'Pozo. — En 
lorry. — Matadi port de mer. — Les bateaux 
d'Europe. — Fin de terme. — Le départ de 
r ** Anversville ". — Deux jours à Borna. — 
L'estuaire du Congo. — En route ! . . . . 233 

Chapitre X 

Le retour 

A bord de 1' " Anversville ". — Escale à Kona- 
kry. — Dakar et Gorie. — En quarantaine. — 
La fièvre espagnole. — La région des sous- 
marins. — Dans le Golfe de Gascogne. — 
Conclusion 257 



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R. LUTENS, 12, rue d'Arenberg 

(provisoirement : 
32, Sackville Street, Londres, W.l.) 



LE 



Mouvement Géographique 

Journal populaire des Sciences géographiques 

ORGANE DES INTÉRÊTS BELGES DANS 
LE PAYS D'OUTREMER 



Trente-deuxième année. — 1919 
BUREAUX: 13, rue Bréderode, BRUXELLES 

ABONNEMENTS 

Belgique. 12 francs par an. 

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